Mutantisme patch 1.2 : oui à une esthétique du bordel

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Le mutantisme commencerait avec l’affirmation qu’il « nous faut agir pour nous-mêmes, tout de suite », puisque nous serions pris dans une « crise évolutive ». Ici et maintenant sont en crise et il nous faut en sortir – ou disparaître. L’enjeu est vital – ou plutôt il est la vie elle-même : comment non pas rester en vie dans ce monde-ci mais inventer une autre forme de vie et donc un autre monde ?

Ce qui est aujourd’hui produit renvoie davantage à un processus de mort qu’à un processus de vie : en un sens nous sommes morts, vivants mais morts, des morts-vivants. Le mort-vivant pourrait être l’indice d’une vie nouvelle, d’une forme de vie et de mort inédites. Mais il peut aussi impliquer une vie morte, sans vie à vivre, sans mort véritable – vie du mort-vivant dont il faut s’évader pour que la vie soit encore possible. Que faire pour que la vie soit encore possible ?

Il s’agit d’abord de repérer et faire l’inventaire de ce qui, ici et maintenant, empêche la vie et la recouvre de mort, ce qui l’absorbe dans « un univers qui est une gigantesque boule de négativité, une pyramide de désespoir ». Par exemple le langage qui emprisonne nos pensées, les enferme dans certaines possibilités seulement, qui soumet la pensée à des conditions qui ne sont pas toutes les conditions de possibilité. Le langage n’est jamais neutre et permet une pluralité de points de vue dont certains seulement sont actualisés selon des rapports de force déterminés : le langage n’existe pas, il est un champ de possibles dont certains s’actualisent et d’autres non – actualisation excluante qui empêche l’existence de certains points de vue dans le langage, qui en privilégie d’autres, selon une logique du conflit, de la « guerre » qui concerne la vie du langage mais permet aussi de comprendre les conditions de sa mort, de sa vie morte.

Ce n’est pas le langage en lui-même qui serait du côté de la mort, il ne l’est que lorsque la pluralité des points de vue dans le langage est niée, refoulée ou combattue, lorsque certains points de vue triomphent et imposent une représentation pauvre du langage, de la pensée, du monde, lorsque les possibilités de la pensée et les découpages du monde que le langage opère contraignent à des relations non créatrices entre les choses, produisent des objets fixes et éternels, empêchent la création, le mouvement, les devenirs. Il s’agit d’attaquer ce langage, de produire dans le langage de nouvelles syntaxes, de nouvelles possibilités pour des pensées nouvelles. Il s’agit de produire des mutations dans le langage selon une logique transformatrice, poétique, politique. Si la poésie peut quelque chose, c’est corrompre l’ordre du langage, libérer dans le langage des points de vue singuliers et inédits, inventer d’autres possibilités pour d’autres mondes et d’autres pensées – libérer la vie du langage et la vie dans le langage, libérer la pensée et le monde en les pluralisant, en les multipliant, c’est-à-dire en affirmant sans cesse leur caractère mutant.

3Il faudra donc « intensifier les paradoxes, les absurdités, les fautes calculées et les bugs au sein du langage », non pour un jeu gratuit mais pour « l’invention de concepts et visions du monde ». Il s’agira aussi, autre exemple, de repenser les genres, d’en brouiller les frontières, d’en contester la pertinence, d’inventer des formes hybrides. Il faudrait prendre acte que dans les marges des genres institués, dans les fissures qui de plus en plus apparaissent au sein du roman ou de la poésie ou de l’essai, naissent sans cesse de nouvelles possibilités qui ne peuvent vivre qu’à la condition de sortir des cadres et normes qui régulent les genres ainsi que l’ordre social, économique et subjectif qui leur est lié (« Le mutantisme naît de la sensation de possibilités accumulées, non activées, dans de nombreux champs de la vie »).

Il est évident que les genres littéraires n’existent pas en eux-mêmes, mais ce qui l’est moins est qu’ils sont surtout une attaque contre la création, un empêchement de la vie dans la littérature. Subvertir le découpage de la littérature selon des genres globalement fixes et différenciés, selon une répartition rigide des possibles qu’ils contiennent, est une exigence pour la vie autant qu’une attaque contre l’ordre social, économique, bourgeois dont ce découpage est un effet et une condition. De fait, « la littérature a craqué de partout, tout est mélangé, recomposé », découvrant ainsi et affirmant « l’infini de la créativité » : il s’agirait d’en prendre acte et de radicaliser ce mouvement en en faisant le mouvement même de la littérature, mouvement en lui-même créateur de mutations, négateur de ce qui au contraire les empêcherait. Le mutantisme affirme la nécessité de l’hybridation et, par-delà celle-ci, l’invention permanente, donc le dérèglement permanent, la production permanente d’un désordre.

