Fictions autour d’une effacée : Jeanne Duval

Jeanne Duval par Nadar (détail)

En 1854-1855, Gustave Courbet réalise « L’Atelier du Peintre », Baudelaire et Jeanne Duval y figurent. Baudelaire aurait demandé à Courbet d’effacer Jeanne, ce qu’a fait le peintre, mais avec le temps, elle réapparaît sur le tableau. Cette anecdote est significative d’un destin, fantasmé plus encore que connu.
Jean Teulé, héritier

Jean Teulé vient d’offrir une nouvelle biographie de Baudelaire. Dès le titre, le ton est donné : ce sera haut en couleurs, prolixe en anecdotes croustillantes, irrévérencieux et grivois, de quoi mettre l’eau à la bouche des lecteurs portés sur ce genre d’ouvrages. Crénom Baudelaire ! est une fiction biographique, écrite d’une plume alerte et qui n’a pas de mal, en puisant dans la vie de Baudelaire, à nous camper le dandy scandaleux que fut le poète. Après tout, c’est un choix que d’éclairer l’homme sous son jour exécrable, en grande partie attesté. Ce qui l’est peut-être moins, c’est de tisser un rapport de cause à effet entre des anecdotes de sa vie – faits et personnages – et certains de ses poèmes. Il n’est pas sûr que Les Fleurs du mal y gagne ni le processus de la création poétique.

Ce qui m’intéresse dans ce livre est la présence de Jeanne Duval, maîtresse et muse du poète. Si Jean Teulé a innové en chargeant systématiquement le portrait du poète, il suit la pente de tous lorsqu’il évoque cette femme aux origines mal connues mais non hexagonales. Les passages qu’il lui consacre sont à la limite du supportable : bestialité et vénalité d’une femme noire ou métisse sont au rendez-vous de sa représentation, dans la bonne tradition de la critique française depuis le XIXe siècle, plutôt masculine, il faut bien le dire… Je ne relèverai que quelques énoncés. Jeanne entre dans la fiction, au chapitre 13, en soubrette d’une mauvaise pièce de théâtre. C’est la première fois que Baudelaire la voit : « Elle est immense et noire avec de grands yeux comme des soupières, des lèvres épaisses sur un visage avec des traits un peu européens. Métisse à la peau sombre qui dépasse de plus d’une tête les proportions ordinaires, elle possède dans sa démarche royale, empreinte d’une grâce féroce, quelque chose de divin et d’animal qui stupéfie Charles, ressentant aussitôt l’attirance d’un gouffre ou d’un abîme ».

Croquis de Baudelaire

D’autres détails physiques suivent, comme « l’exorbitance inaccoutumée de la poitrine », la « voix tétanisante et étrangement musicale » de cette « comédienne de couleur à gros seins ». Plus loin, le narrateur précise que « le corps nu de l’immense Vénus noire a quelque chose d’inquiétant, de morbide et de fatal ». Sa  bouche est « une baie sanglante » et elle déclenche des visions d’Asie et d’Afrique. Charles est heureux de « baiser hors de sa race » cette « géante exotique » qui a un « mouvement animal de la taille ». C’est bien « le vampire enchanteur de Baudelaire » : « Cette femme est un puits de souffrance pour le poète maigrichon. Démolisseuse, elle représente le Mal ». L’écrivain n’a pas lésiné dans la caricature !

Portrait de Jeanne Duval par Baudelaire
(1850)

« Laquelle est la vraie ? »

Le titre du 38e poème en prose du Spleen de Paris peut parfaitement illustrer l’énigme Jeanne Duval qui provoque l’imaginaire d’écrivains depuis la fin du XXe siècle :
• « C’était une fille de couleur, d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crespelée et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial » (Théodore de Banville, 1882).
• « Il vivait alors en concubinage avec Jeanne Duval, et depuis cinq ans qu’il la connaissait avait sondé jusque dans leur profondeur l’animalité de cette sang mêlé. […] Seuls restaient, malgré l’envoûtement qu’exerçait encore sur lui son « vampire », avec un curieux besoin d’expiation, la honte de cette liaison, le remords de la dégradation où le maintenait sa passion avilissante » (Albert Feuillerat, 1941).

