Le silence du monde (6/9)

Rainer Maria Rike, 1900
Rainer Maria Rike, 1900

Ce qui est dit dans un poème, affirmé à travers sa langue, c’est le silence. Ce qui du poème, dans le poème, ne parle pas. Celui qui écrit ne peut le faire qu’à travers ce silence, traversé par le mutisme de la langue – impossibilité d’écrire : écrire est impossible et donc possible. Tout texte écrit affirme l’impossibilité d’écrire, l’écriture serait cette impossibilité mais dite, mais écrite. Ce serait le premier élément du style, le silence de la langue, dans la langue (Bakhtine : « L’immense travail accompli par l’artiste sur le mot a pour but ultime de le dépasser, car l’objet esthétique croît aux frontières des mots, aux frontières du langage, en tant que tel »).

41TEBRDPFDL._SX307_BO1,204,203,200_Dans la poésie, également, l’absence du monde, l’invisibilité du monde – ou plutôt le dehors du monde ou le monde comme dehors. Lorsque Blanchot écrit que la poésie est par essence une langue retirée du monde, cela signifie que le monde n’est plus visé par l’usage du langage, que l’œuvre ne participe pas au jeu utilitaire ou de la représentation, qu’elle se distingue radicalement de la langue-cliché. Par là, le langage poétique ignore les limites propres de la langue du monde ou dans le monde – la langue n’est plus un pouvoir, écrire est un « renversement radical ».

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Rilke : « aimer les questions elles-mêmes (…), comme des livres écrits dans une langue très étrangère ». Pourquoi « aimer les questions » est-il rapporté à une étrangeté excessive de la langue – qui n’est plus une langue? Qui n’est plus une langue mais un ensemble de possibles extérieurs à la langue – à toute langue – bien qu’apparaissant à travers la langue (puisque questionner nécessite une langue). « Aimer les questions » implique l’insuffisance de toute réponse : ce qui est recherché n’est pas la réponse mais la question elle-même : ce qui est rejeté c’est d’abord la clôture de et par la réponse – la réponse qui arrête le mouvement et rabat le possible. Un « questionner » incessant donc, qui fait de la langue un flux, c’est-à-dire autre chose qu’une langue, la langue étant code et non flux. La réponse est du côté de la langue et du code, la question est du côté du flux et de ce qui n’est pas une langue et excède toute langue : langage poétique. « Aimer les questions », c’est-à-dire : être en relation avec ce qui excède la langue, événement, flux, force qui sont hors-langue mais non sans langage. Questionne celui/celle qui ne parle pas – l’enfant, infans. « Aimer les questions » c’est ne pas attendre ni chercher de réponse mais poser des questions qui n’ont pas de sens autre que le pur questionner qu’implique le questionnement incessant. Blanchot, dans L’entretien infini, analyse le questionner comme une suspension de l’être, une affirmation du possible : demander « le ciel est-il bleu? » rompt le lien nécessaire entre le ciel et le bleu et l’affirmation (réponse) « le ciel est bleu ». Demander si le ciel est bleu revient à dire qu’il pourrait être autre chose que bleu, et donc que ciel : le ciel n’est pas nécessairement bleu, le ciel n’est pas nécessairement le ciel : le ciel, le bleu ne sont que des possibles parmi d’autres et tous, par la question, sont affirmés en même temps dans leur multiplicité. Le possible étant ce qui existe sans être. Ce que fait la poésie : rompre le rapport à la langue, affirmer la possibilité pure (contre l’être, contre Dieu), affirmer le devenir, le silence – inverser le cours platonicien de la pensée : descendre dans la caverne, plus profondément, vouloir un non savoir au-delà du savoir et de l’ignorance. « Aimer les questions » reprend en la déplaçant l’étymologie habituelle de « philosophie » : « aimer la sagesse ou le savoir ». « Aimer les questions », c’est choisir l’incertitude contre le savoir, vouloir l’ignorance contre la sagesse, non pas pour accéder à un savoir plus haut mais pour rendre possible un non savoir, une ignorance plus haute que le savoir, puisque aucune question ne se résout dans une réponse. « Aimer les questions » : aimer l’ouverture de la question pour elle-même, s’y enfoncer en progressant dans une ignorance plus profonde que n’importe quelle réponse : vouloir l’ouvert du monde et du langage, l’événement, l’intensité, l’affect, le dehors… Multiplicité de la question…

Maurice Blanchot
Maurice Blanchot