24 février 2026. Il y a six jours, György Kurtág fêtait ses cent ans. Il est un des derniers, et peut-être le dernier – car depuis plus de vingt-cinq ans, nous sommes davantage en période de restauration que d’exploration – de la trempe des grands fondateurs de la musique du vingtième siècle : Stravinsky, Webern, Bartók. Sensuelle et pensée avec précision, sa musique a été jouée un peu partout dans le monde le jour même de son anniversaire. Mais le plus admirable est que le lendemain a eu lieu à Budapest la première de son deuxième opéra, Die Stechardin, un monodrame dont le livret est inspiré des écrits et de la correspondance de Georg Christoph Lichtenberg.
Auteur : Christian Rosset
8 février 2026. Vu quatre jours après sa sortie The Mastermind, neuvième long métrage de Kelly Reichardt. Ce film d’une grande exigence – cent-dix minutes de pur plaisir – dispense de marmotter à son sujet après le générique de fin. Même si tout s’est gravé dans la tête, comme sans y penser, il faut faire quelques pas à l’air frais avant de retrouver le chemin des mots – ce qui est toujours bon signe.
1er février 2026. La 53e édition du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême a été annulée pour nombre de raisons sur lesquelles il est inutile de revenir. Un « Grand Off », placé sous le signe de la Collective Girlxcott, a fait mieux que remplacer cette édition dont personne ne voulait : de grandes « fêtes interconnectées de la BD » ont éclaté un peu partout, à Bordeaux, Toulouse, Tournon-sur-Rhône, Lyon, Nantes, Mons, Strasbourg, Bruxelles, Montpellier, Marseille, Barcelone, Paris et bien entendu Angoulême.
L’idée de mettre en tension plusieurs ouvrages – livres en tous genres (souvent à la frontière) et films principalement – dans une même chronique (chacune formant un épisode d’un journal de lecture n’ayant ni début ni fin) n’est pas venue spontanément ; elle s’est imposée progressivement, sans pour autant devenir une règle absolue (un unique sujet pouvant de temps à autre occuper, de manière tout aussi labyrinthique et tendu, l’espace d’un épisode).
6 janvier 2026. Enfermé dans ces chroniques comme dans une prison imaginaire – ou une prison d’air, même si personne ne se prend ici pour Merlin. Au bout d’un certain temps, il faut renouveler les ouvertures – chercher des plans d’évasion. C’est toujours la même chose, on ne tient pas en place, tout en appréciant une certaine forme de stabilité, qui peut conduire à l’immobilité. La neige est tombée hier sur la banlieue ; tout le monde à l’air de s’en étonner, comme si c’était un miracle, ou une malédiction…
5 janvier 2026. Dans une semaine, ce sera le centième anniversaire de la naissance de Morton Feldman, compositeur […]
Ce ne serait pas un mal qu’avant de passer à la réalisation les cinéastes aient acquis une expérience de poète, de musicien ou de plasticien – et mieux encore des trois simultanément, sans hiérarchie. Mais il faut bien reconnaître que ça arrive assez rarement – je veux dire d’une manière qui ne soit pas du semblant. Jim Jarmusch est de ces cinéastes. N’ayant jamais rien abandonné de ses passions précoces, il s’est tant nourri d’expériences multiples qu’il doit s’en défaire, au moins partiellement, non pour faire vœu de pauvreté, mais pour aller au plus vif de ce qu’il remet en jeu à chaque projet.
7 décembre 2025. Rencontres du SoBD (« le salon de la bande dessinée au cœur de Paris ») à la Halle des Blancs-Manteaux. 15h-16h : « Qu’est-ce que la critique de bande dessinée ? » 17h30-18h15 : « Planches d’Anne Simon commentées » – deux rencontres animées à trois : Lucie Servin, historienne de formation, journaliste à L’Humanité, invitée d’honneur du salon ; Irène Le Roy Ladurie, universitaire (Faculté des lettres, Lausanne), et rédactrice en chef adjointe de Neuvième Art ; et votre serviteur, qui fêtait le même jour le cinquantième anniversaire de la diffusion de son premier Atelier de Création Radiophonique sur France Culture.