Jeanne Duval par Nadar

Les avis des contemporains du couple furent contradictoires mais ils furent surtout à charge contre Jeanne. Il est certain qu’on n’est pas, avec le couple Jeanne Duval-Charles Baudelaire, dans un roman à l’eau de rose. Mais n’y a-t-il pas une autre manière de camper Jeanne Duval ? Pourquoi ce consensus dont nous venons de donner un exemple avec Albert Feuillerat, éminent professeur de littérature et spécialiste du poète ? Il semble qu’accabler Jeanne Duval lave un peu Baudelaire de ses excès et détourne le regard vers « le monstre », « le vampire ». Pourtant, et depuis 1996, d’autres écrivain(e)s ont donné une autre image de Jeanne Duval. Les informations lacunaires que nous avons sur sa vie, l’importance qu’elle a eue dans la vie (et l’œuvre ?) du poète — et que personne ne nie, pas même ses contempteurs — offrent à l’imagination un espace de liberté, propre à lui donner vie en fiction.

Visiter autrement l’histoire française est aussi le but que se fixent ces écrivains comme Michaël Ferrier écrivant vouloir « redonner vie à ce feuilletage étonnant qui forme la nation française. Alors, les époques se télescopent. Alors les racismes volent en éclats. Alors le pluriel revient, dans le lieu, dans la langue et dans les mémoires ». C’est aussi l’objectif des livres que nous allons évoquer.

Angela Carter, Emmanuel Richon, Michaël Ferrier

En 1985, la romancière et journaliste anglaise, Angela Carter publie un recueil de nouvelles, Vénus noire. La première nouvelle qui donne son titre du recueil est consacrée à Jeanne Duval, que l’on retrouve en couverture du livre chez Christian Bourgois. Dans ce recueil, Angela Carter poursuit une réécriture-réinterprétation d’écrits d’auteurs masculins : ce qui l’intéresse est d’explorer le thème de « la femme nouvelle ». Elle opte pour un regard oblique et un traitement de l’érotisme peu amène pour le partenaire masculin du couple. La première scène assez remarquable est lugubre : les amants sont dans une chambre glaciale, un chat est là aussi. Puis la romancière reprend quelques données biographiques sur Jeanne. Elle suppose qu’elle est née en Martinique « puisqu’elle était francophone »… Un humour grinçant s’exprime autour de la figure de l’albatros. Enfin, la nouvelle se termine sur la licence que se donne Angela Carter : Jeanne, vieille dame respectable, revient en Martinique après avoir vendu ce qu’elle pouvait de ce que lui avait donné Baudelaire. Elle s’est retrouvée sur son île natale, sans plus penser à aucun albatros ni à la route des esclaves et en ouvrant une maison close qui lui permet une vieillesse à l’abri du besoin, tout en dispensant, « aux plus privilégiés de l’administration coloniale et à un prix raisonnable, la vraie, la véritable, l’authentique syphilis baudelairienne » !

En 1998, le franco-mauricien Emmanuel Richon, écrivain, conservateur au musée de Port-Louis, consacre au couple une étude-portrait sous le titre suggestif, Belle d’abandon. Il recense, dans une première partie, ce que nous retrouvons chez Jean Teulé, soit un acharnement peu commun contre cette « sang mêlé » qui aurait été, pour le poète, un empêchement à écrire. On peut penser que l’attachement de Baudelaire n’était pas sans rapport avec son goût de la provocation : s’afficher dans Paris avec cette maîtresse « noire » était sûrement une transgression qui lui convenait, alors même que l’abolition de l’esclavage n’était pas encore actée dans la législation française. Le sommet – même si nous n’allons pas tisser un florilège raciste – peut se lire sous la plume de Pascal Pia en 1952, dans la fameuse collection « Écrivains de toujours » : « Jeanne Duval présentait tous les défauts que l’on dit être ceux des métisses. Sournoise, menteuse, débauchée, dépensière, alcoolique, et par surcroît ignorante et stupide, elle se fut peut-être trouvée mieux à sa place dans le monde de la prostitution que dans la compagnie des artistes » ! Emmanuel Richon montre alors que, loin d’avoir été un empêchement, Jeanne Duval a été l’inspiratrice de l’œuvre poétique baudelairienne…

En 2020, Michaël Ferrier, écrivain essayiste, enseignant la littérature à Tokyo publie Sympathie pour le fantôme, un livre qui mélange les genres en passant de l’essai à une déambulation autobiographique au Japon et entend rendre à l’histoire de France sa part de diversité. Trois récits de vie le ponctuent : celui d’Ambroise Vollard, marchand d’art et découvreur de Van Gogh, Cézanne ou Picasso ; celui d’Edmond Albius, l’enfant esclave de Bourbon qui a découvert la fécondation de la vanille. Et, au centre, Jeanne Duval, la « Belle d’abandon ».

