Écrire sans se retourner, par Lucie Taïeb (Écrire aujourd’hui)

Lucie Taïeb
Lucie Taïeb

1 –

 

Laisser le texte derrière soi

On ne connaît pas mes intentions. (Par ailleurs j’ai encore rêvé de toi cette nuit, ce qui commence à bien faire, on s’embrasserait de cette manière, et la suite comme toujours quand nous rêvons de toi, avec cette franchise qui ne peut venir que du bassin). Je suis dans ce western qui est un film coréen le gangster taciturne qui se tape la femme du patron qu’il est censé surveiller et marche avec une nonchalance et ne parle presque pas (elle endormie, elle éveillée, quand nous rêvons de toi, mouillé et froid) et lorsqu’il faut tuer, tue.

La précision du geste.

Qu’on n’en sache pas le motif.

Cavalier pâle dans ville minière s’opposant à une force brutale n’embrasse pas ne parle pas n’explique rien d’aucun de ses actes connaît ce luxe : ne pas expliquer.

Un différend lointain, supposé, avec « ce qui est ».

Je veux bien que tu retiennes dans mon dos par les poignets mes mains je ne supporte aucune contrainte ne sais aucune loi ni la mienne sinon celle que j’instaure ici et romps si je le souhaite.

Territoriale, si tu veux.

L’œil enregistre constamment, ton visage avait l’air Bronson, ses yeux ont roulé un tour complet à l’intérieur de ses orbites tant ce que je disais l’étonnait, l’oreille traîne et ne loupe rien, c’est le refus de l’arme qui m’a fermé cette carrière splendide, et, paraît-il, un souffle au cœur.

Le patron, sa femme, la laitière avec.

Je ne m’intéresse pas. L’autre, pas plus. Nous n’existe pas.

Tes yeux avaient roulé un tour complet à l’intérieur puis tu m’avais fixée longtemps avec cette trogne indéfinissable de Bronson face à Fonda et la blague idiote du « ou tu es juste content de me voir ?» mais c’est bien un flingue que j’ai dans la poche de mon pantalon, et il n’est pas pour toi.

La seule droiture qui me préoccupe est celle de l’angle.

Verticale sur corps gisant. Je me suis éveillée avant que tu aies fini. Sans aucune raison, sinon celle qu’on ne peut mourir en rêve.

Aujourd’hui ce qui correspond à : aujourd’hui.

Qui dans la ville en feu cherche, ne sait pas quoi.

D’aucune lignée, ni famille, livres lus, etc. comme autant de voix en tête.

Dans cette correspondance, une justesse, ou vérité : sans prix, car la seule alternative, parmi une infinité d’autres vies possibles, aurait été la danse, et le corps de l’autre, qui était le mien, porté jusqu’aux confins d’un monde, où nous nous tenions, lui mère, et moi douloureuse, à contempler sans fin la brume d’où surgit.

2 –

 

Où se retourner

Où je suis empêchée, où j’y retourne, c’est que je ne peux pas en parler sans penser à celle qui se lève chaque matin à 4h, et quelques heures durant, entourée d’une musique aussi fort qu’il est possible, écrit et réinvente à chaque livre, chaque livre. A Vienne, Friederike Mayröcker, aujourd’hui écrit, c’est le livre d’après et déjà il est au-delà de ceux qui précèdent, essayer toujours complétement autre chose, tandis qu’ici, de nuit ou de jour, je reviens à ses poèmes « Scardanelli », ceux dont la voix se mêle à celle de Hölderlin, et aujourd’hui traduis : « et de pouvoir lui dire ce qu’à / personne sinon je n‘aurais pu dire mais jamais ne le retrouvai / plus jamais (la photo floue de ses mains qui tiennent / 1 livre ouvert seulement ses mains pas son visage) », puis plus loin :

suis devenue inapte à la vie. Mais les premières violettes blanches contre
ses lèvres / sapin petites mains complétement cramées dans le grenier
dans ma pièce / ores toujours et toujours chancelle mon corps comme
mon pied

3 —

 

Ce ne sera jamais le même livre

 

Lucie Taïeb

 

Lucie Taïeb vient de publier Safe, éditions de l’Ogre, 2016, 180 p., 18 € — Lire un extrait

Lucie Taïeb, née à Paris en 1977, a publié des textes en revue (remue.net, plexus-S, z:, aka, Action restreinte, ce qui secret, Fibrillations), un essai (Territoires de mémoire, consacré à Nelly Sachs, Edmond Jabès et Juan Gelman, Classiques Garnier, 2012), deux recueils (Tout aura brûlé, Les Inaperçus, 2013, La retenue, LansKine, 2015) et plusieurs traductions de l’allemand (dont Cruellement là de Friederike Mayröcker, Atelier de l’Agneau, 2014).

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