Le déménagement serait-il un genre romanesque ? Après Olivier Rolin vidant les lieux et Thomas Clerc passé du Xe au XVIIIe arrondissement, voici Noël Herpe. Le titre de son dernier livre est à entendre au sens le plus concret du terme : Je déménage.
Auteur : Julia Simon
Au départ, il y a une commande, pour une nuit au musée, expérience nocturne concrète, avec choix du lieu et de la date, où elle veut dans le monde, et titre d’une collection chez Stock, dirigée par Alina Gurdiel. Christine Angot n’est pas la première à accepter cette contrainte formelle (unités de lieu et de temps, collection, pagination), une vingtaine de titres sont en cours, dont Comme un ciel en nous de Jakuta Alikavazovic et Quand tu écouteras cette chanson de Lola Lafon, parmi les plus marquants. Comment une autrice telle que Angot peut-elle trouver place dans ce type de livre ? Tel est l’enjeu de cette Nuit sur commande, dès son titre : interroger les liens de l’écriture et de l’art contemporain, la liberté de l’artiste, le jeu social et économique du marché. Comme l’a superbement titré Libération c’est un « la bourse et la vie ».
Intérieur nuit n’est pas un livre ordinaire, pas non plus du cinéma, quoi que son titre semble annoncer. Il n’est enfin pas ce que son lancement pouvait laisser craindre : l’une de ces confessions sans intérêt d’une personnalité médiatique, avec embargo, lancement sous x et dévoilement orchestré, la veille de la sortie du livre, d’une partie du mystère, buzz bien huilé avec les bonnes pages dans un journal, en exclusivité (Le Point) et entretien à chaud dans l’une des émissions les plus prescriptifs du PAF (Quotidien). Non, Intérieur nuit ne doit pas être réduit à son lancement, à son tirage (100 000 exemplaires) mais être lu pour ce qu’il est : un texte courageux, partant de soi pour aller vers les autres et faire évoluer nos regards sur les maladies mentales.
« Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? » : je posais la question la semaine dernière à propos de Philippe Vilain. Cette même question est à la source du dernier livre de Camille Laurens, Ta Promesse. Cette promesse est celle que Claire, autrice, avait faite à son compagnon, Gilles, de ne pas écrire sur lui. C’était le temps de l’amour plein, sans partage, celui où l’on renonce à tout, même à ce qui fait sa vie : écrire.
Qu’est-ce qu’aimer pour un écrivain ? Une histoire peut-elle être vécue sans devenir récit ? Les correspondances publiées sont une forme de réponse, Mauvais élève de Philippe Vilain, récemment paru aux éditions Robert Laffont, en est une autre. Il ne s’agit plus d’échanges de lettres dont la publication est le plus souvent posthume mais bien de l’histoire de sa rencontre, alors jeune homme, avec une autrice désormais nobelisée. Il ne s’agit pas seulement d’un récit mais bien d’une réponse alors que cette écrivaine a déjà évoqué plusieurs fois cette histoire, elle de manière plus anonyme mais répétée et qu’elle écrivait, en ouverture du Jeune homme justement : « si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues ».
Quelques années après Le Cercle (The Circle, 2013), Dave Eggers publie Le Tout (The Every, 2021), qui vient de se voir traduit en France, chez Gallimard, par Juliette Bourdin. Le Cercle annonçait explicitement Le Tout. Bailey, l’un des fondateurs de la puissante entreprise technologique, déclarait alors à Mae : « Comme tu le sais, le Cercle lui-même s’efforce d’être entier. Nous essayons d’atteindre la complétude du cercle au Cercle ». Le c du logo n’a plus qu’à être fermé pour devenir un « cercle parfait », un Tout. C’est désormais chose faite et… c’est terrifiant.