« C’est toute une mémoire interdite, ou du moins qui ne transparaît jamais. Mémoire opaque qu’on ne peut évoquer sans susciter le soupçon de ces dieux que sont dans la France d’aujourd’hui le journaliste aux ordres, l’historien oublieux, le politicien cauteleux, le sociologue doucereux… le présentateur de télévision précautionneux… le philosophe sérieux… c’est la dormeuse Duval, celle dont on ne parle jamais ou presque, noyée dans le sommeil de France, perdue dans la nuit du temps. Mémoire dormante, parole de nuit, eau profonde ». Avec mordant et ironie, Michaël Ferrier passe en revue quelques perles des descriptions de la dame puis des portraits dessinés ou peints. Il s’agit pour l’écrivain de montrer l’importance du voyage aux îles (Maurice, La Réunion) que le jeune Baudelaire fit sur ordre de son beau-père, voyage qui l’a marqué à jamais et qui explique son attirance pour l’ailleurs : « Pendant des années, il sera aussi l’ami intime d’Alexandre Privat d’Anglemont, fils d’un inconnu et d’une mulâtresse libre de la Guadeloupe, voltairien impénitent qui joua un rôle non négligeable dans sa vie littéraire : c’est lui qui le présentera à Banville, et il lui prêtera même son nom pour publier des sonnets dans L’Artiste ». Son second objectif est de rendre son nom à Jeanne Duval, « que la France sache tout ce qu’elle te doit. Tout ce qui en elle vient de loin, d’un temps immergé, puissant et long. Nocturne et profond ». Si Jeanne ne doit pas être oubliée, ce n’est pas pour disserter sur les goûts sexuels de Baudelaire mais pour l’importance qu’elle a eue dans son esthétique novatrice.

Fabienne Pasquet, une interrogation identitaire 

Des femmes ont également évoqué la figure de Jeanne Duval associée à Baudelaire et sa poésie. Ainsi, en 2005, l’Haïtienne Elvire Maurouard publie Les Beautés noires de Baudelaire où Jeanne Duval apparaît comme le catalyseur du nouvel art auquel le poète aspire.

Une mention particulière peut être faite au livre de 2017, de la franco-gabonaise, Karine Yeno Edowiza, Jeanne Duval, l’Aimée de Charles Baudelaire – Une muse haïtienne à Paris. Elle opte pour une réhabilitation socio-culturelle de cette Haïtienne venue à Paris pour ses études. Le récit est écrit à la première personne ; Jeanne parle et avance un plaidoyer assez emphatique et peu convaincant. Le texte de fiction est suivi d’une « enquête », sorte de dossier sur tous les éléments attestés la concernant. L’affirmation de départ donne le ton de la réhabilitation : « Jeanne Duval était une femme libre, comédienne, lettrée et afro-caribéenne ». S’appuyant sur Jacques de Cauna, Karine Yeno Edowiza lui restitue une date de naissance vraisemblable — 1820 ou 1827 — et de décès plus incertaine — entre 1870 et 1878. Beaucoup de critiques s’accordent pour dire qu’elle venait des Antilles et plus précisément de Saint Domingue. Le dossier réuni par Karine Yeno Edowiza est assez intéressant même si, certaines de ses interprétations sont à vérifier — concernant Constantin Guys, « Le peintre de la vie moderne » et deux peintures de Berthe Morisot, « Au bal » et « Avant le théâtre ».    

Constantin Guys, Portrait présumé de Jeanne Duval (s. d.)

Mais c’est la fiction de Fabienne Pasquet qui offre la narration la plus passionnante de Jeanne Duval, tant du point de vie de ses choix narratifs que de son écriture. Elle publie L’Ombre de Baudelaire chez Actes Sud en 1996 et apporte un souffle revigorant à cette figure du passé en jouant avec subtilité et inventivité sur les éléments connus de sa vie et l’espace de création laissé par les silences de l’époque. La romancière franco-haïtienne ne cherche ni à en faire une sainte ni à la camper comme une diablesse, elle tente de faire comprendre le « fragile équilibre de sa vie ». Pour cela, il faut rappeler le contexte : 1804, l’indépendance de Haïti si mal digérée par la France, 1848, l’abolition de l’esclavage — et durant tout le XIXe siècle, la présence d’Antillais à Paris. Fabienne Pasquet le fait en suggérant, jamais de façon pesante ou lourdement pédagogique. Le récit est emporté par un style prenant et précis. En six chapitres, Fabienne Pasquet fait des choix précis de séquences marquantes de la vie de Jeanne Duval, racontées ou attestées et elle les met en scène comme du théâtre, sans suivre la chronologie mais en privilégiant un ordre existentiel au service de sa représentation.

