ll Etaix une fois : Pierre Etaix (1928-2016), l’homme orchestre du rire

Pierre Etaix (photo : Marc Etaix)

Pierre Etaix, né en 1928, vient de mourir à l’âge de 87 ans, annonce sa femme à l’AFP. Complice de Jacques Tati (il avait réalisé l’affiche de Mon Oncle avant de devenir son assistant-réalisateur), fasciné par le monde du cirque, Pierre Etaix restera comme un homme orchestre du rire : réalisateur, acteur, clown, dessinateur, affichiste, réalisateur, gagman et auteur.

9782749114361L’anthologie publiée en 2009 aux éditions du Cherche-Midi, Textes et textes : Etaix, éclaire ce versant de son œuvre, son rapport au comique, son art du jeu de mots qui fait mouche, du second degré, de l’irrévérence. Pierre Etaix y multiplie les approches, les genres (poèmes, courts textes en prose, saynètes), les registres, se montrant tour à tour drôle, poétique, mordant, hilarant, piquant. Il joue des doubles sens et polyphonies (Langue maternelle, à l’humour noir et l’ironie tragique), croque les comédies sociales (avec sa recette de cuisine du cuistre), livre son bulletin de météo sentimentale (Elsa mon amour), s’amuse des genres, des familles redécomposées. Le rire lui est une réponse universelle : aux coups bas de la vie (un homme de mauvais poil parce qu’il devient chauve…), aux ruptures, une adresse à Dieu et aux hommes (Les Enfants du bon Dieu). Le rire d’Etaix est existentiel et poétique :

« Juste ciel
Voici l’histoire d’un grand homme
de ce bas monde.
Dès son jeune âge,
engagé volontaire dans une mauvaise voie,
il vola de ses propres ailes tout l’argent
de ses parents.
Plus tard, inscrit en faux sur une liste électorale,
Il fut nommé gérant d’une société
à responsabilité ministérielle limitée.
Il fut alors licencié en droit sans indemnité.
Promu officier des arts et lettres anonymes,
il embrassa sur la bouche une carrière
diplomatique
et devint attaché culturel au ban de l’infamie
Détaché à la Défense nationale de déposer
des ordures
à la Manufacture d’armes et cycle menstruel,
vendu à l’ennemi aux enchères,
arrêté préfectoral, il fut traduit en justice
en cinq langues
et déclina en latin toute responsabilité.
Transféré au parquet vitrifié,
sans appel du pied,
accusé de réception mondaine et
des marchandises,
il fut destitué de ses fonctions organiques
et interdit de séjour à la montagne.
Condamné par la médecine et fusillé
du regard à l’aube.
Il demanda son recours en grâce à Dieu.
Il fut expédié ad patres au tarif normal
et envoyé au diable en recommandé.
Enfin rappelé à Dieu ne plaise
il gagna son paradis au tiercé.
Moralité :
Le facteur chance sonne toujours deux fois ».

L’humour d’Etaix, on le voit à travers cette fable ironisée et équivoque, est aussi littéraire, jouant de référents sous forme de clins d’oeil. Ainsi le sac à main de Solange qui regorge d’objets en un inventaire à la Prévert que n’aurait pas non plus renié le Vian de la Complainte du progrès. Etaix s’amuse, cite le Hugo d’Hernani (avec, au menu, un « saucisson de Lyon superbe et généreux ») mais aussi celui des Djinns, en un calligramme visuel et sonore « facile » (c’est son titre) :

« Ah !
Béé !…
C’est
des
eux
et feu
j’ai
hachis gît
cas
elle aime
haine
eau
pet
cul
air
est-ce ? thé (…) »

Il offre aussi une variation sur le Je me souviens de Pérec devenu « j’ai connu », anaphore de rencontres toutes plus surréalistes les unes que les autres, composant un exquis cadavre de personnages hauts en couleur : Etaix nous dit avoir connu le soldat inconnu, le « préfet Poubelle qui a bien failli se faire descendre », des déboires, une voyante qui « lisait les pensées de Pascal », Claire Fontaine que jamais il n’oubliera, un bel « étalon qui s’est fait des couilles en or » mais aussi un « ange qui ne fit que passer ».

Le volume mérite que l’on s’attarde. Et que l’on goûte, avec Pierre Etaix, ces mots pour rire, ces mots qui restituent la chair de la langue, sa richesse. Car Pierre Etaix n’est pas « Elie Kopter dont les jeux de mots, il faut bien le dire, volaient assez bas ». Au contraire, comme le proclamait le titre de l’un de ses précédents recueils, Etaix Pierre qui roule ménage sa monture. Se joue des contraintes. Pour, avec Pierre, mourir de rire en lisant ses Avant-dernières volontés :

« Je lègue à la science qui en a tellement besoin
Ma tête chercheuse avec sa cervelle d’oiseau
Et sa suite dans les idées –
Mon nez creux et mes oreilles attentives ».

Belle « tête chercheuse », en effet, aujourd’hui disparue, qui nous laisse livres, pièces de théâtre, courts métrages et films ; en 2015, son parcours était retracé sous forme d’abécédaire dans C’est ça, Pierre Étaix, un titre qui sonne aujourd’hui comme une terrible épitaphe :

9782840496977