Duras, « Sublime, forcément sublime Christine V » (Crimes écrits, 1)

Duras, Affaire Villemin, Libération 17 juillet 1985

 

 

 

L’œuvre de Duras s’écrit depuis le verbe voir. Tout y est regard, spécularité, jusqu’à la vision et l’hallucination, voire l’aveuglement, ce que Dominique Noguez, dans son Duras, toujours, nomme le « cogito durassien », son « hoc video ergo est — ce que je vois existe » (chap. IV, « Duras voit », Actes Sud, 2009, p. 75). La vision lui est fiction, dans une filiation que Noguez rapporte au Hugo de La Légende des siècles et au Michelet de La Sorcière et que manifeste son article sur Christine Villemin, paru dans Libération le 17 juillet 1985, quand Duras écrit voir et donc comprendre le fait divers. Sur la première page, surmontant le titre, en gros caractères et italiques, une phrase en exergue : « Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. Je le crois. Au-delà de toute raison ».

Duras Affaire Villemin Libération 17 juillet 1985

Dans l’article « Duras (Marguerite) » de son Dictionnaire amoureux du journalisme (Plon, 2015), Serge July revient sur la publication de cet article de Marguerite Duras qui va marquer, durablement, le rapport de tout écrivain au fait divers. Duras, July l’affirme, a longtemps pratiqué le journalisme pour des raisons principalement alimentaires. Elle connaît la presse écrite comme la télévision, signe de son nom ou son pseudonyme (Legrand, le nom de jeune fille de sa mère) et participe aussi bien au France-Observateur qu’à Dim Dam Dom ou à Constellation. Elle y écrit sur des histoires vécues, des faits de justice, assiste à la comparution de Lucie Blin, au procès de Simone Deschamps, meurtrière du docteur Evenou, elle enquête à La Villette sur les tueurs des abattoirs, évoque Poubelle et La Planche qui seront condamnés à mort et décapités à 20 ans, symboles pour l’écrivain d’une justice de classe. Poubelle et La Planche ou Simone Deschamps sont pour Duras de ces êtres sans langage, déclassés, réduits au silence. « Simone Deschamps se tait. Non seulement elle n’intéresse plus personne, mais elle ne s’intéresse plus à elle-même. Elle n’est plus personne ». Laure Adler dans sa biographie de Duras (Gallimard, 1998) montre bien que le rapport de l’écrivain au journalisme est plus complexe que ce qu’en dira July : elle « a découvert, dès 1957, avec enthousiasme, le journalisme (…) France-Observateur pour l’honneur et Constellation pour les finances ». Le journal, c’est l’immédiat, la réaction à chaud, la parole rendue à des vies muettes ou invisibles.
Le recueil de ses articles de presse des années 50 et 60 paraît en 1981 sous le titre Outside. Dans sa préface Marguerite Duras écrit qu’« il n’y a pas de journalisme sans morale. Tout journaliste est un moraliste. C’est absolument inévitable…. Autrement dit, l’information objective est un leurre total. C’est un mensonge. Il n’y a pas de journalisme objectif… Écrire pour les journaux, c’est écrire tout de suite. Ne pas attendre ».

C’est cette littérature d’assises qui inspire à Duras Les Viaducs de la Seine-et-Oise, en 1959, né d’une chronique lue dans Le Monde, d’un fait divers réel, comme le rappelle Pascale Robert Diard dans La Déposition, soit de la double inspiration du quotidien et de sa première mise en récit médiatique. Déjà, Duras écrit voir le crime, déjà elle se projette en Claire, son héroïne. Dans la réalité, la criminelle, jugée folle et incohérente, sera condamnée à cinq ans de prison ; chez Duras, c’est la mise en lumière d’une logique implacable et d’une fragilité, de la possibilité du crime en chacun de nous. La folie est un langage sans langage, la dite coupable une femme poussée au crime par son mari qui la méprise, ce qui la pousse à l’acte. Très vite, le texte est mis en scène au théâtre : la parole tue est exposée, restituée.