Le tableau initial du cauchemar nous plonge d’emblée dans l’atmosphère du vaudou. Le chapitre 1 est essentiellement consacré au tableau de Courbet. Le chapitre 2 est la tentative de reconquête de Baudelaire en lui imposant la mise en scène de la « Reine de Saba », jouée par Jeanne, à partir d’un texte qu’il a écrit quelques années plus tôt et qu’elle reconstitue de mémoire. Le chapitre 3 est la punition du poète qui écrit sur le corps de Jeanne, reproduisant le supplice des petites lettres qui renvoie aux pratiques de l’esclavage. Les chapitres 4 et 5 montrent Jeanne commençant à avoir les premières marques de la syphilis puis sa déchéance : le zona, les échecs de son retour au théâtre, son désir de rentrer en Haïti contrarié par un nouvel amant. Le chapitre 6, enfin, fait le lien avec le cauchemar du début et décrit la séance d’exorcisme que Rose effectue sur Jeanne pour la délivrer de la malédiction qui s’attache à elle. C’est aussi la fin du rêve de Privat d’être l’amant élu.

Fabienne Pasquet fait le choix d’un narrateur qui permet la superposition de deux cultures aux antipodes l’une de l’autre, elle confie la narration à un écrivain alors célèbre mais bien oublié depuis, métis comme Jeanne, honteux de ses origines et cherchant à les masquer comme elle : Alexandre Privat d’Anglemont. Chroniqueur de Paris, il a publié trois livres sur cette ville, lui « le nègre blanc de Sainte-Rose, Guadeloupe » s’en ait « fait l’ethnographe ». « Les Blancs explorent nos pays de sauvages et moi j’ai passé ma vie à visiter et fouiller Paris ». Il veut sauver la mémoire de Paris, cette ville qui disparaît sous l’entreprise de démolition, dite d’assainissement, du baron Haussmann. À la fin du chapitre 5 la fuite de Jeanne dans un Paris en démolition est saisissante par les parallélismes suggérés avec son propre état. Au seuil de la mort, Privat se fixe un autre devoir urgent : sauver la mémoire de Jeanne « parce que sa mémoire va être occultée » ; en donner plus que « la trace », en approcher le plus possible,  la vérité : « Une femme éprise de vertige qui a vécu à travers l’écriture d’un homme : son homme, un poète. […] d’autres s’appliqueront à gommer sa mémoire. J’ai trop entendu les tenants de la morale faire de la négresse du poète sa malédiction ».

Pourquoi ce devoir impératif ? il doit à Jeanne « d’avoir connu cette folie de l’amour. Il y a deux ans à peine, crénom et, déjà, crénom, je dois mourir ». C’était donc en 1857, date à laquelle Jeanne est séparée de Baudelaire. Elle « émergeait alors d’un trou noir et j’étais convaincu d’être le seul à la comprendre ». Privat affirme qu’il peut dire la vérité Jeanne car elle est son miroir et son double : « Le cul entre deux chaises, à cheval entre deux cultures, elle était mon miroir féminin. Je reconnaissais cette ambiguïté, cette solitude, j’aimais cette ressemblance ». Cette voix de la narration sera la seule audible jusqu’au bout du parcours, Fabienne Pasquet arrêtant le récit de la vie de Jeanne à la mort du narrateur en 1859. Il a alors compris ce que voulait cette femme au risque de sa raison : « Elle aura fait le sacrifice de sa vie pour la mémoire d’un livre. Plutôt que mourir de n’être personne, elle laissera le poète l’achever dans le portrait d’un amour déchu ».

