Raoul Ruiz aux cent films

Raoul-RuizCOUVsite1Quels films de Ruiz le magicien avez-vous vus ? Aucun peut-être ? Le Temps retrouvé tout de même, sorti en 1999 et venant en droite ligne du roman proustien. Y jouaient Catherine Deneuve, Marcello Mazzarella (Patrice Chéreau en vf), John Malkovich, Chiara Mastroianni, Emmanuelle Béart, Arielle Dombasle… Pas moins. C’est que Raoul Ruiz attirait à lui les plus grands comédiens.

On dit par ailleurs que le Chilien a tourné et réalisé 120 films ! Des longs, des courts, pas tous achevés, pas tous diffusés, pas tous reconnus. Il fut un vrai fou de cinéma, porté par une passion invincible. Son style et ses sources d’inspiration variaient sans relâche mais n’en étaient pas moins marqués par un baroquisme redoublé et tellement sud-américain. Avec lui, on est chez Borges (surtout), Marquez, Cortazar, Fuentes et bien d’autres. En un mot, il fut un géant du septième art mais un géant réservé aux festivals et aux cinémathèques, bref aux cinéphiles et parmi les plus exigeants.

Capture d’écran 2015-10-15 à 14.52.39Il est heureux qu’aujourd’hui deux critiques qui l’ont bien connu et beaucoup fréquenté, Benoît Peeters et Guy Scarpetta, lui consacrent un superbe livre-album. Les deux compères se sont partagés équitablement la besogne. Scarpetta donne un portrait de Ruiz et analyse en fin de volume une dizaine de films importants. Benoît Peeters, quant à lui, procure un très long entretien avec l’artiste, parcourant de façon détaillée une vie et une carrière ; il le complètera d’une interview de Valeria Sarmiento, qui fut la femme de Ruiz. Une filmographie termine un volume superbement illustré de photos.

Né en 1941 au Chili, Raoul Ruiz est mort en 2011. Il fut le conseiller d’Allende pour le cinéma. À l’arrivée de Pinochet, il choisit la France, y poursuivit sa carrière et fut même à la tête de la maison de la Culture du Havre. De part en part, il fut un créateur étonnant, extravagant, effervescent. Dans sa jeunesse, les indices ne manquent pas qui annoncent sa vocation. Il fréquentait par exemple un cinéma de sa ville passant à la suite plusieurs films : Ruiz s’endormait pendant une projection, se réveillait pendant la suivante et ne réalisait pas qu’il avait changé de récit. Il confondit également à la même époque Kafka et Borges avant de les avoir lus et croyait qu’il s’agissait là d’un seul auteur nommé Kafka Borges. Deux détails vécus qui prédisent ses audaces et ses coups de force narratifs, ses jeux avec la durée comme avec l’apparence des décors et des personnages. Nulle œuvre ruizienne, par ailleurs, qui ne contienne une énigme dont le spectateur aura les clés… ou pas. Comme le note Scarpetta, Ruiz pratiquait « un régime d’images répondant au caractère halluciné des fictions ou le suscitant — et se rattachant, résolument, au « parti de l’artifice » (Baltasar Gracian). » (p. 13). Ajoutons encore que le fantomatique et le spectral recueillaient tous ses suffrages dans la fiction comme dans la vie.

Dans cette optique, on ne s’étonnera pas de le voir collaborer avec le Pierre Klossowski de Roberte ce soir à l’occasion de La Vocation suspendue (1977) et de la remarquable Hypothèse du tableau volé (1978). De part et d’autre, un même univers mystificateur, fait de faux-semblants. On ne s’étonnera pas davantage de le voir adapter Le Temps retrouvé, ultime section de la Recherche du temps perdu, et tirer résolument Proust du côté de l’étrange et loin de toute illusion réaliste, en y usant librement du mélange des durées et de différents effets de miroir.

Capture d’écran 2015-10-15 à 14.53.03Parmi les témoignages que reprend l’ouvrage sur les habitudes de travail de Ruiz en tournage, on retiendra celui si sensible et si fraternel de John Malkovich qui fut Charlus dans l’adaptation de Proust et joua Klimt dans Klimt (2005). Malkovich se souvient de l’extraordinaire sérénité du réalisateur sur le plateau. Il était avare de conseils et d’indications sur le rôle que l’on avait à jouer et l’on était comme dans un rêve, précise le comédien.
Et d’ajouter : « Peut-être, puisque Raoul était un des seuls véritables intellectuels que j’aie rencontrés, n’avait-il pas envie de trop intellectualiser, ce dont il n’avait certainement aucun besoin. » (p. 229)

Capture d’écran 2015-10-15 à 14.52.52De son côté, le patient entretien auquel Benoît Peeters soumet Ruiz contraint le cinéaste à en dire beaucoup sur sa vie mais en particulier sur les positions qu’il a occupées ici par rapport au cinéma US (notamment son rejet de l’histoire à noyau central) ou là par rapport au gouvernement d’Unité populaire (Ruiz parle d’un « contexte de comédie et d’irresponsabilité générale », p. 64). Et l’on voit alors celui qui aimait à contourner les obstacles s’exécuter gentiment. Car l’interviewer est tenace et entend ne rien laisser dans l’ombre. Cette précision aussi fait la haute qualité du présent volume.

Raoul-RuizCOUVsite1Benoît Peeters/Guy Scarpetta, Raoul Ruiz le magicien, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, octobre 2015, 288 p., 28 € — Lire un extrait

Sommaire : Portrait d’un magicien, par Guy Scarpetta
Conversations avec Raoul Ruiz, par Benoît Peeters
Quelques films, par Guy Scarpetta
Paroles d’acteurs, par Guy Scarpetta (Anne Alvaro, Feodor Atkine, Arielle Dombasle, John Malkovich, Jacques Pieiller, Melvil Poupaud, Edith Scob, Christian Vadim, Elsa Zylberstein)
Entretien avec Valeria Sarmiento, par Benoît Peeters
Filmographie
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