Qui a peur de la littérature? Lire dans la gueule du loup

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La publication d’un essai dans la belle collection d’Éric Vigne est toujours un événement, et le livre d’Hélène Merlin-Kajman, professeur de littérature du XVIIe siècle à l’université Paris III, ne fait pas exception. Il y a là à n’en pas douter un essai qui fait débat et suscite l’envie de discuter. Beaucoup a déjà été dit sur un livre qui tâche de repenser la lecture comme une activité partagée, dans une relation pédagogique renégociée. Le livre croise les travaux de Donald Winnicott et les réflexions de Walter Benjamin en tentant de redéfinir la littérature comme un espace transitionnel, entre monde intérieur et monde extérieur, où l’on pourrait s’approprier ou donner forme aux expériences saisissantes d’aujourd’hui. Je voudrais ajouter deux traits qui ont marqué ma lecture et sur lesquels on a trop peu insisté.

Ce qui frappe dans cet essai, c’est qu’il propose des scènes de lecture : chaque chapitre s’ouvre ainsi sur la lecture, souvent incarnée et située, d’un texte. Il s’agit moins d’en proposer un commentaire, même si un savoir précis est sollicité, que de saisir dans la lecture d’un extrait ce qui frappe, blesse ou résiste. C’est donc le moment d’une réception auquel il nous est donné d’assister, et une réception le plus souvent dialogique, puisqu’elle est ancrée dans une relation pédagogique ou dans une transmission familiale. Loin de réfléchir en termes de lecteur idéal ou de lecteur type, l’essai s’inscrit dans un tournant pragmatique de la lecture et propose des scènes concrètes de lecture de Baudelaire, Daudet, Molière ou encore Vallès.

Ce qui frappe également, c’est que cet essai en est bien un : non pas l’exposition doctorale d’un savoir, mais la recherche d’une pensée, avec ses tâtonnements et sa part d’intime, avec son allure digressive qui va souvent à sauts et à gambades pour parler comme Montaigne. Hélène Merlin-Kajman s’essaye et dit ce qui résiste en elle dans une lecture, convoque les riches débats qu’elle a pu organiser dans le mouvement Transitions, dialogue avec son fils ou des étudiants, discute (parfois vivement) avec Jean Kaempfer, Michèle Rosellini ou encore Dominique Viart : l’essai très fortement dialogique compose un « entrelacement de voix ». Une pensée se cherche dans le frottement à autrui, dans le dialogue ou l’opposition avec ses contemporains, en travaillant à constituer le livre comme un espace de débats : le texte ne refuse pas la discussion, mais la suscite volontiers en prenant acte que « l’histoire du savoir n’est pas lisse ni consensuelle, c’est une histoire polémique. » C’est précisément parce que l’essai porte haut l’ambition de débattre que je voudrais pointer ici trois réserves, qui sont autant d’ouvertures à la discussion.

La Théorie, un péril ?

L’essai tente de trouver pour la littérature une voie étroite entre deux écueils. D’une part, les abus de la théorie littéraire, dans sa version formaliste ou structuraliste qui, d’après Hélène Merlin-Kajman, désincarne les livres et fait oublier leur efficace concrète. De l’autre, cette efficacité de la littérature peut être dévastatrice si l’on oublie les émotions du lecteur, si l’on impose à de jeunes écoliers ou étudiants des textes particulièrement saisissants. Tout l’essai réside dans ce désir de rappeler la dimension pragmatique et efficace de la lecture, mais d’en contrôler les effets et les affects dans un espace de partage, où le texte n’est plus abstraction désincarnée ni moyen de domination. Il me semble pourtant, et c’est là ma première réserve, que le procès fait à la théorie littéraire est certainement excessif : selon Hélène Merlin-Kajman, la lecture professionnelle, oublie le réel, clôt le texte sur lui-même ou dénonce comme illusion toutes les identifications, en conduisant parfois au cynisme.

Sans titre4On a déjà souvent entendu de telles critiques, notamment sous la plume de Tzvetan Todorov dans La Littérature en péril : c’est à la fois accorder un fort crédit à cette théorie, souvent manipulée par les enseignants d’aujourd’hui avec d’infinies précautions, comme une fiction théorique sinon comme un moment daté dans la manière de penser la littérature, et c’est aussi en minorer le bénéfice. Car la théorie littéraire permet de déplacer les perspectives et de donner de la durée à une lecture, pour différer l’effet de sidération d’un texte. Il y va souvent moins d’un désir d’abstraction, que d’un souci d’ajuster son regard, en déplaçant les affects, en les mettant à distance pour mieux les réinvestir par la suite. Et puis, ce combat contre la théorie littéraire, n’est-il pas un combat d’arrière-garde  — Le Démon de la théorie d’Antoine Compagnon a près de vingt ans déjà —, quand l’heure n’est plus au formalisme ni dans les salles de classe, ni chez les écrivains ? L’essai s’inscrit dans le prolongement des précédents textes d’une essayiste, méfiante envers la nouvelle critique, sceptique devant la force d’émancipation de la théorie littéraire. Là où on peut y lire le développement de l’esprit critique, la capacité à interroger les normes reçues, la force de dissidence de la culture lettrée, elle lisait quant à elle les traces d’un antihumanisme destructeur, notamment dans La Langue est-elle fasciste ?

