«La littérature est feu» : Mario Vargas Llosa dans la bibliothèque de la Pléiade

Mario Vargas Llosa
Mario Vargas Llosa

Mes sept années parisiennes furent les plus décisives de ma vie. C’est ici, en effet, que je suis devenu écrivain, ici que j’ai découvert l’amour-passion dont parlaient tant les surréalistes et c’est ici que je fus plus heureux, ou moins malheureux, que nulle part ailleurs.

Affirmée avec une telle intensité en 2005 à la Sorbonne, à l’occasion de la réception de son doctorat Honoris Causa, la relation de l’écrivain Mario Vargas Llosa avec la France, sa langue et sa littérature, est en effet passionnée et fidèle : depuis sa jeunesse, à Lima, dans son Pérou natal, jusqu’à aujourd’hui, cette langue a laissé une empreinte profonde dans son œuvre. Car c’est paradoxalement à Paris qu’il a découvert l’Amérique latine et qu’il s’est découvert lui-même en tant que latino-américain.

Coffret de la bibliothèque de La Pléiade, Œuvres romanesques I & II

La parution de ses romans dans la Pléiade témoigne de cette relation. C’est à partir d’une proposition d’Antoine Gallimard que Mario Vargas Llosa rejoint la prestigieuse collection et devient le premier écrivain étranger à être publié de son vivant. Seuls deux autres écrivains latino-américains y figurent également, l’argentin Jorge Luis Borges et le mexicain Octavio Paz.

Les deux volumes qui lui sont consacrés réunissent huit romans et comprennent plus de quarante ans d’écriture : de 1963, avec son premier roman, La Ville et les Chiens, à 2006, année de Tours et détours de la vilaine fille, qu’il considère comme « son premier roman d’amour ». Un choix difficile, souligne Stéphane Michaud, directeur de la publication, qui a obligé l’auteur à renoncer à toute une partie de son travail : plus de la moitié de ses romans, ses mémoires, le théâtre, les essais, ainsi que les écrits journalistiques qui ont une place importante au sein de sa production. Toutefois, comme le précise toujours Stéphane Michaud, il ne faudrait pas voir dans cette sélection un jugement de valeur, mais la volonté d’offrir aux lecteurs français un panorama de l’œuvre, et de leur permettre d’accéder à son évolution, dans toute sa complexité. Les textes retenus nous montrent en effet tour à tour son attachement au Pérou (La Ville et les Chiens, La Maison verte, Conversation à La Cathédrale), sa manière de se confronter à l’histoire, de la lire autrement grâce à une fiction mêlant ses enquêtes dans les archives, les bibliothèques et ses voyages sur le terrain (La Guerre de la fin du monde, La fête au Bouc, Le paradis un peu plus loin) ou bien des œuvres d’une écriture plus personnelle, avec des échos autobiographiques (La tante Julia et le scribouillard).

Un remarquable appareil critique accompagne en outre cette sélection, qui propose des informations d’accès difficile, grâce au travail que l’éditeur a effectué dans les archives de l’auteur déposées à l’université de Princeton, et qui pourra enrichir la lecture aussi bien du lecteur francophone que du lecteur hispanisant. Une autre particularité de cette édition résulte du travail autour de la traduction des romans, effectué notamment par Anne Picard, qui a réussi, par une relecture intégrale approfondie, à donner à la langue de l’auteur en français une continuité, une véritable unité.

La liberté, passionnément

L’œuvre de Mario Vargas Llosa porte la trace de ses nombreux combats, de ses passions littéraires et politiques, qui se révèlent être indissociables. La littérature y apparaît alors telle une critique par et dans la fiction – cette vérité par le mensonge, comme il la désigne dans un de ses livres d’essais – des relations du pouvoir, des idéologies qui mettent en danger ce qui est, selon lui, le bien humain le plus précieux : la liberté. Et c’est cette « tradition d’insoumission, libertaire et rebelle, et sa vocation universelle » qu’il retrouve, à ses débuts, dans la culture française, comme il le rappelle dans son propre avant-propos de cette édition : « La France m’a enseigné que l’universalisme, trait distinctif de la culture française depuis le Moyen Âge, loin d’être exclusif de l’enracinement d’un écrivain dans la problématique sociale et historique de son propre monde, dans sa langue et sa tradition, s’en fortifiait au contraire, et s’y chargeait de réalité. » La littérature se doit donc d’être, en toute circonstance, une façon de résister au conformisme, de semer le trouble et de subvertir les esprits.

Mario Vargas Llosa
Mario Vargas Llosa

Il s’agit là d’un défi que l’écrivain péruvien a toujours voulu relever. Ce dont témoignent ses implacables remises en question qui l’ont conduit à s’éloigner de la gauche latino-américaine – en particulier lors de sa rupture avec le régime castriste qu’il avait soutenu auparavant, car il croyait « naïvement, se remémore-t-il encore dans son avant-propos, qu’elle inaugurerait un socialisme démocratique, voire libertaire ». Il dénonce et s’oppose avec force à la répression du régime cubain et, par la suite, s’élève contre les autres dictatures du continent latino-américain.

Par des prises de position ouvertement en désaccord avec toute forme de collectivisme, forme politique portant en soi, selon lui, le germe de la barbarie, la trace de cet « esprit de tribu » qui met en danger la liberté individuelle, Mario Vargas Llosa occupe par là même une place singulière dans le paysage littéraire du monde hispanophone. C’est d’ailleurs en ce sens qu’il assume pleinement sa conviction du rôle fondamental de l’individu dans l’histoire, dans la conquête de la liberté, en un mot, sa position de libéral : « je crois, affirme-t-il à l’historien mexicain Enrique Krauze, que la civilisation est le lent cheminement tout au long de l’histoire pour que l’individu s’émancipe de ce placenta maternel qui représente la communauté, la société, le collectif ».

La littérature comme déicide

L’œuvre de Mario Vargas Llosa se fixe alors un projet que l’on est tenté de qualifier de démesuré par son ampleur : « rivaliser avec la réalité d’égal à égal » et « incorporer au roman tout ce qui existe dans la conduite, la mémoire, l’imagination ou les cauchemars des hommes » (Vargas Llosa, Pierre de touche, 1967). Il faut en effet saccager le monde, le décortiquer et le détruire afin de lui « opposer par la parole et l’imagination une image littéraire » (Vargas Llosa, cité par Stéphane Michaud, Introduction). Car ce n’est qu’en débridant l’imaginaire, en ouvrant de nouvelles voies au récit, que l’écrivain peut être présent dans la cité.

Mario Vargas Llosa
Mario Vargas Llosa

« Comment tenir le parti de la littérature dans un monde qui s’en éloigne ? » est la question à laquelle l’œuvre de Mario Vargas Llosa n’aura cessé de réfléchir, comme le souligne bien Stéphane Michaud. Et c’est peut-être dans sa foi en la littérature, en son pouvoir de transformation devant la barbarie et la mort qu’une réponse s’esquisse, dans cette dynamique de destruction et création qui anime son œuvre, ce déicide qui ouvre la possibilité, à chaque fois, de refaire le monde.

Mario Vargas Llosa, Œuvres romanesques I & II, traduction de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès et Bernard Lesfargues. Édition publiée sous la direction de Stéphane Michaud avec la collaboration d’Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès, Anne Picard et Ina Salazar, Gallimard, La Pléiade, parution le 24 mars 2016 : 65 € chaque tome.

12042781_1069311963130521_5049402276246479609_n