Christophe Honoré : interview ouverte

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Après avoir donné à la scène en 2012 le vif et inventif Nouveau Roman, Christophe Honoré est revenu cet automne au théâtre avec Fin de l’Histoire, spectacle d’une rare force dramaturgique, entre grâce joyeuse et tragédie sans retour, inspiré et réécrit depuis L’Histoire (opérette), une pièce inachevée de Witold Gombrowicz. Emmenée par la figure même du jeune Witold, poète immature et solitaire parmi les hommes, la pièce traverse le siècle et ses événements de désastre, ses errances politiques mais aussi ses débats philosophiques en autant de questionnements sur lesquels Christophe Honoré a accepté de répondre pour nous le temps d’une interview ouverte comme on dit en italien. Après ses triomphales représentations à la Colline et avant son départ en tournée, le metteur en scène et dramaturge évoque à travers une série d’images ce que, dans Fin de l’Histoire, nous voyons, et ce qui nous regarde.

Avec Fin de l’Histoire, tu proposes une pièce d’après Gombrowicz que tu réécris et que tu mets en scène. Comment as-tu découvert l’œuvre de Gombrowicz ? Qu’est-ce qui t’a séduit dans sa vision notamment de l’immaturité ?

La loi du désir


Dans « L’Histoire en morceaux », texte d’intention présidant à ta pièce, tu indiques qu’au-delà des questionnements philosophiques, le caractère inachevé de L’Histoire de Gombrowicz t’a poussé à la mettre en scène et t’a ouvert à son écriture. En quoi ce caractère fragmentaire a constitué pour toi le fondement formel moteur d’une écriture et d’un spectacle ? Définirais-tu ainsi ton travail théâtral comme celui d’une scène ouverte au sens d’une œuvre ouverte pour Umberto Eco ?

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Comme dans Nouveau Roman, tu pratiques ici avec bonheur et une haute réussite l’écriture du plateau.
Pourrais-tu nous expliquer en quoi elle consiste ? Quelle part y prend l’acteur ? J’ai le sentiment qu’elle s’impose comme la condition indispensable de l’incarnation d’une idée qui, sans ce travail de l’acteur, ne trouverait pas son déploiement dramatique ? Est-ce réintroduire, par le théâtre, de la pratique dans la théorie, en faire un jeu ?

 

La grande réussite de la pièce tient à n’en pas douter à l’alternance terrible et joyeuse d’instants d’incandescence tragique et de sursauts comiques et farcesques : en quoi cette alternance te paraissait indispensable pour traduire le mouvement même de l’histoire pour nous aujourd’hui ?
Serais-tu d’accord avec Deleuze qui affirmait que l’histoire se donne désormais comme un collage philosophique où il faut imaginer un Marx philosophiquement glabre comme Duchamp a collé une moustache à la Joconde, c’est-à-dire dire l’histoire comme une farce ?

 

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Comme y œuvrait déjà Nouveau Roman, Fin de l’histoire ouvre à nombre de questions philosophiques et politiques que la pièce ne cesse de poser et de relancer, à commencer, il me semble, par la place du Désastre de la Seconde Guerre mondiale et des Camps dans notre présent. Pourquoi as-tu choisi de déplacer le curseur le curseur historique de 1914 à 1945 de Gombrowicz ? Comme un écho à Claude Simon, considères-tu 1945 comme la scène primitive de notre modernité ? Sommes-nous les orphelins de cette histoire ?

 

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Dans la note d’intention de ta pièce, tu indiques que tu ne peux quitter, sur un plateau de théâtre, ta vision de cinéaste qui, godardienne, invite à faire dialoguer fiction d’une famille et documentaire de l’histoire. Est-ce que paradoxalement Fin de l’histoire n’invite pas également à un coup de théâtre en donnant à s’interroger sur le documentaire d’une famille et la fiction d’une et de l’histoire ? Ton théâtre n’est-il ainsi pas un cinéma qui ne serait pas filmé par la caméra de l’Histoire, comme un hors scène et un hors champ permanents ?

 

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Lors de la danse macabre qui voit les personnages mettre l’histoire en bouteille avec des « si », toutes les références se conjuguent sans prétendue hiérarchie : Duras tutoie Marie-Ange Nardi et les Éditions de Minuit croisent Pépita de Pyramide. En posant avec force tous les signes culturels sur le même plan, on a le vif sentiment que, chez toi, la scène devient le lieu d’une démocratie active et vivante. Crois-tu ainsi que le théâtre puisse être l’expression démocratique par excellence ? Est-ce le lieu où tout, à chaque instant, peut avoir droit à la parole ? Plus largement, le théâtre est-il pour toi un geste politique ?

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Fin de l’histoire pose également la question de la réécriture. Elle paraît être un grand geste du contemporain auquel tu participes, aussi bien dans ton théâtre et ton cinéma comme dans Métamorphoses où Ovide est traversé du fantôme de Pasolini que dans les œuvres de Tanguy Viel avec Cinéma notamment qui se donne comme le remake du Limier de Mankiewicz ou de Pierre Senges avec Achab (séquelles) qui se donne comme la continuation de Moby Dick de Meville. La référence loin d’être ludique prend une place particulière. Crois-tu ainsi que la réécriture soit notre condition à la modernité ? Est-ce que devant une histoire qui s’est achevée et qui nous condamnerait à ne plus connaître d’événement, correspondrait une littérature qui, par sa condition historique et ne pouvant plus œuvrer au référent, vit entre jouissance et angoisse dans la référence ?

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Par la figure fragile et ardente de Witold dans Fin de l’Histoire, semble se poser comme dans ton théâtre et ton cinéma la question hautement romantique et politique du poète esseulé, de l’artiste impuissant devant l’histoire. A suivre les Dieux de Métamorphoses mais aussi bien Ismaël dans Les Chansons d’Amour, crois-tu comme Hölderlin qu’au-delà du couple, la véritable grande question du poète, du dramaturge, du romancier et du cinéaste soit de parvenir à habiter le monde en y trouvant une communauté ?

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Après une année si riche qui, outre Fin de l’Histoire, t’a vu mettre en scène Les Malheurs de Sophie à l’écran mais aussi Pelléas et Melisande à l’Opéra de Lyon, quels sont à présent tes projets ?

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