C’est à cette voix que revient le choix des séquences racontées. Les espaces pourraient aisément être des décors de théâtre : l’hôpital où elle rend visite à son ami, les chambres avec Baudelaire ou un autre amant, le salon où elle joue la Reine de Saba, quelques rues de Paris et le cabaret antillais. Un seul espace n’est jamais décrit mais suggéré par le premier cauchemar, par la rencontre avec la vieille femme sur le port du Havre et par les scènes au cabaret antillais, c’est Saint Domingue-Haïti. Il y a un véritable télescopage, une fusion impossible entre ces deux références. Jeanne veut être partie prenante de la vie parisienne mais elle est marquée par ce cauchemar d’enfance qui lui colle à la peau et dont elle ne peut se défaire.

Dans un entretien avec Cyrille François, Fabienne Pasquet confiait que « le cauchemar est un peu son « arrière-pays » mental et l’emblème de l’histoire de Jeanne qui allait tomber comme la petite fille « dans cette eau noire comme de l’encre » (…) Ce cauchemar, c’est tout ce qui travaille Jeanne, c’est un passé totalement étranger à sa vie de parisienne, qu’elle veut oublier, et le fait de le refuser la conduit à ne pas s’appartenir ». C’est pour cela aussi qu’elle la fait naître en Haïti, faisant jouer « un retour du refoulé, pris dans un sens anthropologique, chez une femme ayant vécu en Haïti et qui refusait son origine » : « Son blanchiment ne devait pas empêcher qu’il y ait des mécanismes qui reviennent en elle. Cela me donnait la possibilité, en imaginant que Baudelaire inspiré par son corps écrive sur celui-ci, de faire qu’elle soit possédée par l’écriture de son homme comme les esclaves qui, dépossédés d’eux-mêmes par la « marque aux petites lettres » ou marque au fer rouge, appartenaient corps et âme au maître ».

Si la première scène au cabaret antillais n’est pas tragique, elle est symptomatique. Cinq ans auparavant, Jeanne y a dansé d’une telle façon qu’elle a été surnommée Erzili : « Rose avait essuyé le visage de Jeanne, disant qu’elle avait dansé un « yanvalou » comme ne le dansaient que ceux qui l’avaient toujours dansé. Jeanne avait été « montée » par Erzili. […] Jeanne avait eu un sourire indulgent au récit de cette possession dont elle aurait été l’objet. Elle savait qu’Erzili était le « loa », l’esprit vaudou de la beauté, mais disait ne plus savoir pourquoi. Flattée pourtant, elle avait adopté ce nom. Le rôle d’Erzili, la Vénus des îles, lui plaisait infiniment, et ce milieu bon enfant de nostalgiques constituait le meilleur public qui fût ». La dernière scène au contraire, lorsque Jeanne arrive hagarde et à moitié morte est tragique. Rose dénoue l’énigme « Jeanne » : le cauchemar initial et l’identité de Makandour, la lutte du petit bon ange pour que l’homme ne devienne pas zombi. Erzili disparaît et cette fois, Jeanne est montée par le « loa » Baron Samedi, « l’esprit du sexe et de la mort » et elle éructe des vers de Baudelaire et le déguisement dont elle s’affuble ressemble à la manière de s’habiller du poète. Toute la scène est à lire pour apprécier cette superposition entre le rituel vaudou et l’impossible libération de Jeanne des mots du poète. Ainsi,Fabienne Pasquet fait le choix d’Haïti pour tenter d’expliquer la distorsion dans la vie de Jeanne.

Si la fiction n’est pas « une donnée véridique », elle permet d’approcher et circonscrire, de piéger par petits bouts la vérité historique, dit-elle dans l’entretien cité. Un temps on peut croire que Jeanne s’est libérée de sa volonté de blanchiment mais en réalité, tout son être adhère aux vers du poète dont elle est corps et âme la muse.

« L’odeur de ton sein chaleureux » 

En octobre 2018, évoquant l’exposition « Les Nadar » à la BNF, Olivier Beuvelet titre son article « Montrez-moi cette domination que je saurai voir ! » Il met en parallèle deux photos « Paul nourri par sa nourrice » — où le sein de la femme blanche est à peine découvert et justifié par la fonction d’allaitement — et les seins, offerts au regard, de face, de Maria. Durant cette période, cette même Maria a été photographiée plusieurs fois par Nadar – qui fut l’amant de Jeanne Duval.