Sans titre5Partage et partition

L’essai d’Hélène Merlin-Kajman porte sur les enjeux pédagogiques de la lecture : comment lire ? mais surtout que lire ? Plus qu’une théorie renouvelée de la lecture, c’est une proposition pédagogique ou didactique autour de ce que l’on donne en partage aux jeunes enfants comme aux étudiants. Ce dernier mot est essentiel, c’est même l’un des mots au cœur du texte ; autour de ce mot, l’essayiste construit au fil des pages une opposition très nette entre les livres qui autorisent un bon partage et ceux qui désarçonnent, blessent au fascinent : le bon livre, c’est en quelque sorte, celui dont on peut discuter et qui ne heurte pas son lecteur, ni ne le bouleverse.

La littérature doit redevenir selon elle un objet de conversation, voire de consensus par la création d’un espace commun. Comme on le voit, c’est déjà valoriser un mode de lecture. Surtout, il y a là une redéfinition de la littérature qui met à l’écart les textes que l’on peine à partager, ou ceux qui suscitent du dissensus dans la communauté des lecteurs. Au fil de l’essai se dessine une axiologie très marquée qui tantôt exalte, tantôt condamne les textes au point de constituer un véritable canon. L’écriture blanche, les textes de l’excès ou de la dépense d’une part, mais aussi d’autre part le burlesque, le comique, la facétie ou la blague (le « rire dégradant et souverain » selon son expression) sont régulièrement écartés de l’espace du littéraire. Les premières esthétiques confronteraient le lecteur à une réalité sans suffisamment de médiation formelle, tandis que les autres objectiveraient autrui ou diviseraient l’espace du commun.

Helène Merlin-Kajman élabore un canon, définit un classique, c’est-à-dire ce qu’il est légitime d’étudier dans les classes, mais pour cela elle proscrit et exclut : « Il s’agit, en toute conscience, d’écarter d’autres définitions possibles, c’est-à-dire […] d’autres partages possibles, de la littérature, parce qu’ils me paraissent indésirables ». S’affirme ainsi à mesure la dimension nettement prescriptive de l’essai, marquée par les injonctions et l’usage du futur (voir la page 143). L’essai prend appui sur la fin de l’absolu littéraire et la fin de l’autonomie de la littérature, pour reconduire, d’une autre manière, l’alliance de la morale et de la beauté. La question morale est très rapidement écartée, mais elle mérite d’être posée, car l’essai réinstaure une morale dans les choix littéraires, sous d’autres noms sans doute (ethos, partage, etc.). Sont alors tenus à distance les textes qui vont du côté du choc, du transgressif et de la subversion, et l’essai court alors sciemment le risque de composer avec des valeurs antimodernes. L’absence de référence à la littérature contemporaine n’est en ce sens pas anodine. Faut-il oublier ces textes ? les laisser dans les enfers des bibliothèques ? et c’est là que l’essai deviendrait passionnant, s’il se demandait comment donner à lire ces livres qui suscitent de l’inconfort.

Littérature-doudou

            L’essai d’Hélène Merlin-Kajman s’articule autour de deux notions : le partage d’une part et le trauma de l’autre. Ces deux termes scandent très régulièrement le livre, au risque de la saturation, et lui donnent sa basse continue : tout au long de ces pages, il est sans cesse question de hantise traumatique, de choc traumatique, de point d’impact traumatique, d’excitation traumatique ou de culture du trauma. Et cela au point que le trauma soit pour elle un trait constitutif de la littérature : « aucun texte littéraire ne se tient en dehors du vécu traumatique », affirme-t-elle. Comme le note Jean-Louis Jeannelle dans Le Monde des livres, il y a là un diagnostic de notre civilisation tout ensemble « passionnant et risqué ». Passionnant parce qu’Hélène Merlin-Kajman interroge la transmission des lettres dans un contexte post-génocidaire ; risqué parce que l’analyse de cette culture du trauma n’est pas réellement menée : il manque une véritable historicisation de cette culture (est-ce même une culture ?), une enquête autour de ce qu’elle nomme la pédagogie du choc, une interrogation sur ses formes et ses enjeux. Tantôt l’essayiste inscrit cette culture du trauma dans un contexte post-génocidaire, tantôt elle déshistoricise les analyses de Walter Benjamin sur le déclin de l’expérience pour analyser cette culture du trauma anachroniquement à travers les siècles. Le livre oscille alors sans jamais trancher entre une analyse des temps présents, voire de l’actualité (avec l’évocation du djihad et de Charlie Hebdo), et la saisie d’un invariant anthropologique.

Surtout cette pensée de la littérature consonne avec l’air du temps qui a fait de la résilience et des postures victimaires sa façon d’aborder l’histoire, en adoptant une perspective psychologique sur la réception des évènements — le ressenti, l’éprouvé, le vécu. Hélène Merlin-Kajman ne retient de la littérature que sa puissance cathartique ou sa vocation thérapeutique : dans le prolongement d’une pensée du care, la littérature aurait pour ambition de soigner et de réparer. Quitte à ce que la littérature soit une littérature-doudou, au risque d’oublier qu’elle déconcerte, trouble et suscite aussi de l’inconfort. Écarter cette littérature, c’est pour ainsi dire promouvoir une feel good littérature, qui fleurit aujourd’hui en librairie, et je ne suis pas sûr que ce soit là le meilleur moyen de défendre la littérature.

L’essai est écrit avec allant, il fourmille d’analyses séduisantes, il propose de manière convaincante une éthique de la lecture pensée comme tact, mais il résiste moins à notre époque qu’il n’y cède, au risque du consensuel : il s’écrit de concert avec le reflux de la théorie littéraire, la psychologisation des pratiques culturelles et la redéfinition d’une littérature du bien-être, qui répare les vivants. Qui a peur de la littérature ?

Hélène Merlin-Kajman, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature, Gallimard, « NRF essais », 2016, 320 p., 23 € 50 — Lire un extrait
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