Black Art & Politic : Sophie Orlando, British Black Art

Chila Kumari Burman
Chila Kumari Burman

Avec British Black Art – L’histoire de l’art occidental en débat, Sophie Orlando explore la façon dont art et politique peuvent se croiser, se superposer, se confondre autant que s’affronter et se contester. L’histoire des rapports possibles entre art et politique est longue et complexe : de leur absence de rapport à l’art engagé, de l’avant-garde comprise comme forme artistique de la révolution politique jusqu’aux analyses d’une production artistique cohérente avec un marché indissociable du néolibéralisme, les entrées permettant la réflexion sur ce sujet sont nombreuses. Sophie Orlando choisit une approche particulière et peu traitée puisqu’elle se concentre sur le « Black Art » anglais, soit une constellation d’artistes qui, à partir des années 1980, ont commencé à créer des œuvres volontairement enracinées dans un certain contexte à la fois social et historique, institutionnel et politique.

Le British Black Art n’est pas une école ou un mouvement unifié : aucune esthétique commune n’est partagée par les artistes. Il n’est pas non plus constitué d’un groupe dont les membres seraient « Noirs » : « Black » est ici un terme générique désignant « (…) un lieu d’énonciation politique commun aux migrants ou Britanniques issus d’un parcours familial migratoire. Autrement dit, le British Black Art rassemble des individus définis par un espace politique commun lié aux mouvements de décolonisation de la Grande-Bretagne en Afrique, Asie et dans les Caraïbes ». « Black » ne renvoie pas à une couleur, une ethnie, une définition exclusive mais à une situation politique minoritaire et racisée, une position à l’intérieur de l’histoire coloniale – la position des colonisés – et postcoloniale. « Black », ici, désigne la place de ceux qui héritent de cette histoire et de la position dévolue aux minorités racisées. Mais le terme désigne aussi la place de ceux et celles qui, à l’intérieur de cette histoire et de la répartition des positions sociales, politiques, économiques, subjectives et intersubjectives qu’elle implique, essaient de s’extraire de la passivité, de la soumission et de l’hégémonie pour produire la place d’un sujet, d’une subjectivation critique et émancipatrice – un sujet autre que celui du « Blanc » occidental ou du « Black » tel qu’il peut être pensé et se penser à partir des représentations dominantes blanches, et qui ne peut être que questionnant, problématisant, perturbateur autant que constructeur d’autres récits, d’autres points de vue.

Keith Piper
Keith Piper

Si Sophie Orlando approfondit le contexte et les conditions sociales, historiques, politiques et subjectives de l’émergence du Black Art – l’Angleterre thatchérienne, les politiques anti-immigration et racistes, la paupérisation encore plus poussée de populations économiquement défavorisées, etc. –, elle propose également une série d’analyses des formes et choix plastiques de différents artistes rattachés à ce mouvement, analyses formelles et thématiques visant à mettre en évidence leur singularité, ce qu’ils inventent, mais aussi leur inscription dans le champ de l’art comme dans celui, plus large, de la production intellectuelle et culturelle. Sur ce dernier point, Sophie Orlando insiste particulièrement sur le rapport de ces artistes aux Cultural Studies et en particulier aux travaux de Stuart Hall, ainsi que sur l’intersectionnalité qui informe leur démarche : il s’agit par là de « sortir de la lecture sociologique des artistes au profit d’une analyse des formes artistiques, tout en prenant en charge l’historicité de la construction située des savoirs académiques et des propositions plastiques ».

Cet aspect méthodologique est particulièrement important et n’a pas pour enjeu une simple question de méthode. Le Black Art a été volontiers marginalisé, voire ignoré : réduire ce mouvement à sa dimension sociologique reviendrait à reproduire ce geste d’exclusion, à effacer une fois de plus la dimension artistique et critique des œuvres qui sont liées à ce mouvement, c’est-à-dire à reproduire la dévalorisation sociale et raciste subie par les artistes du Black Art tout en ignorant (en se protégeant), d’une part, les inventions propres de ces artistes et, d’autre part, les moyens qu’ils déploient pour créer un point de vue critique de l’art, de l’histoire de l’art, du social – les deux dimensions étant intrinsèquement liées.

