L’aura de Jenny

« Les images vivent à l’intérieur de nous » déclarait récemment Bill Viola à la manière d’un parfait exergue qui s’ignorerait au très beau et très délicat récit de Laurent Jenny, Le Lieu et le moment, paru il y a peu chez Verdier. Sans doute cette sentence du plasticien américain sur l’incessante et secrète vie des images donne-t-elle à contempler au plus intime et au plus nu de soi le projet de Jenny, celui d’un homme qui, patiemment, entreprend de se raconter depuis les événements qui ont su faire image en lui, devenir collection permanente de son existence et s’imposer comme le mémorable d’un destin traversé de ce que l’auteur désigne d’emblée comme ces images sans détour, « littérales comme les nuages du ciel, les fourmis dans l’herbe ». le_lieu_et_le_moment-168x263Au cœur d’une parole ponctuée de quinze sections feutrées comme autant d’époques écoulées et de lieux habités de soi, Le Lieu et le moment offre une intense et sobre galerie d’images dépouillées au plus vif, dévoilant ces « peaux immatérielles » et ces discrètes « tonalités affectives », presque tenues jusqu’alors au secret du langage.

À l’instar de Bill Viola qui clame combien l’homme s’offre désormais comme une inlassable banque de données d’images, Laurent Jenny se raconte au vivant musée de soi où chacun de ses souvenirs égrenés se tient dans l’œil comme on contemplerait une estampe retrouvée. Il y a le Jenny des instants taiseux d’une enfance lyonnaise. Il y a le Jenny de l’effervescence des années d’études parisiennes autour de mai 68. Il y a le Jenny qui commence à écrire. Il y a l’éveil à l’absolu de la littérature. Il y a l’errance dans le désert, les heures de solitude nocturne sac au dos dans le Maghreb ceint de poussière. Il y a les campus américains, l’harmonica à Boston, la Californie au soleil intrépide. Il y a les années 70. Il y a Vincennes, les cours donnés le soir, les questions sans trêve. Il y a la vie qui passe doucement à l’horizon de soi dans chaque image. Il y aura bientôt la Roumanie, bientôt le Japon, les coupoles blanches de Pushkar, les vieillards de Shanghai qui trient les haricots. Il y aura la grand-mère disparue, les vacances révolues, les images qui ne reviendront jamais plus parmi les vivants. Il y a toutes ces fois où il fut lui-même pour les autres plus présent que jamais à lui-même. Et il y a désormais cette autobiographie par fragments à fulgurance de mémoire, éclats d’images et brèves stances de passé qui inaugure un nouveau lieu et un nouveau moment de la parole de Jenny, peu habituée jusqu’ici à se livrer sans retenue à l’ivresse continue et à la joie attentive de la matière rendue à elle-même.

Capture d’écran 2015-11-25 à 10.18.47Car Laurent Jenny n’a pas toujours été l’homme qui entendait se dire et se recommencer à travers les images. Il a d’abord été l’homme qui a tenté d’habiter le roman. De fait, il naît à la littérature au détour des années 60, à l’heure de ces avant-gardes bondissantes où l’écriture, prise dans l’intransigeante fureur du formalisme, ne paraît que s’entretenir et se nourrir d’elle, où le roman n’y est prétendument plus qu’une carcasse sans vie, qui ne vibre souvent que de ses entrailles vidées, où le roman ne dit que trop peu la vie ou seulement combien il l’a quittée pour ne plus entendre y revenir. La littérature ne connaîtrait plus alors que son malheur de texte qui en devient son horizon premier et dernier, son promontoire et son abîme. Après Une saison trouble en 1967 et enfin Off en 1971, Jenny ne reviendra plus au roman. C’en est fini. Le roman ne fait pas manger l’écriture à sa faim et à sa vie. Sans doute est-ce en ce sens qu’il faut comprendre les paroles de Jean Cayrol, qui alors le publie au Seuil et auquel Le Lieu et le moment rend un magnifique et tendre hommage, quand, s’adressant au jeune écrivain, le rescapé des Camps lui lance : « Est-ce que tu manges ? Promets-moi que tu manges ! » Jenny résonne de cette phrase qui veut trouver cette écriture se nourrissant, cette écriture dont la phrase sera roborative, qui saura vivre au-delà de toutes les ruses affamées du texte, de ses miroirs anémiés, de sa famine insurmontable à être au monde.

