Marc Cholodenko : 5 questions à Christian Rosset

c. RossetMusicien mais aussi producteur à France Culture, Christian Rosset, à la curiosité toujours vive, propose ce jeudi avec A la recherche de Marc Cholodenko une création radiophonique où, à plusieurs voix, il interroge l’œuvre d’un auteur encore trop méconnu : Marc Cholodenko. Diacritik en profité pour l’interroger sur ce romancier et poète auquel il consacre un programme d’une rare qualité. Entretien en 5 questions.

DK : Comment as-tu découvert Marc Cholodenko et son œuvre ? En quoi sa lecture t’a-t-elle emporté ?

41BHFQ6M8GL._SX282_BO1,204,203,200_Quand il a publié son premier livre, Parcs, je devais avoir dans les 16 ans. Je me souviens avoir aussitôt entendu parler de ce livre, plutôt en bien. Mais, faute de moyens (mon argent de poche était prioritairement réservé à l’achat de disques), je ne me le suis pas offert. Peu après, je suis tombé sur Le roi des fées, préfacé par Dashiell Hedayat (son LP, Obsolète, avec les musiciens du groupe Gong, figurait déjà en bonne place dans ma discothèque). Il y eut aussi l’anthologie de Bernard Delvaille (concernant les poètes de moins de 40 ans) avec sa photo de couverture représentant le fessier droit d’un jean et où Marc Cholodenko côtoyait Denis Roche. Tout cela m’a marqué. Je m’en souviens très bien.

Mais, une fois passé 20 ans, je me suis détourné de son travail, et de bien d’autres, de manière assez brutale, typique de la jeunesse de ce temps. Ma rencontre avec Claude Ollier, qui m’a fait connaître Maurice Roche et les écrivains du collectif Change, a changé la donne. Du coup, la sortie des États du désert ne m’a fait ni chaud ni froid. Et, comme je collaborais avec ces aînés à l’écriture exigeante et faisant montre de radicalité, je me suis détourné provisoirement des écrivains de ma génération qui me semblaient pour la plupart retourner en arrière. Marc Cholodenko était alors encensé par les vieux barbons, ce qui le rendait suspect. Du coup, je ne me suis pas rendu compte que ces mêmes critiques plus ou moins gâteux s’étaient très vite détournés de son travail (dès les livres suivants, publiés chez Hachette P.O.L.).

Capture d’écran 2015-10-15 à 08.05.59Ce n’est qu’au début des années 90 que j’ai commencé à avoir des projets de collaboration avec des écrivains nés, comme moi, dans les années 50. Yves di Manno a été le premier. Je me souviens avoir été frappé par le fait que Métamorphoses (de Marc Cholodenko, Julliard, 1992) s’ouvrait par la partition des vingt-et-une premières mesures de Métamorphoses de Richard Strauss (ce qui m’intriguait). Puis, en 2002, j’ai reçu par la poste Imitation, un petit livre qui m’a semblé très éloigné de ce que j’avais mémorisé de son travail. Au même moment, j’ai récupéré, à la radio, un paquet de livres qui allaient partir au pilon, parmi lesquels Histoire de Vivant Lanon. Tout ça commençait à attiser le désir d’en savoir plus. Mais le véritable coup de starter de cette passion pour les livres de Cholodenko a eu lieu au Marché de la poésie, il y a cinq ans je crois, quand Yves di Manno, tenant le stand Flammarion, m’a incité à me procurer un des derniers exemplaires de Cent chants à l’adresse de ses frères.

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J’ai alors désiré prendre enfin connaissance de la totalité de l’œuvre, cherchant sur Internet ou dans les brocantes les volumes épuisés, découvrant ainsi cette œuvre dans le désordre, passant des Pleurs à Taudis/Autels, sans jamais m’ennuyer. Il doit aujourd’hui ne me manquer que les tout premiers et le Tombeau de Hölderlin. À mon sens, s’il y a de meilleurs livres que d’autres, surtout à partir de Bela Jai (1989), aucun n’est nul ou inintéressant.

DK : Comment t’est venue l’idée et le désir de lui consacrer une émission ? Comment as-tu conçu l’émission, selon quels mouvements ?

Tout simplement parce que je n’avais jamais entendu sa voix – du moins dans les émissions que j’ai l’habitude d’écouter sur France Culture. Je me demandais pourquoi. Je supposais qu’il devait refuser tout enregistrement. Je me l’imaginais en ermite, donc vivant à l’écart, en personnage un peu beckettien. Mais Paul Otchakovsky-Laurens m’a convaincu du contraire et m’a encouragé à le joindre. Je lui ai aussitôt envoyé un mail pour lui proposer une émission « de création » (surtout pas une émission journalistique). Il m’a répondu : « avec joie bien sûr ».