Il est toujours intéressant de lire un roman des années après sa publication, alors que le contexte de sa parution a changé : Le Cercle de Dave Eggers est sorti en 2013 — 2016 en France dans une traduction d’Emmanuelle et Philippe Aronson. Si le livre était présenté comme un texte dystopique, il montre aujourd’hui toute son acuité d’alors et il garde toute sa pertinence littéraire face à l’actualité récente. Il n’est plus une alerte mais la description, acide et aiguë, d’un monde contemporain gouverné par les algorithmes et un impératif de transparence, menant à toutes les dérives éthiques et les systèmes techopolitiques autocratiques.
Olivier Rolin, dans Vers les îles éparses, articule lieux et littérature (une constante de son œuvre) et il évoque la vie des livres autour du monde, au gré de bibliothèques d’hôtels ou café : « ça leur fait, à ces livres, une vie discrète et hasardeuse, et à moi — la parcelle de moi qu’ils enferment — une vie inconnue ». Dans Sept villes (1988), qui vient de paraître en parallèle et en poche (toujours chez Verdier, dans une version remaniée), c’est en quelque sorte le mouvement inverse, ce sont les lieux qui font jaillir des livres aimés, les itinéraires urbains sont des cartographies littéraires. « Les villes sont des machines à écrire, et des machines écrites ».
Le titre du dernier livre d’Olivier Rolin, qui vient de paraître chez Verdier, Vers les îles Éparses, est autant un itinéraire qu’un programme narratif, autant une topographie qu’une forme. Éparses, ces îles du canal du Mozambique que l’écrivain rallie sur un bateau de la Marine nationale. Éparses, ces proses à la fois ironiques et poétiques que l’art accompli de l’écrivain rassemble, tisse et subsume en un (anti-)récit de voyage qui nous embarque.
Le titre choisi par François Durif pour son deuxième livre, Torno subito, signifie « Je reviens tout de suite », mais on aurait envie de le traduire par virage (giro) abrupt, au pluriel d’ailleurs, tant ce livre est fait de lacets, changements à angles droits et boucles brusques, l’auteur tentant de garder le cap dans tous ces bouleversements.
Diacritik a beaucoup aimé Ann d’Angleterre de Julia Deck, Prix Medicis 2024 : pas moins de trois articles lui ont été consacrés. Les revoici.
Comment s’en sortir ? se demande Romain Noël à l’orée d’un livre extrêmement singulier, La Grande Conspiration affective. Il cite là Sarah Kofman, signant un renouveau de l’œuvre de la philosophe — Verdier fait reparaître son Rue Ordener rue Labat. Comment s’en sortir quand le monde court à sa perte, quand on est soi-même en plein effondrement, après une rupture amoureuse ?
« On y pense ou on n’y pense pas », on tente de s’y préparer, on refuse d’y croire, « comme si l’envisager sous tous les angles permettait d’améliorer le pire, ou simplement d’y survivre ». Julia Deck écrit, dès les premières pages d’Ann d’Angleterre, comment elle a tenté d’apprivoiser l’inévitable (la mort de sa mère) avant de comprendre, le jour où sa mère a fait un AVC, combien ce training était vain. On ne se prépare pas à la disparition de celles et ceux qu’on aime.
Comment écrire sans soi quand on se lance dans un autoportrait, qui plus est dans la collection « Traits et portraits » de Colette Fellous chez Mercure de France ? Tel est le défi, comme impossible, que se donne Pierre Ducrozet dans son dernier livre. Et pourtant : si le « je » est partout, le pronom personnel est diffracté par les autres et surtout ouvert au monde, comme dilaté, au point d’en effet sinon disparaître du moins de n’être plus qu’un prisme pour dire le moi à travers les autres et le monde. Il est un « je » fonction grammaticale et formelle depuis lequel s’énonce un flux de pensées et souvenirs.
On a pu lire des autobiographies par les objets — celle de François Bon, par exemple, en 2012 ou, dans une certaine mesure, Intérieur de Thomas Clerc, l’année suivante. Hélène Gaudy offre un portrait par les objets, celui de son père, artiste, poète et collectionneur fou qui rassemble ses trouvailles et archives dans un atelier-cabinet de curiosités que l’autrice aborde comme un rivage aussi secret qu’il est exposé.