Deux de ces photos sont publiées dans l’album, dirigé par Pascal Blanchard, en 2011, La France Noire. Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’Océan indien et d’Océanie. Le chapitre 1 permet de mettre en contexte la figure de Jeanne Duval. Le début du second XIXe siècle est jalonné de dates importantes pour « la question noire » : l’indépendance de Saint-Domingue et la reconnaissance d’Haïti, la très progressive acceptation de l’abolition de l’esclavage en France. La période n’est pas particulièrement propice à un quotidien sans aspérité pour les Noirs dans le pays. L’embellie modeste autour de 1848 est vite effacée avec le Second Empire. Alain Ruscio parle d’une « mise en sommeil » : la visibilité relative des Noirs disparaît des radars ! On récuse « aux Noirs et « Sang-mêlé » une quelconque participation à la vie politique ». Et ce, jusqu’en 1870 et le retour de la République. À ce frémissement d’égalité succède une « culture coloniale » dont les expositions coloniales seront une affligeante vitrine.

« La grande majorité des Noirs et Métis sont domestiques, dockers ou marins, quelques-uns artisans ». Ils doivent justifier d’un logement et d’un emploi. Les scientifiques s’emparent alors avec gourmandise de la problématique de la race pour trouver toutes les justifications à une hiérarchie des races où l’homme noir « gît au bas de l’échelle » comme l’écrit Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races, en 1853. Le caractère dominant du Noir est l’animalité, il ne peut être civilisé. Le Dictionnaire Larousse, quant à lui, insiste sur la petitesse de l’encéphale des Noirs qui, au mieux, atteignent le développement des adolescents de race blanche. Ainsi « l’idée d’infériorité des Noirs se diffuse dans la société et inhibe la pensée sociale ». La littérature et les critiques qui la font connaître  sont, elles aussi, imprégnées de ce racisme et expliquent les portraits de Jeanne Duval ; ainsi, par celui-là même qui fut son amant, avant Baudelaire, Nadar : « La taille est longue en buste, bien prise, ondulante comme couleuvre, et particulièrement remarquable par l’exubérant, invraisemblable développement des pectoraux. Rien de gauche, nulle trace de ces dénonciations simiesques qui trahissent et poursuivent le sang de Cham jusqu’à l’épuisement des générations ». Toutes les caractéristiques négatives, péjoratives et infériorisantes qui sont attribuées aux Noir.e.s se retrouvent dans les portraits de Jeanne Duval, répétés à satiété. Comme l’écrit Pap Ndiaye  en 2008 dans La Condition noire : « le corps de l’Autre racialisé, lieu de désirs et de peurs, a été un lieu de passerelles commodes entre le biologique et le culturel ».

Dans l’exposition, « Les Nadar », il est précisé qu’on ne connaît pas l’identité de cette « Maria », ce qui n’a pas empêché ses portraits d’être largement diffusés. Olivier Beuvelet poursuit : « on y retrouve en tout cas un mélange d’érotisme froid et d’exotisme colonial qui n’est pas sans rappeler la figure de Jeanne Duval, la « Vénus noire » de Baudelaire que Nadar a bien connue … que célèbre « Parfum exotique » :

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne,
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se dérouler des rivages heureux
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone ;

Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne.

Quel choix de vie, dans le contexte de l’époque, avait Jeanne Duval ? Certains ont même mis en doute son métier d’actrice de théâtre. Si on lit le roman de 1957 de Marie Vieux-Chauvet, La Danse sur le volcan, qui s’est appuyée pour sa documentation historique sur l’ouvrage de Jean Fouchard, Le Théâtre à Saint-Domingue, la vocation théâtrale de Jeanne Duval n’apparaît plus comme une curiosité mais un rêve et une pratique culturelle partagés. Claude Pichois, spécialiste s’il en est de Baudelaire, a bien précisé que si on ne connaît pas sa date d’arrivée à Paris, on sait qu’en  1838-1839, elle tient de petits rôles, au Théâtre de la Porte Saint-Antoine, sous le nom de scène de Berthe.

C’est un autre regard que l’on peut porter désormais sur Jeanne Duval, avec toutes les incertitudes d’une documentation peu fournie sur sa vie mais abondante sur la vie des noirs et des métis dans le contexte de l’époque. Les textes rassemblés dans ce article bousculent l’histoire littéraire et ce n’est pas terminé : on annonce, pour le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire en 2021, une somme signée Yslaire, dont trois cahiers en édition limitée ont paru en 2020. Le 1 met justement le couple Baudelaire-Duval à l’honneur.

Yslaire, La vénus noire, Cahiers Baudelaire 1 © Aire Libre, Dupuis