28 novembre 2025. Rédaction hier d’un « chapeau » d’un peu plus d’un feuillet démarrant par : Beaucoup trop de livres reçus, et cependant jamais assez. Après relecture ce matin, en dehors de son incipit, tout le reste a été effacé ; ce n’est pas la première fois qu’un mouvement d’humeur a le dernier mot. Dès qu’on se met au travail, même par temps dégagé, les nuages s’amoncellent, au point qu’il arrive que la nuit tombe en plein jour : on n’y voit plus rien, et du coup, on se débarrasse de tout – ou quasiment. Seul demeure ce qu’on a enregistré intérieurement.
20 novembre 2025. J’apprends la mort de Jean-Claude Eloy. Né le 15 juin 1938, il fut proche de Pierre Boulez dans sa jeunesse, mais il s’en est vite affranchi ; invité par Karlheinz Stockhausen à travailler au Studio de musique électronique de Cologne, il a commencé à élaborer de grandes fresques dans les années 1970, ayant mieux que quiconque intégré l’influence des musiques extrême-orientales – et notamment les musiques savantes du Japon ancien.
15 novembre 2025. Tenir un journal de lecture, ce n’est pas seulement consigner au jour le jour des notations sur ce qui arrive, c’est aussi se souvenir – se remémorer ce qui a tendance à fuir, à s’évaporer, à se laisser recouvrir. Alors que m’apprête à passer la journée en compagnie de deux de ses livres (déjà en partie traversés les semaines passées), je tente de me souvenir de la première fois que j’ai lu avec attention un livre de Georges Didi-Huberman, non en exégète plus ou moins spécialisé, mais en flâneur du Terrain vague : quelqu’un qui cultive ses lacunes, comme on le fait d’un jardin.
8 novembre 2025. Ça suit son cours. On devrait en arriver, à la fin de l’année, au soixante-et-unième épisode de Terrain vague en deux ans, soit [(2 x 31) – 1] : nombre premier (il en est de même pour la somme de ses deux chiffres). Et si je ne compte que les publications strictement « personnelles » dans ce journal, on aura atteint les 244 épisodes (61 x 4) en 122 mois (61 x 2), ce qui n’est pas le résultat d’un calcul – mais ce nombre est bienvenu, et encourage à continuer.
30 octobre 2025. Au lendemain de la sortie en salles de Ce que la nature te dit de Hong Sangsoo, projection du film Les Recommencements d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter au Forum des images : magnifique, furieusement inventif sur le plan formel, tout en restant toujours au plus près de ce qu’il montre et fait entendre (nul vain formalisme – plutôt un grand déploiement des sens).
Lire est une activité dévorante pouvant s’accomplir à peu près partout, de manière volontiers désordonnée ; c’est affaire de trous dans l’emploi du temps, et non d’organisation rationnelle des activités du jour. Écrire un journal de lecture, cherchant à retenir de petites pensées éphémères, en écho à des éclats de textes explorés avec plus ou moins d’acuité, l’est davantage encore – le moment heureux de cette activité étant celui du montage. Mais avant d’y parvenir, il faut griffonner, raturer, détruire, reprendre, se frotter à certaines limites, alors qu’en finir n’est pas au programme : on ne rend sa copie qu’en raison de ce qui a été paraphé sur le dérisoire contrat qu’on a conclu avec soi-même. Il s’agit toujours d’un exercice de la liberté dont il faut saisir les opportunités, quitte à en sortir un peu sonné – entre fatigue et perplexité.
3 octobre 2025. Encore et toujours Feldman sur la platine – l’inépuisable Morty, qui avait confié en 1967 au jeune Jean-Yves Bosseur (20 ans) : « Sincèrement, je ne pourrais pas vivre dans mon art. Dedans, j’y mourrais. Compris ? J’aime bien vivre, bien manger, j’aime vivre vite, parce que dans mon art je me sens mourir très, très LENTEMENT. » Cet entretien s’achevait par ces mots : « Il faut se tenir à l’écart des grandes villes ; trop de choses ; trop de choses stupides… » Bien entendu, Morton Feldman est mort à son domicile de Buffalo, dans l’état de New-York : cet écart n’était pas une coupure radicale.