4Le langage tend de même à définir, à produire des définitions qui sont des frontières rigides qui mettent fin aux mouvements, aux circulations possibles. Si une chose est telle chose, elle ne peut en même temps en être une autre, elle ne peut exister selon un mouvement qui la fait sortir d’elle-même, qui la rendrait instable, moins une chose, un objet, qu’un devenir. Le langage tend à fossiliser le monde, à transformer ce qui existe dans le monde en objets identifiables, utilisables, soumis et morts. Comme il tend à faire de la pensée un ciment mort, et des significations des miradors avec soldats pointant leurs fusils. S’il faut redéfinir la littérature, déplacer ses frontières et ses possibles, il faut de manière générale redéfinir ce qui semble l’être une fois pour toutes – l’ordre des significations, des pensées et du monde –, mais cette redéfinition ne saurait être l’occasion de nouvelles définitions, plutôt l’affirmation d’une redéfinition permanente, d’un processus toujours repris et ouvert de brouillage des significations, de pluralisation de la langue, d’hybridation des choses, quitte à produire des définitions pour rire, incompréhensibles ou absurdes, des définitions en elles-mêmes plurielles et divergentes, transitoires, éphémères, nécessairement mutantes. Si « les textes n’ont pas de limites », ce n’est qu’à la condition que le langage lui-même n’ait pas de limites, à condition que s’imposent en lui toute la mobilité dont il est capable, toutes les relations qu’il peut ouvrir, toutes les errances du sens et du monde : monde mutant, pensée mutante, langage mutant – sans cesse (« Refus du nom (hérité et non choisi, préférence pour l’avatar, le nickname, l’alias. Déréférencement social (rêve ultime = plus d’identité sociale, plus de fichage, apatridie, humanité 1.0) : modifier constamment l’écriture de son appellation pour tenir Google en échec »).

On favorisera donc tout ce qui va dans le sens de la « translation du signifiant hors des frontières du signifié » mais aussi, évidemment, une translation du signifié hors des frontières du signifiant, une sortie du référent hors des frontières de la langue et inversement. Le mutantisme s’accompagne ainsi, nécessairement, de la création de fractures entre les mots et les significations, entre le monde et la langue, entre la pensée et les cadres de la pensée – pour la création d’une forme d’autonomie, de délire, entre ce qui paraît immédiatement lié, correspondre à des évidences immuables, à une ontologie définitive autant qu’à un ordre fixe de la langue, à un psychisme ultradéfini. Affecté par le processus mutant, tout ceci vole en éclats pour former un kaléidoscope incohérent dont les parties parfois s’agencent et parfois non, et dont chaque partie acquiert par là une autonomie lui permettant d’exister selon des modes inconnus, inédits.

Le mutantisme n’aurait pas pour projet de résoudre la crise mais au contraire de la généraliser, de la radicaliser, d’en faire la condition même d’un nouveau mode d’existence réellement vivant – pour une « esthétique du bordel, du foutoir » qui est une esthétique pour l’art autant que pour la politique, la pensée, les subjectivités, la vie (« Il faut atteindre un point de crise personnelle pour se connecter au dehors »).

Si la réflexion qui traverse les différents textes qui constituent ce livre collectif s’appuie de manière plus ou moins explicite sur des auteurs comme Deleuze, Guattari ou Foucault, elle s’appuie également sur ce que sont les technologies aujourd’hui et ce qu’elles permettraient de nouveau : « La science est une drogue mentale. L’environnement techno-scientifique agit comme un shoot sur le cerveau et fait rêver, créer, écrire, penser sous d’autres angles ». La science et technologie contemporaines rendent possible l’émergence de nouveaux points de vue sur le monde, le multipliant selon des possibilités qui échappent encore à la pensée, lui imposant une limite nouvelle qui la force à sortir d’elle-même et à s’aventurer à travers un univers qu’elle ne peut encore penser. Il n’est pas question ici, uniquement, d’une difficulté de compréhension pour la pensée rationnelle, à la façon dont, par exemple, Hans Jonas l’avait théorisée dans Le Principe responsabilité, mais aussi d’une difficulté pour l’imaginaire, pour nos imaginaires anciens : comment créer de nouvelles images pour ce qui surgit de nouveau avec la science et la technologie contemporaines ? Il s’agit de sortir de la peur ou du déni pour, là encore, s’aventurer dans des territoires et des possibles inédits, construire des imaginaires et des fictions nouvelles, construire un art nouveau, une culture nouvelle, des subjectivités nouvelles, un irrationnel nouveau.