Laurent Jenny
Laurent Jenny

S’amorce dès lors, pour cet écrivain qui revient du roman et de son acharnement textualiste, le souhait sans répit d’une littérature physique, celle qui saura faire le deuil de toute rhétorique martiale aux accents de terreur pour retrouver la sensualité libre du monde, la vie comme elle vient, l’accueil de la phrase à la puissance de tout atome à se tenir ici et maintenant, hic et nunc, dans le lieu et le moment d’une vie vivante enfin accessible. Jenny le pressent qui l’annonce sans attendre au seuil de sa vocation d’écrire : « La littérature est peut-être une technique. Mais je sais que c’est d’autre chose qu’il s’agit. » Écho diffracté et lumineux à la littérature pratique inaugurée dans ces mêmes années par Eugène Savitzkaya à partir de Mentir, la littérature physique de Jenny réclame sans plus attendre de l’écriture qu’elle surgisse comme l’étreinte charnelle et répétée de l’homme dans les choses. L’écrivain sera ainsi celui qui saura redécouvrir la phrase comme jouissance de l’existence, la littérature comme sentiment, et la parole comme euphorie des sens, celui qui, comme dans Le Lieu et le moment, saura qu’écrire, c’est trouver « une page de vélin lumineux où viendraient s’inscrire directement la pulpe mentale de mes mots, et la vie elle-même ». Pour Jenny, à la fin des années 70, la littérature est à recommencer car, comme il le dit avec force, il « renonce à l’Amérique et au roman, mais pas à la littérature. »

Et, bien après les romans révolus, la littérature recommencera dans son envers exact, à savoir par l’écriture critique déployée en autant de stimulants essais et d’attentives lectures. De Montaigne à Jaccottet en passant par Rousseau, Michaux et Barthes, Jenny pratique avec mesure et prudence une critique qui, au-delà de la forteresse sèche du structuralisme, désire retrouver la puissance sensorielle et référentielle de la littérature, qui n’exhiberait plus le côté palpable des signes mais la face ardente du monde. Jenny veut sentir cet instant où, dans la littérature, les sens palpitent enfin, ce moment où, dit-il, « cette puissance de conversion verbale me sidère et, par périodes, transfigurent ma vie ». Professeur de littérature française depuis les années 1980 à l’Université de Genève, il place rapidement au centre de son attention la notion d’expérience comme puissance de la littérature à sortir du texte, à aller vers la vie, à redire les choses en elles comme un vibrato intime de soi à l’existence, où, comme chez Rousseau, ce qui le séduit c’est quand la phrase des écrivains s’arrête, découvre les « bifurcations, aiguillages, blancs et lignes de points qui aèrent leurs pages et brisent la ligne des histoires ». D’auteur en auteur, de texte en texte, le récit revient pas à pas dans l’écriture de Jenny comme si, selon lui, la critique se donnait comme une manière de venir habiter la littérature de l’intérieur afin d’y dévoiler sa profonde exigence ontologique, son « enrichissement verbal d’une matière mentale sinon infinie au moins peu nombrable ».

31GOF3kX6OL._SX313_BO1,204,203,200_Sans doute La Vie esthétique, son bel essai paru en 2013 chez Verdier également, constitue-t-il le premier lieu et moment de la revenue de la parole à une pleine narration, à un récit si pur qu’il n’est plus récit mais « mélodie silencieuse de nos pensées ». Loin d’œuvrer à un propos purement dissertatif, Jenny part de sa propre expérience à être qui procède toujours d’un accident de soi dans le temps, celui notamment d’un voyage toscan en autocar en route pour Florence où, au milieu des « bosquets verts, vignes en pentes, fermes fortifiées », ses perceptions sensibles deviennent le foyer de réminiscences artistiques et esthétiques, où les voyageurs et autres touristes ressemblent à s’y méprendre aux personnages d’un tableau de Gozzoli, laissant voie à la saisie d’« un passage de l’art dans ma vie mentale, une rayure fine de mes instants par une mise en forme tacite. » Dans cet essai aux accents de ceux de Montaigne, la littérature devient l’occasion d’écrire dans la marge des œuvres la vie arrivée à soi, et de trouver par l’écriture la figure des instants vécus et leur faire prendre forme. Et pour sa propre vie à dire, Jenny choisira le lieu et le moment de l’image, des images restées en soi comme autant de tableaux aux tonalités impressives et sensualistes.