Sophie Orlando insiste sur ce point : les œuvres et le parcours des artistes du Black Art sont indissociables d’une critique des institutions artistiques ainsi que de l’histoire de l’art qui est aussi l’effet et le support d’une certaine histoire nationale, d’une critique du récit national et politique dans lequel les colonisés et les groupes issus de l’immigration sont dévalorisés. Étudier la production artistique des membres du Black Art, c’est donc faire apparaître cette dévalorisation – non seulement intellectuelle mais aussi institutionnelle, sociale et politique –, ses motifs, les stratégies qui la sous-tendent, les contextes qui la permettent et la justifient. C’est aussi, en même temps, étudier la façon dont le Black Art implique une critique de cet ordre excluant, une redéfinition du sens et de la valeur des catégories de l’histoire de l’art, la mise en évidence de nouveaux enjeux pour les institutions culturelles et artistiques.

C’est en ce sens que le livre de Sophie Orlando interroge le rapport entre art et politique : en montrant comment des conditions politiques peuvent être présentes dans la création artistique, comment la traduction matérielle de ces conditions – les institutions – influent sur la production et la réception des œuvres, comment le discours sur l’art est également conditionné et informé par des éléments qui viennent du politique, comment ce discours soutient une stratégie politique précise. Mais il s’agit aussi, en s’intéressant au British Black Art, de laisser émerger ce qui est d’habitude effacé, de favoriser un contre-discours différent et critique, de mettre en évidence la nécessité d’autres politiques culturelles et artistiques autant que sociales, de s’engager dans la voie ouverte par les artistes du Black Art pour une reconstruction de l’histoire de l’art, de ses objets et outils, dans le but de repenser l’art autant que le politique.

Sunil Gupta
Sunil Gupta

Le livre de Sophie Orlando interroge, dans le cas du British Black Art, « le rapport entre les outils plastiques propres aux productions artistiques et leur appartenance à un lieu genré, racisé et sexué et inscrit dans une classe sociale ». L’analyse esthétique et politique y est inséparable d’une intersectionnalité reconnue et mise en œuvre par les artistes de ce mouvement. Une partie de leur originalité est en effet d’avoir, dans une large mesure, à partir du lieu de leur exclusion et de la forme de subjectivité qui lui est liée, problématisé et représenté l’identité depuis la complexité qui la constitue : l’appartenance à une minorité non seulement économique et sociale mais aussi « raciale », sexuelle, de genre, etc. Le mouvement du Black Art, par-delà le simple constat du racisme et de la marginalisation – volontiers violente – qui touchent les individus qui le composent, est également un mouvement inclusif, élargissant le point de vue racisé à un point de vue minoritaire plus général, incluant dans ce minoritaire ce qui relève du genre ou de la sexualité. Il ne s’agit plus uniquement, dès lors, de contester et de s’attaquer à l’eurocentrisme mais de viser ce qui à la fois l’accompagne et le déborde : l’hétérocentrisme, le virilisme, le sexisme, etc.

Sans jamais réduire le British Black Art à quelques principes généraux, sans volonté d’homogénéiser un mouvement qui n’existe que par sa diversité (« Le British Black Art n’est pas une Black Aesthetic »), Sophie Orlando montre au contraire les partis-pris plastiques pluriels qui sont à l’œuvre (peinture, collage, production d’archives, esthétique de l’affiche militante, etc.), leurs implications esthétiques et politiques, la façon dont la démarche artistique s’élabore en relation avec des sources et des recherches extérieures au champ artistique proprement dit : Cultural Studies, Féminisme et Black Feminism, Gay Studies, dialogue avec les groupes de la gauche anglaise, etc.

4Ce livre met au jour, à la fois, un mouvement artistique peu connu ; un mouvement politique et social visant à problématiser et contester « l’hégémonie du regard des ‘white middle-classes’ », les identités sexuelles, raciales et de genre qui par ce regard sont produites et niées ; un point de vue critique sur l’histoire de l’art telle qu’elle s’est constituée ainsi que les savoirs et les institutions qui la soutiennent. De même, ce livre met en évidence la façon dont l’art et le politique peuvent être pensés dans une relation où l’un ne domine pas l’autre mais où les deux s’articulent pour la création d’outils et d’œuvres critiques et créatrices, impliquant et produisant des subjectivités inclusives propices à un monde commun qu’historiquement, de multiples manières, l’Occident empêche.

Sophie Orlando, British Black Art – L’histoire de l’art occidental en débat, éditions Dis Voir, 2016, 127 pages, 25 €. A noter que la traduction anglaise a été publiée simultanément, toujours aux éditions Dis Voir.

Sophie Orlando présentera son livre ce vendredi 4 novembre à 19 heures à la Librairie Petite Égypte, 35 rue des Petits Carreaux, 75002 Paris.