Duras Affaire Villemin Libération 17 juillet 1985

C’est en 1980 que Serge July propose à Marguerite Duras de tenir un journal quotidien dans Libération, pendant un an. Elle accepte mais pour trois mois et sur un rythme hebdomadaire. Cet Été 80 sera son « égarement dans le réel ». Elle évoque, depuis les Roches Noires de Trouville, tout autant les grèves des chantiers navals de Gdansk et la guerre en Afghanistan que sa vie privée avec Yann Andrea ou Michel Platini.
Mais depuis octobre 1984 c’est l’affaire Villemin qui hante Duras, elle est « littéralement obsédée, possédée » écrit Laure Adler par cette affaire qui va montrer que « le réalisme subjectif de Marguerite Duras ne connaît aucune limite ». Duras va écrire cet article pour Libération mais elle songeait à un livre. Pour elle, il y avait eu des comptes rendus de l’affaire Villemin mais pas de « son », pas de « récit », pas de roman » » (Adler, p. 535).

Grégory, quatre ans, a été retrouvé noyé dans la Vologne (Vosges) ; le meurtre a été revendiqué par un corbeau. L’accusation se porte un temps vers un cousin qui, libéré, profite d’un non-lieu mais est abattu par le père de l’enfant. Le 5 juillet, c’est la mère de Grégory, Christine Villemin qui est inculpée et incarcérée avant d’être libérée. Sa culpabilité ou son innocence deviennent débat national — il n’est toujours pas clos en 2017, avec la récente réouverture du dossier, de nouvelles gardes à vue et le suicide, le 11 juillet dernier, du juge Lambert qui avait d’abord instruit l’affaire, y gagnant le surnom peu reluisant de « petit juge ».

Le nouveau Détective, juin 2017

Marguerite Duras se rend à Lépanges à la demande de Libération, au début du mois de juillet 1985 pour voir les lieux, rencontrer le juge d’instruction et surtout Christine Villemin. Le juge accepte, la seconde refuse. Duras est accompagnée de deux journalistes de Libération, Eric Favereau et Denis Robert (qui ira Au cœur de l’affaire Villemin dans un livre) mais aussi de Yann Andrea. C’est de sa « non-rencontre » avec Christine Villemin que naît l’article, Duras la verra autrement. C’est d’ailleurs la première phrase du texte qui paraît le 17 juillet 1985, 273° jour » de l’affaire : « je ne verrai jamais Christine Villemin ».

L’article contrevient à toutes les règles journalistiques : aucune objectivité, peu de faits, des sensations, des certitudes. Duras accuse, elle « voit ». Elle s’identifie. Ce ne sont plus des faits mais une fiction, une histoire, l’exposé d’un imaginaire depuis un personnahe, né du réel, si loin si proche de l’amante anglaise. Deux ans auparavant, dans la préface d’Outside, Duras avait défini la « morale » du journalisme ; cet article figure ce par-delà la morale.

Duras Affaire Villemin Libération 17 juillet 1985

L’article rendu par Duras plonge la rédaction de Libération dans la perplexité, la présomption d’innocence est bafouée (d’ailleurs le journal comme Duras sont poursuivis en justice par Christine Villemin), Serge July a « avec Marguerite une discussion animée sur l’usage du conditionnel. Elle consent à en ajouter quelques-uns ». Les avocats du journal ont lu le texte et « nous titrons en une du 17 juillet sur « le droit à l’innocence » à propos de la décision de la cour d’appel de Nancy, qui venait de remettre en liberté la mère de l’enfant, ce qui permettait de replacer le texte de Marguerite dans un contexte où la justice disait le droit ». Cependant, malgré les précautions oratoires, le papier suscite une indignation quasi générale.

Marguerite Duras ne voulait pas de titre. Ce sera « Marguerite Duras : Christine V., sublime, forcément sublime », manière d’insister sur le statut littéraire et non journalistique de ce papier. Et July ajoute une colonne en bas de page, signée de ses initiales, titrée « la transgression de l’écriture », pour souligner qu’il ne s’agit pas là d’« un travail de journaliste enquêteur à la recherche de la vérité. Mais celui d’un écrivain en plein travail, fantasmant la réalité, en quête d’une vérité qui n’est sans doute pas la vérité mais une vérité quand même, à savoir celle du texte écrit ». Le portrait d’une femme « flottant entre deux langages, celui de l’écrivain d’une part et celui bien réel, en grande partie non dit, de Christine Villemin ».