Délivré de l’étroite gangue des discours, Le Lieu et le moment surgit comme le temps enfin rendu de l’écriture et de la refondation lumineuse de soi par l’intense contemplation des images intérieures. Où, comme dans le chapitre qui donne son titre au livre, l’homme qui se raconte sur le divan préfère scruter les tableaux du cabinet du psychanalyste, l’autobiographie se fait iconologie, apprentissage moral et esthétique du vivre par cette ressaisie des « images pensives d’être restées pour partie incomprises, et dès lors traversant le temps comme astres morts qui brillent encore, intactes de leur opacité, éternisées et solitaires. » Car, de toute part, les images reviennent à l’homme qui veut se dire, à Jenny donc qui évoque notamment son enfance où elles sont venues à éclosion. C’est une vie de peu de mots même si, dit-il, « les mots, je le sens, seront ma route, toujours en avant de moi, ce pays idéal vers lequel je m’achemine, qui me grandit, moi si petit. » Ce sont une enfance et un âge adulte dominés par les images. Elles s’offrent comme la passion de l’enfant, de l’homme bientôt âgé, ils les voient partout : elles lui sont un monde. Il y a les « images nettes et cruelles [qui] s’associent au nom de Saint-Jean-Pied-de-Port ». Il y a une « bible illustrée », la fascination « devant une grande image coloriée représentant le jugement de Salomon ». Ce détail est un appel à la matière, il parle sans voix vers elle, il veut faire image. Ce détail obéit à la théorie des accidents de la matière, elle ne surgit que de ces bris pour créer une « stase de paix qui ressemble au bonheur et à la mort » dans le flux de l’existence, une épochè, « une immobilité songeuse », un moment suspendu, arrêté en soi où le Sensible surgit comme sensible. Comme si, chez Jenny, l’image se révélait être une blessure qui a su rester présente à soi : l’accueil dans le verbe d’une persistance rétinienne.

Des chapitres sur la « Révolution » à l’évocation des « Bribes de rêve » ou encore du « Diurne indien », les images chez Jenny ne sont pas vision. Elles sont avant tout matière. Elles sont lumière comme si la matière, elle-même, irradiait. Les dunes du Grand Erg occidental sont notamment pétries de « lumière, ombre et couleur devenue une seule matière gazeuse et douce aux courbes longues ». Thessalonique laisse « l’impression de quais très blancs », la Bourgogne de « ciels anthracites », les matins à New York d’une « lumière chaude et épaisse comme de la gouache ». Pour s’accomplir et advenir à soi, la littérature physique réclame sans attendre un destin plastique. Car, dans des descriptions aux accents proustiens, à l’immédiate et saisissante picturalité, Jenny écrit comme Elstir peint ses paysages donnant par la lumière sur la toile ou la page le vivant à la vie. C’est le monde nu qui vient à soi. L’image qui revient alors en mémoire se fait subite, déflagration visuelle comme autant de flashes photographiques, « explosions minuscules comme celles qui dans la mémoire réveillent ces images puis les éteignent ». Sans retenue, l’image s’y donne comme un arrêt sur parole par où la matière surgissante laisse les idées faire silence devant ces « éclats d’instants ». L’image n’en finit pas de laisser le langage bouche bée.

