Carole Zalberg : Tel Aviv, A la trace

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Dans A défaut d’Amérique (Actes Sud ,2012), Carole Zalberg écrivait de l’un de ses personnages qu’« elle entretient avec Israël un rapport ambigu, douloureux », « et pourtant le lien est là, qui se réveille dès qu’il est question de l’État juif dans les médias ou les conversations ». Ce n’est pourtant pas A défaut d’Amérique que cite la romancière en ouverture d’A la trace, journal de son séjour à Tel Aviv du 16 avril au 16 mai 2015 mais L’Illégitime (Naïve, 2012) et des phrases qui traduisent un même rapport paradoxal au lieu, « Israël où vit une partie de ma famille maternelle », ce pays qui est à la fois « chez moi » et un ailleurs, un là-bas pris dans un « constant sentiment d’étrangeté, une vague inquiétude ».

Capture_decran_2012-06-09_a_15.49.53Alors il lui faut partir pour enquêter en quelque sorte, sur un lieu comme sur soi, sur les traces d’une histoire à la fois intime, familiale et collective, partir en quête d’une écriture aussi, le texte publié aux éditions Intervalles étant cet entre-deux vers un « roman interrogeant ce lien ambigu ». A la trace est le laboratoire d’un livre à venir, un journal, une série de notations sur un pays redécouvert « sans lien censé aller de soi, en véritable outsider ». Entre-deux aussi parce que la prose se double de photographies, parce que, tandis que Carole Zalberg tient son journal, son cousin Ido tourne un documentaire.

Israël sera, comme le livre, cette « chair réinventée », une « géographie intime », celle d’une famille venue de Pologne qui vit en partie en France et en partie en Israël, qui a perdu tant et tant des siens dans les camps, vivant avec ses « fantômes » : « c’est dans les équilibres et les cicatrices de cette fratrie si particulière que l’Histoire s’incarne ».

Carole Zalberg
Carole Zalberg

Les pages, choses vues et notes de Carole Zalberg nous font passer du léger au tragique, du parfum d’aneth d’Israël à l’histoire de sa tante Mina, de dîners légers et bruyants au Vieil homme et la mer, restaurant « invraisemblable » de Jaffa, aux cérémonies qui rythment le début de son séjour, Yom Hazikaron puis Yom Ha’Atzma’ut, « en quelques heures les Israéliens sont passés de la douleur du deuil à la joie bruyante, colorée, démonstrative », comme le concentré d’une existence. Tout sera sentiments hyperboliques en opposition durant ce séjour, rires et larmes, « chagrin et joie mêlés », comme Jérusalem la religieuse entre en contraste avec Tel Aviv la fêtarde. « Tout est si complexe ici, si chargé et si intriqué ».

Être là, l’ensemble d’Israël et pas seulement Tel Aviv, c’est prendre le pouls du monde, penser aux migrants devant le monument aux réfugiés juifs ayant péri en tentant de gagner la Palestine (« our parents were yesterday’s unwanted migrants, a dit Itaï à l’instant où je me faisais une fois encore cette réflexion qui ne me quitte jamais »). C’est aussi faire l’expérience d’une altérité radicale, quand on n’a aucune langue en commun avec son interlocuteur, c’est parler anglais souvent, une expérience de l’altérité qui sera celle du lecteur, aussi avec ces quelques phrases en anglais, non traduites, qui disent cet ailleurs, non plus seulement géographique mais linguistique comme la complexité d’une terre et d’une histoire, approchée par des rencontres, des conversations, des lectures, dans une prose polyphonique — journal, photographies, nouvelle insérée.

Au centre du livre, une interrogation sur le « nous », ce « nous » que Carole Zalberg hésite à utiliser lors d’une lecture, finit par employer et voit comme un « nous  polyphonique, tourmenté, tiraillé jusqu’au déchirement. Un nous absolument nouveau pour moi, à la fois douillet et hérissé de pièges et de piquant ». Ce « nous » d’une famille qui a fait des choix différents pendant et après la guerre, ce « nous » d’un pays et ses territoires occupés, dans lesquels Carole Zalberg se rend, dont elle rend compte avec justesse et pudeur, comme dans l’ensemble de ce journal, dont chaque fragment est un moment, poétique, narratif (la nouvelle « Juif est un chant ») ou plus politique, pris dans une fresque plus large interrogeant exil, identité et racines, mais toujours dans un la, musical et géographique, puisant la note juste dans une sensibilité infinie, celle que tout lecteur de ses romans lui connaît.

Carole Zalberg, A la trace, éditions Intervalles, 88 p., 12 €

A lire, en diptyque, le « un livre et un lieu » d’A la trace, Photographies et textes de Carole Zalberg.

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