Duras Affaire Villemin Libération 17 juillet 1985
Duras Affaire Villemin Libération 17 juillet 1985

Dans une lettre à Isabelle C. — reproduite en annexe de la biographie de Laure Adler, aux pages 586-589 —, Marguerite Duras répond à l’un des courriers indignées reçus après la parution de son article, manière de répondre à tous à travers celui-là. Elle dit avoir relu son article, elle reconnaît qu’elle pourrait en supprimer quelques passages — « Si c’était à refaire, j’enlèverais une partie de la deuxième partie, depuis « reste cet autre crime… » jusqu’à : « et si c’était le quatrième assassinat » parce que je l’ai écrit pour compléter l’article, naïvement. Le début aussi, sur la visite à la nourrice, je l’enlèverais » même si « cette arithmétique à perte de vue, renvoie aux battements du temps dans les tempes, certains soirs, qu’a dû connaître Christine V. ». Elle enlèverait toutes les photos, inutiles, « elles montraient ce que je disais », c’était « une redondance, et même une espèce d’insistance obscène » puisque la photographie dans l’article permettait d’identifier la maison des Villemin.

« Je n’ai fait aucun tort à Christine V. » poursuit-elle, « tous les arguments judiciaires circonstanciels sont de notoriété publique ». Son but était de parler des femmes, de la « vie des femmes ». C’est ce qui a créé le scandale, selon elle, Marguerite Duras, en tant que femme et auteure, représente elle aussi une « gêne endémique ». « J’ai inventé, mais dans la banalité du sort commun et je ne crois pas que la culpabilité de Christine V. ait été potentiellement augmentée ou diminuée du fait de cet article ».

« Le problème de ce crime est un problème de femmes.
Le problème des enfants est un problème de femmes.
Le problème des hommes est un problème de femmes. »

L’affaire Grégory — qu’elle nomme le « crime de Lépanges » est, selon elle, un crime « inaccessible, tellement inaccessible que je crois que personne n’en est l’auteur.
Même si quelqu’un l’a perpétré, il n’en est pas l’auteur.
L’auteur du crime opère et se retire aussitôt de la main et du corps de celui qui reste.
C’est ce que j’ai dit dans cet article ».

« Je parle, quant à moi, d’un accident quand je parle du crime.
Dans le sublime fatras des religions anciennes, forcément sublimes, le crime visite le criminel, opère à sa place et s’en va de lui, le laissant parfois sans mémoire aucune de l’avoir commis ».

Marguerite Duras l’affirme dans La vie matérielle (« la femme de Walesa »), le journalisme tendancieux « est justement le meilleur en ce qu’il rétablit l’ignorance ». L’idée est la même dans l’avant-propos d’Outside, « l’information objective est un leurre total, c’est un mensonge ». On pourrait citer aussi, dans L’Amant, cette phrase qui pointe vers les vies imaginaires, ces existences de papier : « on n’est personne dans la vie vécue, on n’est réellement quelqu’un que dans les livres ».

Marguerite Duras (DR)

Telle est Christine Villemin pour Denis Robert dans son article dans Libération en date du 6/7 juillet 1985, « le destin de Christine : rêve en Harlequin, vie en série noire ». Telle est Duras dans sa « chambre d’écriture où les ombres intertextuelles, autobiographiques et fantastiques s’entrecroisent » (Alexandra Saemmer, « Marguerite Duras et l’affaire Villemin », Tout contre le réel. Miroirs du fait divers). L’article de Libération qui « raconte une histoire et l’absence de cette histoire » (La Vie matérielle) dit aussi la violence que la fiction peut aussi imposer au réel dans certaines univers romanesques, réponse à la « violence insondable » de Christine Villemin pour Duras : faire d’une personne un personnage de son œuvre, ici une mère infanticide, quel que soit le putsch interprétatif qu’il suppose, au mépris de tout effet de réel et dans une transgression de la justice non encore rendue et de la présomption d’innocence, au nom de la fiction, parce que « c’est dans ses moments-là que le langage atteint son pouvoir ultime », qu’« une information véritable c’est à la fois subjectif et tangible, c’est une image donnée, (…) toujours indirecte ». L’article de Duras dit enfin l’opacité paradoxale du fait divers, invitant à un voir/non voir, à une mise en soupçon du savoir dans et par un procès fictionnel, établissant une vérité paradoxale du fait : « quelquefois je pense que le journalisme tendancieux, flétri comme tel », donc littérature, « est le meilleur journalisme, au moins il rétablit l’ignorance, il fait douter de la version de l’événement » (La Vie matérielle).