Les choix de Sophie : Marcher droit, tourner en rond

Sophie Quetteville a lu une grande partie des romans de cette rentrée, elle animera un grand nombre de tables rondes avec leurs auteurs. Elle nous livre ses choix et coups de cœur. Chaque fois, un court résumé et un extrait du texte. Aujourd’hui, Marcher droit, tourner en rond d’Emmanuel Venet, aux éditions Verdier.

Tout commence à l’enterrement de grand-mère Marguerite. Le narrateur atteint du syndrome d’Asperger raconte alors son histoire familiale, sa vérité, son génie pour le scrabble, son obsession scientifique pour les catastrophes aériennes, l’amour de sa vie. Incisif, plein d’humour et de drôlerie, le roman donne la vision du monde d’un homme considéré comme hors normes mais plus que lucide.

marcher_droit-168x264Extrait :

Il m’est le plus souvent impossible de comprendre les propos de ma tante Solange, qui ne me semble pas folle à proprement parler, mais qui raisonne presque toujours de travers. Un jour, elle m’a confié que lorsqu’elle se trouvait devant un choix difficile, elle allait consulter une amie devenue ermite dans les Cévennes. Très intéressé parle mode de vie de cette femme, j’ai posé cent questions auxquelles ma tante Solange a répondu en essayant de dessiner, à petites touches, le portrait d’une mystique installée dans une existence frugale et solitaire au fond d’un bois. À l’entendre, cette femme presque sainte cultivait elle-même ses pommes de terre et son persil, cueillait des champignons dans la forêt et allait chercher son eau à la source. Mais a u fil de ses réponses, j’ai peu à peu compris qu’elle possédait une grosse voiture tout-terrain ; qu’elle achetait l’essentiel de ses victuailles au supermarché, où elle se rendait quotidiennement ; que le bois où elle avait installé son ermitage appartenait à ses riches parents ; que ces derniers vivaient en lisière, à un kilomètre de sa maisonnette, ce qui lui permettait de leur rendre visite chaque jour, d’y prendre une douche et souvent d’y manger ; et qu’elle recevait presque tous les jours plusieurs visites de proches ou de relations lointaines en mal de conseils. Lorsque j’ai fait observer à ma tante Solange que je menais une existence plus solitaire que celle de son amie ermite, elle s’est offusquée, a dénoncé mon orgueil, et m’a traité d’envieux. Croyant donner plus de crédit à sa description, elle a ajouté que son amie avait une manière très personnelle de répondre aux questions : elle s’absorbait dans une longue méditation scandée de grognements ; ses yeux se révulsaient ; et soudain elle lâchait une phrase en forme d’énigme qu’il fallait décrypter comme un oracle. J’ai demandé si c’est en raison d’une psychose que cette Pythie procédait par intuitions fulgurantes et paroles énigmatiques, et à partir de là ma tante a pris son regard des mauvais jours et m’a demandé de me mettre une fois pour toutes en tête que la foi en Dieu n’était pas une maladie mentale.
Je n’en disconviens pas, mais je regrette d’avoir échoué à régler sans reste la question de fond qui sous-tend ce dialogue de sourds, à savoir la question de Dieu. À plusieurs reprises j’ai essayé de démontrer à ma tante Solange pourquoi elle avait tort de croire que Dieu existe autrement que sous la forme d’un mot, mais elle n’a jamais voulu entendre mes explications et m’a régulièrement accusé de parti pris ou de sophisme, malgré les preuves irréfutables que je lui apportais. Ainsi, je lui ai fait valoir que le Dieu des religions monothéistes a été inventé très tard dans l’histoire de l’humanité, bien après ‘écriture qui représente une condition de sa création. Il aura fallu que les humains perfectionnent beaucoup leur mode de vie, sortent de la précarité et du nomadisme, abandonnent la cueillette pour la récolte et la chasse pour l’élevage, inventent du temps libre, et emplissent leurs loisirs fraîchement découverts de grivoiseries, de jeux et de controverses. (p. 44-46)

Emmanuel Venet, Marcher droit, tourner en rond, éditions Verdier, 128 p., 13 € (8 € 99 en version numérique)