Devant cette « lumière fixe comme dans un tableau de Hopper », il en va, à n’en pas douter, de l’image rémanente chez Jenny comme de la photo pour Barthes dans La Chambre claire, à savoir d’une image tenue, contre tout, comme une preuve absolue d’existence au monde, une indéfectible fureur à être et l’affleurement sans entrave d’un sensible enfin tangible. À l’instar de Barthes, ces images, de celles qui, comme les écureuils, « bondissent par saccades sans presque impressionner la rétine » mais l’impressionnent fugitivement quand même, seront autant d’images qui voudront elles aussi quitter la grande tristesse et la platitude du studium de la parole pour aller chercher, avec précision, ce qui dans le réel point l’œil, vers ce qui n’obéit plus à l’idée et se dirige vers le punctum, ce qui, dans la vision, point le réel plus que tout. Car le punctum participe chez Jenny de sa littérature physique en déployant avec force l’image comme intensité aux choses depuis une hyperdensité au détail. C’est à Kamakura la mer du Japon « comme une encre au lavis » mais c’est surtout Jenny qui, au lieu d’admirer le temple zen de Hôkoku-ji, voit son œil aller ailleurs, trouver un autre lieu et un autre moment, son punctum, l’hypersensibilité du sensible, quand il constate que, « pour l’heure, ce qui me touche au cœur, ce n’est pas seulement la pureté de ligne du toit mais ces petites chainettes qui guident l’eau de pluie depuis les gouttières ». Comme pour Barthes, le punctum chez Jenny est mal élevé : il ne suit pas dans le monde le lieu qu’on lui indique. Il attend, par le détail impromptu et accidenté, le moment où l’image donnera, des derniers mots du livre, sa chance à « nos corps épuisés d’électrons. »

Par son attention dans un paysage à « l’odeur moite et sucrée du chèvrefeuille », Jenny rassemble en soi une anthologie des instants où le punctum se fait le plus rare comme s’il était en quête, dans l’image, d’une épiphanie du sensible. Chaque image devient, comme il l’indique, « une sorte de rayon vert à moi spécialement destiné », ce moment si ténu à saisir, ce détail si évanescent, ce dernier moment où la lumière apparaît, là où elle darde, comme si, dans un nouvel élan proustien, le rayon vert de Jenny était le petit pan de mur jaune de Bergotte, ce lieu et ce moment à soi seul, la dernière image parlante avant l’aphasie de l’écriture. « Qu’y a-t-il donc ici que je ne trouve pas ailleurs ? » se demande encore Jenny à propos de sa collection d’images et de ses détails de temps. Et sans doute faudrait-il lui répondre qu’il veut apercevoir ce sens du détail qui ne ressemble ni à Dieu ni au Diable mais au visage de Proust lorsqu’il se mettait en quête dans le monde de ce qu’il nommait « la cime du particulier », expression que Barthes aimait volontiers à citer.

Cependant, Jenny n’est pas exactement dans le lieu ni dans le moment de Barthes. Sa chambre claire est vidée de toute photo. Chaque image se fait même l’envers de toute cliché photographique, son absence advenue, son négatif absolu. Contre toute attente, il n’y a ici aucun album de famille, intime à feuilleter. Les photos sont toutes abîmées, perdues à l’instar de celle du professeur Yoshida qu’avec peine, Jenny essaie de reconstituer pour un volume d’hommage après sa mort. La photo revient, purement mentale, elle voit « un rue tranquille de Kyoto qui monte vers les collines », il y a « un ciel d’orage chaud et lourdement chargé de gris » et il y a encore le professeur Yoshida qui le regarde avec « un sourire fatigué ». Depuis cet « instant qui vibre et se dilate, inséparable de la photo perdue, visitable et toujours nouveau », la photo s’installe comme le champ aveugle de l’écriture de Jenny à partir duquel elle commence à voir comme si la littérature ne pouvait commencer qu’après les photos, leur matérialité évanouie, quand devenues grands fantômes, il ne reste rien que leur souvenir, celui qui les livre, dans l’œil de l’esprit, « à la fois fixe et en constant développement. » Peut-être Le Lieu et le moment suggère-t-il combien il n’existe ni lieu ni moment pour une image toujours intérieure, toujours en expansion, où la littérature physique sait être une littérature aussi bien psychique, où l’image n’existe que dans le seul regard de Jenny où « vit cet enchantement, augmenté de son souvenir ».

