Nouvelles en trois lignes

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A paraître, le 13 novembre 2015, chez Mercure de France (collection « Petit Mercure ») un choix — par Régine Detambel — de Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon (1861-1944).

Dans ces 1210 nouvelles en trois lignes, d’abord publiés dans la presse (Le Matin de mai à novembre 1906), l’écrivain se donne un cadre extrêmement précis, voire rigide — trois lignes, voire moins — pour croquer un fait divers réel. Ce principe est celui de la « brève » en journalisme (ou du Chutier sur Diacritik) : donner en peu de mots un maximum d’informations. C’est entre les lignes, dans un effet de chute, dans une pointe, que se dit l’essentiel.

« Elle tomba. Il plongea. Disparus ».

Dans cet exemple, rien n’est dit et pourtant le lecteur voit la scène. Tout est contenu dans des jeux de pronoms personnels, au singulier, puis un participe passé au pluriel (la disparition du pronom personnel mimétique de celle du « elle » et du « il », noyés). La noyade est suggérée par le verbe plonger mais non explicite, aucune cause… à l’imaginaire du lecteur de faire le reste, de poursuivre le récit.

Les Nouvelles en trois lignes jouent d’une sidération, d’un imaginaire préexistant du fait divers (tout le monde peut compléter), de la brutalité des fins (« Mme Fournier, M. Voisin, M. Septeuil se sont pendus : neurasthénie, cancer, chômage »), voire d’un effet comique (« Le feu, 123, boulevard Voltaire. Un caporal fut blessé. Deux lieutenants reçurent sur la tête, l’un une poutre, l’autre un pompier »).

C’est l’essence du journalisme (des faits, rien que des faits) comme sa mise à distance. On est en apparence dans la concision des dépêches, le sens second naît entre les mots, de la contrainte formelle dont Fénéon fait une arme littéraire. Le fait brut devient poème en prose.

« Une machine à battre happa Mme Peccavi. On démonta celle-là pour dégager celle-ci. Morte. »

Quelques choix de Régine Detambel :

Congestionné par la chaleur, Hélectre, couvreur à Reims, qui travaillait à 20 mètres du sol, s’y est abîmé. (Havas)

On couronnait les écoliers de Niort. Le lustre tomba, et les lauriers de trois d’entre eux se teignirent d’un peu de sang. (Dép. part.)

À Marseille, le Napolitain Sosio Merello a tué sa femme : elle ne voulait pas faire commerce de ses agréments. (Havas.)

La couturière Adolphine Julien, 35 ans, a vitriolé son amant fugitif, l’étudiant Barthuel. Deux passants furent éclaboussés.

Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, nouvelle édition et Préface de Régine Detambel, Mercure de France, « Le petit Mercure », 128 p., 6 € 50