Jouer aux échecs, prendre des photos, par Arno Bertina (Écrire aujourd’hui)

Arno Bertina © Patrick Gherdoussi
Arno Bertina © Patrick Gherdoussi

Un jour Gilles Ballot est venu jouer chez moi. Nous avons treize ans, c’est une amitié « de loin » car Gilles est ombrageux, colérique et bagarreur. Au collège il est bien meilleur élève que moi mais j’ai très vite l’impression que je vais gagner la partie d’échecs que nous commençons car Gilles fait n’importe quoi ; il sacrifie des pièces, il me les donne. Tout à ma joie de les « manger » je ne me rends compte de rien. Et je me prépare déjà à lui expliquer, une fois la partie gagnée, qu’on ne joue pas comme ça. Mais à cette impatience, très vite (la partie ne va durer que 6 ou 7 minutes) va succéder un agacement, et une inquiétude : est-ce qu’il n’est pas en train de prendre la partie à son compte ? Et là, qu’est-ce que c’est que cette position ?! Mon roi est mat et je l’ai dans l’cul ?

Allez dire à quelqu’un qui vient de vous battre qu’on ne joue pas comme ça ? (Je me souviens du surprenant commentaire de Federer à la sortie d’un match (Dubaï ?) remporté par Andy Murray : « Si Andy continue de jouer comme ça jamais il ne gagnera un grand Chelem ». Roger venait de perdre, des déclarations de mauvais perdant il en existe beaucoup mais celle-ci, tout de même, avait quelque chose de si paradoxal qu’elle pouvait être en même temps absurde et extralucide, à charge pour l’Histoire (ou Murray) de trancher.)

Je suis peut-être allé à la piscine ensuite, cette après-midi-là, pour passer ma colère sur l’eau. Il fallait ça car de tout ce que j’ai pu faire étant enfant ou adolescent (foot, piano, cross, vélo, saxophone, filles, train électrique, etc.), cette partie d’échecs perdue aura sans doute été ma défaite la plus ahurissante. Il y en a eu de plus cuisantes (filles) mais de plus ahurissantes (en dehors des filles) non ; il avait gagné d’une manière si peu conventionnelle – me semblait-il alors – que cette victoire n’avait à mes yeux aucune valeur, ou elle n’était pas propre. (Est-ce que Napoléon Ier ne s’est pas dit la même chose devant Moscou en flammes, ou durant la retraite de Russie ? Lui qui avait établi des plans de bataille incroyables, astucieux, fulgurants, s’est retrouvé perdu par la tactique lâche et sans panache des Russes, qui mirent le feu à Moscou et harcelèrent ensuite l’arrière de la Grande Armée, sporadiquement, pour saper le moral des vainqueurs paradoxaux, qui se retiraient sans avoir affronté les troupes commandées par Koutouzov. Est-ce qu’il ne s’est pas dit quelque chose d’aussi tragique et d’aussi idiot que : «C’est nul de gagner comme ça ! Ça ne compte pas»).

C’est que ce jour-là, Gilles Ballot tuait mon père (qui se porte comme un charme, merci). Lequel m’avait appris à jouer aux échecs. Mais d’une manière craintive (ne perds pas tes pièces) plutôt que stratégique (étouffe son roi, peu importe comment).

La photo me vient aussi de mon père, dont c’était la grande passion (collection d’appareils, collection complète du magazine Photo, une grande collection de plaques de verres, etc.) Il me l’a transmise, et ses diverses formes, en me parlant de photographes admirables (Cartier-Bresson) et de certains principes de composition. Je l’écoutais certainement avidement. Et puis un jour, pour mes vingt-deux ans, Nathalie Bec m’a offert Nuage / Soleil, de Bernard Plossu. Hypothèse poétique : ce jour-là, j’ai commencé à comprendre ce qui s’était passé lors de cette partie d’échecs perdue : mon père n’aimerait pas ces photos, trop peu géométriques, trop peu construites. J’ai alors compris que l’image photographique se devait d’être dessinée ou architecturée comme un jardin à la française : une perspective claire, des proportions sages, un monde ordonnancé et rassurant, in fine.

Cette passion pour l’art de Bernard Plossu, et, via lui, pour Robert Franck, par exemple, et bien d’autres, et des différents, m’a, très lentement – il a fallu plusieurs années, et que je commence à écrire, et que paraissent plusieurs livres – amené à comprendre que tout en ayant été élevé au grain de cette photo-là, aux lignes droites, il en existait une autre, et que cette autre était susceptible de me parler plus, qui cherche une certaine grâce fragile plutôt que géométriser le dehors.