Et sans cesse, Jenny insiste sur l’impossibilité de la machine à enregistrer le réel, « l’intraitable réalité » selon Barthes, à capter l’instant, les appareils photos n’offrant que de « médiocres clichés » ou le magnétophone pour enregistrer un entretien avec Burroughs ne laissant finalement derrière lui qu’une bande magnétique « entièrement blanche ». Ne subsiste plus de l’image qu’une trace en soi qui, comme le dit Bill Viola, se transforme et ne cesse de croître, le reste d’un instant révolu où l’image se tient en chacun comme une émanation, un souffle lointain, une atmosphère qui enveloppe un souvenir : l’aura telle que Walter Benjamin en sent le souffle venir à lui, cette trame singulière d’espace et de temps, cette « unique apparition d’un lointain, si proche soit-il ». C’est dans cet halo benjaminien des souvenirs que surgissent les images de Jenny, leur caractère diaphane, le « fil de leur enchantement », leur évanescence née, leur « effet hypnotique », leur infranchissable ductilité, leurs « vagues infiniment longues et molles ». Comme chez Benjamin, l’aura du souvenir suggère combien par ses images, Jenny entend ouvrir la capacité de chacun à lever le regard sur le monde. À l’enseigne de Benjamin, Jenny lance, par l’aura et l’ouverture du regard qu’elle suscite, une invitation à entrer dans le poème.

Car le lieu et le moment de l’écriture de Jenny, c’est une image enfin devenue et rendue toute entière poème. Depuis « cette poche d’éternité miraculeusement oubliée dans le flux inexorable du temps », cette image s’y donne toujours comme l’haïku inavoué du monde qui flotte en ivresses répétées de couleurs et d’impressionnisme sensuel et charnel. L’haïku est le phénoménologue de la littérature et Jenny ne déroge pas à sa règle qui veut laisser le monde à l’état d’apparition, laisser la phrase devenir le vers qui reçoit de la matière le souffle, même lointain. Que le discours est loin. Comme il ne vient jamais déchirer dans la phrase la ressouvenance, comme la vie n’arrête plus de s’écouler, comme elle redevient flux, comme s’aperçoit et peut se dire la couleur d’une robe : « cerise ». Souvenirs de la passion dernière de Barthes pour le haïku et la notation, l’image-poème de Jenny, disséminée en brefs récits libres comme on dit d’un vers qu’il est libre, livre le réel dans le livre et le délivre de la phrase, donne à chaque instant de vie son idéogramme solitaire dans la littérature, refait l’alphabet des choses trop tues, trop vues, dévoile les tangibilia de notre monde, sans rhétorique sursignifiante, sans démonstration formelle, dans la suspension muette et sereine de toute emphase. Pourtant, l’image-poème de Jenny ne dit pas, comme chez Barthes, la préparation du roman mais proclame la séparation d’avec ce même roman pour faire advenir le règne intransigeant du poème en chacun, l’après-roman.

Et peut-être faudrait-il voir plus largement avec ce récit libre l’affirmation tous les jours un peu plus certaine et prononcée du moment poétique que vit la littérature contemporaine française, celle que dévoile et élabore avec patience et grâce l’exigeant catalogue des éditions Verdier au sein duquel Laurent Jenny vient naturellement trouver sa place. Après les écritures vives et fortes de Michon, Bergounioux et Bon notamment qui ont donné à la littérature le chant mélancolique et terrestre des récits de filiation, Jenny signale combien la maison Verdier, sous la houlette de Colette Olive et Michèle Planel, ouvre actuellement, une seconde période de sa littérature du sensible impulsée depuis 1979, celle d’une poésie physique et plastique, depuis la fraternité sans pareille du Courbet de La Claire Fontaine de David Bosc, le chant incandescent et rugueux d’À nos mères d’Antoine Wauters ou encore en ce début d’année les rimbaldiens, âpres et tortueux Monologues de la boue de Colette Mazabrard.

À ces trois récits déjà clefs de notre contemporain, il faut désormais ajouter sans attendre Le Lieu et le moment de Laurent Jenny, ne serait-ce que pour découvrir combien la littérature actuelle prend insensiblement le visage là encore du dernier Barthes, celui qui était en quête du goût de la matière et du monde, et attendait ce récit de la sapientia telle qu’il la formulait dans les mots ultimes et confiants de sa Leçon, et auxquels répond à nul autre pareil Jenny : « un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible. »

Laurent Jenny, Le Lieu et le moment, Verdier, 2015, 130 p., 13 € 50

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