Pour qui sonne l’IA (Phicil, « IA des histoires comme ça »)

© Babiolite - Phicil 2026

Réflexion sensible sur le fond et dans ses formes, IA des histoires comme ça questionne l’impact – son apport ? ses dangers ? – de l’intelligence artificielle sur la création artistique. Auto-édité (on y reviendra), l’album de Phicil paru en mars dernier tient à la fois du roman graphique d’apprentissage et du manifeste célébrant l’Art du dessinateur en butte avec la difficulté d’écrire et illustrer des histoires dans un moment de bascule où la crainte de se voir remplacé par des machines « intelligentes » et génératives se fait de plus en plus prégnante.

Que se passe-t-il quand on jette un essai jugé peu abouti ? Que deviennent les personnages sur lesquels on a travaillé longtemps et qu’on trouve désormais « laids » ? Un auteur doit-il avoir peur ? Ces créations de papier ont-elles conscience de leur (in)existence hors de l’imagination de l’auteur de leurs aventures ? Avec IA, des histoires comme ça, Phicil ouvre quelques pistes de réponse tout en livrant un véritable plaidoyer pour son art, une adresse à celles et ceux qui voudraient se lancer dans une carrière de dessinateur, d’illustrateur, un message d’espoir aussi qui assure que le pouvoir de l’imaginaire ne pourra jamais se voir dépassé.

© Biabiolite – Phicil 2026

L’auteur des Fantômes du Mont-Blanc, du Grand Voyage de Rameau et du Petit rêve de Georges Frog a convoqué ses créations passées pour nourrir son propos et parler de lui à la troisième personne par le biais des crayons d’Alexandra, étudiante dans une école d’art. Dans une époque où la technologie semble devoir prendre le pas sur le travail « à l’ancienne », la jeune artiste s’interroge, en proie à une perte de confiance indicible, en découvrant que son dessin – sa patte, son style – peut être reproduit (« augmenté », disent les tenants de la pratique) via un prompt, en quelques secondes seulement quand il lui a fallu plusieurs années, pour ne pas dire toute une vie pour son propre apprentissage du dessin. Dès lors, ses personnages « retexturés », passés à la moulinette de l’intelligence artificielle lui paraissent bien fades et son engagement, sa vocation, sa passion semblent la quitter aussitôt au point de jeter ses croquis.

L’album de Phicil agrège plusieurs niveaux de lecture avec une narration en trois temps (au moins) et autant de perspectives. Au-delà de la question centrale (peut-on encore créer à l’ère de l’IA ? Est-ce que les algorithmes rêvent d’images numériques ?), le scénario embrasse plusieurs focales et les points de vue des étudiants et enseignants en art, pro- ou anti-IA, comme du personnage principal Alexandra ou des figures que cette dernière a créées et qui s’interrogent tout autant après avoir pris vie… Avec des accents quasi existentialistes, IA des histoires comme ça tient de la fable onirique comme du récit initiatique, croisant rêves, mythologie et réalisme technologique.

Dans cette perspective d’un monde éditorial toujours plus formaté, voire prompté, il n’est (sans doute) pas étonnant que Phicil ait auto-publié son projet en deux parties, préférant s’éditer seul sans passer par une « maison » (il avait été auteur Delcourt, Soleil, Carabas ou Dargaud). Était-il contraint ou s’agit-il d’un choix politique ? Un livre traitant (sur le ton du conte philosophique) du remplacement des artistes par la machine aurait-il retenu l’attention d’un éditeur traditionnel ? Sans être certain de la réponse, on peut se le demander.

© Biabiolite – Phicil 2026

On doit alors, avec le biais pris par Phicil, porter une attention particulière au(x) dessin(s) : tandis que les personnages parlent d’inspiration, de copie sans âme et sans passé, le dessinateur montre une palette très large de son talent graphique. Qu’il s’agisse des décors (l’école, le Parc des Buttes-Chaumont, les intérieurs, les perspectives urbaines, les rues du XIXe arrondissement de Paris), les animaux parlant, le dieu Pan (la statue du sculpteur Fanis Sakellariou est l’un des ressorts, sinon le catalyseur, de l’histoire), le graphisme des personnages (Alex, son double de papier, la grenouille, le chien penseur), Phicil poursuit une ligne graphique qui oscille entre dessin rond, trait fort, minutie des détails et acuité des expressions. On pense à Jean-Louis Tripp, à Alexis Dormal, à Posy Simmonds peut-être ; on voit des références, des influences et hommages (qui permettent de se constituer un style propre), a contrario des méthodes des emprunteurs (au mieux), de leur vol manifeste (au pire quand l’ordinateur reproduit des scènes « à la manière de »…

Avec IA des histoires comme ça, Phicil propose non seulement un objet livre magnifique (l’album est relié « à la japonaise », assemblé au fil et à l’aiguille), mais surtout le premier tome d’un diptyque, comme une balade dans un imaginaire foisonnant et réflexif. Et on attend avec une certaine impatience la fin de ces histoires qui ne peuvent pas se finir comme ça.

Phicil, IA Des histoires comme ça, 90 p., Association Babiolite © Phicil, mars 2026, 18 €

En commande directement sur le site de l’auteur, également disponible chez quelques libraires parmi lesquels :
La librairie Super Héros, à Paris, 75003
La librairie Aaapoum Bapoum, à Paris, 75006
La librairie Univers BD, à Paris, 75010
La librairie Sanzot 14, à Paris, 75014
La librairie Vignettes, à Paris, 75019
La librairie Chronique à Cachan, 94230
La librairie La Passerelle, à Antony, 92160
La librairie Le Brouillon de Culture, à Caen, 14000
La librairie Ryst, à Cherbourg-en-Cotentin, 50100
La librairie La Réserve à Bulles, à Marseille, 13006.