5La technologie contemporaine est intéressante lorsqu’on l’appréhende en vue de déterminer « en quoi elle est fertile pour créer des formes et des idées ». L’intérêt des nouvelles technologies actuelles ne réside pas dans le fait qu’elles sont un moyen de pouvoir sur la nature, ni dans le fait qu’elles sont une condition fondamentale pour l’instauration d’un ordre politique et économique injuste et destructeur. Le rapport que le mutantisme instaure avec la science et la technologie ne cède en rien à la vision angélique du progrès ni à une représentation naïve faisant l’impasse sur ses implications éthiques et politiques problématiques (pas de « techno-enthousiasme béat »). On ira plutôt chercher ce qui est ici créateur, ce qui nous transforme afin d’en extraire ce qui, dans cette transformation, ouvre davantage de possibilités de vie et de pensée. Par exemple : « Internet accentue et accélère la confrontation à l’étendue de la pensée possible ». Autre exemple : si Internet est aussi un moyen de surveillance, d’identification, il est tout autant un moyen de brouillage et de pluralisation, par la création d’une pluralité d’identités, d’avatars contradictoires, de pseudos qui endossent des discours changeants, surgissant ici, disparaissant là – ce qui permet également le développement de personnalités multiples, d’une subjectivité qui essentiellement surfe et prolifère y compris dans des directions contradictoires. Autre exemple encore : Internet peut être aussi l’occasion de créer de nouveaux types d’œuvres et de pensée, des œuvres qui s’appuient sur les possibilités du web ou qui inventent grâce à lui de nouveaux modes de diffusion et d’existence, mais aussi des œuvres artistiques ou littéraires qui deviennent elles-mêmes des sortes d’avatars du web, qui incluent sa logique, ses bugs – œuvres-réseaux, œuvres-samples, œuvres-rétroactives etc., tout ceci créant à chaque fois de nouvelles possibilités de signification, de nouvelles formes, de nouvelles occasions d’interaction, de nouvelles possibilités pour la pensée et l’existence, de nouvelles subjectivités. Mutantisme : patch 1.2 passe ainsi en revue de nombreuses ouvertures présentes dans les technologies et sciences contemporaines concernant l’information, l’esthétique, mais aussi le vivant, le politique, l’imaginaire, le rapport à soi et aux autres, etc.

Le mutantisme est donc indissociable d’une certaine façon d’appréhender le présent dans ses dimensions historiques, politiques, institutionnelles, artistiques, techniques, non pas afin de s’y plier servilement, de se condamner à une mort qui règne déjà, mais de faire l’inventaire de tout ce qui, aujourd’hui, implique virtuellement la possibilité de le transformer et de nous transformer, de nous inventer et d’inventer la vie. Ceci implique un nouveau rapport aux techniques, un nouveau rapport à soi, aux animaux, au politique, posant des questions très précises sur le pouvoir, sur tous les processus étouffants, et sur les moyens d’en sortir pour créer autre chose qui est la vie. Et cette création est indissociable d’une nouvelle poétique qui est aussi bien une poétique généralisée. Comme elle est indissociable d’un nouveau type d’œuvres qui débordent l’art, d’un nouveau type de subjectivités qui débordent l’identité, d’un nouveau type d’hommes qui débordent l’humain, d’un nouveau type de discours qui débordent la langue – les entrainant dans des processus étranges, producteurs d’étrangeté, des processus mobiles, instables, transversaux, inventifs. On peut donc lire Mutantisme : patch 1.2 comme l’exposé de moyens pour la création d’un nouveau type de littérature et d’art. Mais on peut lire ce livre pour ce qu’il est également : un livre d’éthique, d’esthétique et de politique, problématisant le rapport nécessaire entre ces trois dimensions tel qu’il se pose aujourd’hui et tel qu’il appelle la création – une création affirmée en elle-même, en tant que processus sans fin de la pensée, du monde, de la vie.

Mutantisme : patch 1.2, Caméras animales, 2016, 323 p., 20 €.
Auteurs : Nikola Akileus, Zaäk Arandi, Archilux, Nicolas Baudouin, Beurklaid, Volodymyr Bilyk, Serge Cassini, Patrice Cazelles, Alexis Choplain, g.cl4renko, Collectif M.A., Franck Oslo Deauville, Marine Debilly, Sebastian Dicenaire, Jme Gugginø, Marc Hernandez, Hypsis, Lesala, LWO, Méryl Marchetti, Aurélien Marion, Nora Neko, Oxyjenny, See Real, Mathias Richard, Olivier de Sagazan, Xavier Serrano, Christophe Siébert, Yannick Torlini, Annabelle Verhaeghe, Olivier Warzavska.

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