A force de fréquenter cette photographie-là, à force d’écrire, de ne penser qu’à ça (et aux filles) j’ai eu la peau – exactement comme les pécheurs battent les poulpes qu’ils ramènent sur le quai du port – de cette passion géométrique. J’ai assoupli les lignes jusqu’à les briser et complexifier l’idée d’un espace (ou d’idées, ou de sentiments) hiérarchisé. J’ai réussi à la trahir, à me dérober à son regard, j’ai réussi des fugues, des incartades, des infidélités. J’ai appris à aimer une photo comme celle prise en 1935 par Walker Evans, « Bethlehem graveyard and steel mill, Pennsylvania », alors qu’il ne s’y passe rien, dit le regard qui aime être pris par la main au moyen d’une perspective distribuant les différents éléments de l’image et racontant de facto quelque chose à partir de cette distribution. Il n’y a pas de récit dans cette image de Walker Evans. Plutôt la tentative de fixer quelque chose du monde sans tricher avec sa réalité, sans rassurer. Montrer sa laideur industrielle, dire à quel point elle est morbide, montrer en tout cas comme elle est verticale (les futs des hauts fourneaux), hérissée, érigée (les croix du cimetière), et partant absentée par l’homme, qui se retrouve mieux parfois, souvent, dans la dimension horizontale. Avec cet effet toujours paradoxal qui rend la création artistique si nécessaire : en montrant sa laideur, nous la faire aimer comme une autre forme de beauté ; désactivant le mot laideur, lui retirant lentement, surement, sa pertinence, son acidité. Car enfin il ne s’agit pas de vivre de lieux qui n’existent pas, mais bien d’apprendre à aimer ceux que nous avons-nous-mêmes construits sans toujours être capables d’en voir l’intelligence ou la beauté. Ou en perdant très vite de vue cette intelligence et cette beauté. « La forme d’une ville change plus vite, on le sait, que le cœur d’un mortel » (on comprendra pourquoi je choisis la version gracquienne de cette formule à son originale, par Baudelaire : « Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) » – « Le cygne », in Les Fleurs du Mal ; Julien Gracq fait un geste magnifique en supprimant l’expression du regret). Et si elle change plus vite, le cœur est en retard, préférant toujours les vieilleries patinées par le temps et nos fantômes, quand ils étaient vivants, plutôt que les formes que nous construisons nous-mêmes, ou dont nous sommes les contemporains, que nos enfants apprendront à aimer, eux, avant que nos petits-enfants les recherchent ou les collectionnent. « Mettre le logiciel à jour » est une expression courue depuis dix ou vingt ans – laide humainement ou politiquement, mais parlante. L’art est là pour aider à cette mise à jour (du cœur). Pour nous aider à toujours mieux voir ce qui nous entoure. L’impulsion créatrice correspond pour moi à une sorte de passion pour le présent, au désir obscur d’être de toute son époque. De la prendre à bras le corps, de la fouiller, de l’explorer, de comprendre où ses lignes de failles supposent un combat, de sortir de nous-mêmes, d’en saisir l’intelligence et la beauté spécifiques.

Arno Bertina (DR)
Arno Bertina (DR)

Voilà tous les espoirs que je place dans l’écriture depuis plus de vingt ans maintenant – pardon de le dire en termes cuistres ou pompeux : basculer d’une énergie apollinienne qui n’a de cesse de chercher l’équilibre dans le contrôle, à quelque chose de dionysiaque, dans quoi l’hénaurme, le bizarre ou l’inquiétant sont aussi des modalités de la beauté, d’une beauté qui ne se nomme pas encore ainsi parce qu’elle s’ignore telle, parce qu’elle se fiche d’en relever, parce qu’elle est déjà à autre chose, elle qui est tout entière à cette dépense de soi. Si je n’avais l’écriture – et peu importe ici la qualité ou l’absence de qualité des romans que j’écris – j’étoufferais bien plus que je n’étouffe. Le temps de l’écriture (entre six mois et cinq ans) est celui d’une tempête qui arrive enfin après plusieurs jours de canicule sans un souffle de vent. Elle m’aide à ne pas avoir peur, à viser l’ouvert, à me défaire de la passion de faire des phrases.

Arno Bertina