Cette émission est en recherche : à la fois de son sujet et de sa forme. Comme toujours. Aucun plan n’a été préétabli avant le tout premier enregistrement. Je suis venu chez lui, là où il écrit, sans même avoir esquissé la moindre question sur du papier. Mais avec en tête diverses stratégies et une idée du montage à venir. Et le lendemain : deuxième enregistrement, toujours chez lui. J’étais alors accompagné par Isabelle Garron qui avait pris des notes sur ses livres, que je découvrais en même temps que Marc Cholodenko. Le jeu à trois est différent, moins « les yeux dans les yeux », et c’est ce qui était recherché. Enfin, le troisième et dernier jour, nous nous sommes retrouvés dans un studio de la Maison de la radio avec Marc Cholodenko, Yves di Manno et Michèle Foucher, une comédienne qui avait déjà lu (à ma demande) des textes de Maurice Blanchot, Jean-Luc Nancy ou Didier Pemerle. Donc trois moments d’échanges enregistrés, d’une heure, environ, chacun : avec deux, puis trois, puis quatre voix – le principe étant d’entremêler ces échanges, une fois découpés en séquences de durées très inégales, afin de proposer une forme d’exploration de l’univers de Marc Cholodenko, sans se préoccuper de la chronologie des enregistrements, ni même de celle de son travail. C’est une forme de composition qui m’est propre, proche de l’écriture musicale. D’ailleurs, j’ai fabriqué, sur mesure, un fond sonore, mixant des timbres instrumentaux (violoncelle, trombone, piano), électroacoustiques et bruiteux (sans le moindre souci de réalisme). C’est ma manière de participer au questionnement (le choix des timbres, des musiques, faisant sens, de manière parfois subliminale), sans user de mots.

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DK : Dans l’émission, tu soulignes d’emblée son caractère poétique, son œuvre de poète, sa pensée de poète, lui qui s’est pourtant fait connaître du public avec l’attribution en 1976 du prix Médicis pour le roman Les Etats du désert : qu’est-ce qui te paraît primordial et souverain dans sa poésie ? Le roman et la poésie se rejoignent-ils selon toi ?

Ils se frottent. Mais il est clair qu’il est, avant tout, poète. Ce qui ne l’a pas empêché de composer de gros romans, tous très bien faits, artisanalement parlant, dont certains sont traversés par ce qu’on entend par poésie. Les barrières entre les genres ne m’intéressent pas. Et j’aime ceux qui œuvrent à la frontière. Lui-même exprime, dans l’émission, ce en quoi il est du côté de la poésie : le désir de précision. De condensation, aussi.

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DK : Dans l’émission, tu fais entendre un très beau dialogue sur l’avenir et le sens de l’histoire de Naissance de l’amour de Philippe Garrel dont il est le co-scénariste : Marc Cholodenko, philosophe selon toi ?

Ce n’est pas à moi de le dire. En tout cas, ce qu’il écrit est pensé. Ou serait plutôt (dit-il, laissant le fait de « penser » à Heidegger ou Lévinas) le fruit de réflexions. Mais, une fois encore, il se situe à la frontière. Il fait des essais, si on veut. Des livres qui expérimentent à chaque fois quelque chose d’inédit.

DK : Si tu avais un livre de Cholodenko à nous recommander, au milieu d’une œuvre si riche, lequel serait-ce et pourquoi ?

indexDans la première décennie (années 70) : Le roi des fées. Dans la deuxième (années 80) : Mordechai Schamz et Bela Jai. Dans la troisième (années 90)  : La poésie la vie. Dans la quatrième (années 2000) : Taudis/Autels. Dans la cinquième (en cours), je ne sais pas encore. Peut-être le prochain qui s’intitule Il est mort ? Pourquoi ? Je ne sais pas, je pense simplement que ce sont de bonnes portes d’entrée dans son œuvre. Le roi des fées est facilement accessible en poche. C’est un livre de jeunesse qui a gardé toute sa vigueur. C’est peut-être bien pour commencer. À condition de faire aussitôt un grand saut et de continuer sa lecture avec un des derniers…

Retrouvez ici l’article de Diacritik, « Marc Cholodenko, un poète parmi les hommes », consacré à l’émission de France Culture, diffusée le 15 octobre 2015 à 23 h (et à retrouver ensuite en podcast) À la recherche de Marc Cholodenko

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