Jean-Paul Goux : Habiter le temps (L’Ombre s’allonge)

Jean-Paul Goux
Jean-Paul Goux © Olivier Roller

De livre en livre, Jean-Paul Goux n’aura cessé de mener une réflexion, inquiète et obstinée, sur les manières d’habiter. Les personnages de l’écrivain sont en permanence à la recherche d’un lieu, ou plutôt d’un séjour, qui les mette aux prises avec le réel, les réconcilie avec le monde, leur donne la conscience infaillible d’être vivant : un lieu qui allie simplicité et naturel, en s’ouvrant nettement aux rythmes de la nature et à la scansion du temps. Les lieux, chez le romancier, sont toujours des observatoires ou des sismographes, qui ne mettent pas à l’abri d’une enclave, mais permettent de sentir ou d’éprouver avec une acuité plus grande les soubresauts du réel. Ces séjours privilégiés, fragiles, sont en permanence menacés, voués à la ruine, menacés par les bulldozer ou les méfaits d’un urbanisme incontrôlé : le désir d’un lieu et l’angoisse de le perdre, c’est dans ce battement-là que s’élabore l’œuvre du romancier depuis Les Jardins de Morgante.

Les Jardins de MTel est le cas, une fois encore, dans le récent roman de Jean-Paul Goux, L’Ombre s’allonge, où Clémence et Vincent enquêtent en prenant à tour de rôle la parole, pour comprendre les dernières années de leur ami commun, Arnaud, victime d’un accident cérébral. Car tout a pris une couleur d’énigme dans ses gestes et ses attitudes, dans son éloignement contraint de Paris et ce qu’ils appellent son « exil » en province. C’est donc le récit d’une amitié, mais d’une amitié meurtrie, coupable d’avoir mésinterprété ses choix, d’avoir ignoré ses prédilections, d’avoir manqué son devenir. Il s’agit donc de tenter vainement de rattraper le temps perdu pour comprendre : le récit se compose ainsi dans l’après-coup, dans le sentiment qu’il est déjà trop tard – marqué par le retour anaphorique de « Maintenant » – et que l’élucidation ne pourra rien racheter, mais seulement composer le portrait d’un ami. Les épisodes du passé sont remémorés et réinterrogés comme autant de pièces à conviction, de preuves ou d’indices pour découvrir le secret qui leur a échappé.

L'Ombre s'allongeIl faut dire l’ampleur de langue de ce roman : Jean-Paul Goux est un écrivain de la voix, qui sait tramer ensemble les rythmes de la pensée et les scansions des émotions, dans une basse continue fascinante. En amont, on sent l’importance de Faulkner et Claude Simon dans ce tressage vocal ; en aval, on devine que Laurent Mauvignier y a puisé bien des intonations. Ici, les deux amis parlent à tour de rôle au chevet d’Arnaud, sans savoir s’il peut les entendre. La parole de Clémence alterne avec celle de Vincent, intègre au fur et à mesure les lettres de leur ami disparu, mais ces énonciations enchâssées et entrelacées finissent par se confondre, et les voix alternées n’en forment bientôt plus qu’une : une voix intérieure, inquiète et interrogative, une voix collective aussi qui semble circuler d’individu en individu sans trouver de recours. Cette voix, plurielle et singulière, est une manière de reconstituer la collectivité perdue de l’amitié et de remédier dans les paroles qui s’enchaînent aux éloignements comme aux incompréhensions. Il y va d’une injonction de la parole, d’un impératif de l’adresse à l’ami pour le sortir de l’état dans lequel l’a jeté son accident cérébral : « maintenant il faut parler afin qu’une part de lui puisse être convaincue que l’on s’adresse vraiment à lui et qu’on ne pense pas qu’il est inaccessible comme un mort ». Le roman compose un éloge de la parole amicale, de la force singulière des discussions où s’invente l’identité des amis, dans le frottement à autrui, dans le rebond des positions antagonistes ou la douceur des correspondances : « Il me semble, disait-il, qu’il n’est rien dans l’amitié qui ne puisse et ne doive faire l’épreuve de la parole ».

Mais c’est aussi un roman de la vieillesse, qui interroge comment l’on occupe le temps qui reste, pour reprendre la formule de Giorgio Agamben, quand l’attente et le désir du futur se dérobent. Ce temps où les lectures s’ajoutent sans être plus tendue par un projet, mais ne semblent plus qu’ « occuper le vide du temps ». Il y a là de la part de Jean-Paul Goux une belle réflexion sur l’art romanesque, car cette œuvre n’a cessé de nouer à la tension romanesque l’attente et le désir, la projection vers un horizon de chair et de durée : c’est Les leçons d'Argolune œuvre qui sait l’art de Julien Gracq et connaît bien Les Leçons d’Argol, pour reprendre le titre d’un essai que Jean-Paul Goux lui a consacré. Comment écrire alors cet envers du désir qui cesse, ce renoncement à la durée, comment dire ce désœuvrement : le récit le fait à sa manière en cernant de manière énigmatique l’exil intérieur d’Arnaud, son détachement progressif de toute relation sociale, son abandon de tout travail, pour n’être plus que rêverie et méditation autour de l’acte d’habiter. L’acuité du sensible et la densité du désir d’un Julien Gracq se marie ici avec l’art de l’amenuisement de Maurice Blanchot. Et le roman lui-même, sans doute l’un des plus brefs du romancier, l’un des plus saisissants aussi, épurés et tendus, en est la preuve en acte.

Jean-Paul Goux © Olivier Roller
Jean-Paul Goux © Olivier Roller

Faut-il dévoiler le secret de cet exil intérieur à Maranche, loin de Paris ? C’est au lecteur d’entrer à son tour dans cette « enquête affective ». L’on peut se contenter de dire que le secret tourne autour de cette passion des lieux, d’une salle dérobée et d’une petite fenêtre. Car les maisons et les appartements qui sont au centre de l’œuvre de Jean-Paul Goux n’ont d’autre ambition que de spatialiser le mouvement des saisons, de donner une consistance à la durée, d’être des observatoires par où guetter l’impalpable palpitation du temps. L’Ombre s’allonge : le titre emprunté à Guy Goffette pointe bien sûr ce moment crépusculaire d’une vie, mais c’est aussi le signe tangible du temps que l’on scrute et dans lequel l’on rêve de s’évanouir à son tour. On répète souvent que l’œuvre de Jean-Paul Goux est une œuvre discrète, secrète pour ainsi dire, et exigeante : que cette œuvre soit comme un sésame que se partagent quelques lecteurs assidus et fervents, c’est indéniable ; mais c’est surtout ici un roman d’une forte limpidité, et qui constitue un seuil idéal pour entrer enfin dans les territoires du romancier.

Jean-Paul Goux, L’Ombre s’allonge, Actes Sud, 2016, 136 p., 15 € — Lire un extrait en pdf

Rencontre avec Jean-Paul Goux, le mercredi 1er juin à 19h à la Maison de la Poésie

L'Ombre s'allonge