Sourire qui manque

La Reine Margot

Il expliquait les choses avec ses mains. Comme si ses mains tenaient un discours parallèle à celui de la voix. Il me disait souvent — à moi mais pas qu’à moi, il le disait à beaucoup de personnes, de garçons et de filles — il disait donc : il faut travailler, jusqu’au bout, sans s’arrêter, jusqu’au bout. Quand on n’a pas vécu ça peut paraître très banal ce genre de phrase, cela va tellement de soi et cela semble si peu. Quand on n’a pas vécu on en demande beaucoup, à la vie, au destin, au corps, le sien et celui des autres. Mais plus l’on vit et plus l’on vieillit plus ce genre de phrase s’alourdit d’une abyssale sagesse. C’est je crois toute la différence entre désespoir et désespérance, il était dans une désespérance presque joyeuse. C’est comme s’il disait : Tu verras, attends, tu vas comprendre beaucoup de choses avec le temps, puis avec ce même temps tu vas te défaire de tes compréhensions, les unes après les autres, alors rien, rien, il ne restera plus rien, que le travail, et vivre et mourir seul, et l’amour, parfois, rarement. C’est terrible, tragique, insupportable, ça s’appelle aussi la condition humaine. Donc voilà, il manque. Lui, son sourire, son regard droit, étonnamment droit. Il manque à tant de personnes, il manque cruellement au milieu de cet été fou, cet été meurtrier. Il manque même aux jeunes qui ne l’ont pas connu et que lui aurait adoré connaître, rencontrer, aider. J’imagine qu’on aurait parlé des attentats, du terrorisme, de la dérive droitière. Il aurait mis de la lumière sur certains mots, et des silences choisis. On aurait été très sérieux pendant quelques instants, très graves. Puis il aurait souri. Comme ça, comme une éclaircie. Car à la fin il souriait toujours. Toujours le sourire aux lèvres, comme la Reine Margot dans le carrosse à la fin du film.