Alors que sortent quasi-simultanément en librairie le cinquième et dernier tome de l’intégrale du Génie des Alpages chez Dargaud (dévoilant les esquisses parfois poussées d’un album inédit) et la restauration en bichromie chez 2042 d’un album, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre (Casterman,1987), un important accrochage d’originaux du dessinateur au musée Tomi Ungerer nous conduit à mettre en pause les chroniques du Terrain vague – donc à sortir de notre réserve pour aller voir de plus près comment le trait de Richard Peyzaret dit F’murrr (avec trois « r » et un « m » minuscule, comme je le vois le plus souvent écrit aujourd’hui, alors qu’il y a peu, on lui accordait la majuscule du Chat Murr d’Hoffmann) tient le mur (avec un seul « r »), quel que soit son cheminement dans la page, et l’esprit qui le sous-tend.
Mais avant de prendre le train pour Strasbourg, quelques notes sur ces deux rééditions augmentées à plus d’un titre (quantitativement / qualitativement) qui relancent, une fois encore, les échanges, parfois intimes, avec cet exigeant expérimentateur qui, peut-être parce qu’il a suivi ses intuitions, parce qu’il a toujours œuvré avec imagination, saisissant au vol toute occasion d’enrichir son monde et déployant avec grâce le fil labyrinthique de sa pensée, flirta avec la popularité.
Bien qu’inclassable, le travail de F’murrr a été maintes fois catalogué, inévitablement du côté de l’humour, volontiers anachronique, frayant avec le nonsense et parfois teinté de morosité. Si certain(e)s de ses addicts avouent ne pas toujours comprendre ce qui se trame, parfois souterrainement, dans ses planches – on peut passer à côté de nombre de propositions (d’échos) « secondaires » si l’on les parcourt uniquement de gauche à droite et de haut en bas –, tou(te)s reconnaissent s’amuser, même quand la mélancolie s’installe, ce qui est assez fréquent (rappelons qu’humour tout comme éros se sont accordés en tous temps avec le mal de l’âme, qu’il ne faut jamais confondre avec la nostalgie). L’inventivité du dessin, de sa composition, on peut aussi l’appréhender de manière disons affective, en suivant à la trace ce qu’il charrie de matière d’enfance. Et il faut reconnaître, témoins à l’appui, que ce qui dans les Alpages prend figure humaine ou animale – y compris les objets inanimés, des plus ténus aux plus imposants comme les montagnes, auxquels un visage anthropomorphe est soudainement attribué –, devient immédiatement familier ; et le moins que l’on puisse dire, c’est que ces brebis qui courent dans la montagne, toutes nommées avec ingéniosité, ont été adoptées – et pas seulement par ceux et celles qui, comme c’est mon cas, ont adhéré sans la moindre réticence à cet univers en mouvement dès la publication des deux premières pages de Contes à rebours (dans le n°595 de Pilote en 1971).

Le Génie des Alpages au final, ce n’est pas loin de 300 histoires en une, deux, trois pages (rarement plus), écrites et dessinées durant trente-cinq ans environ, ce qui est à la fois beaucoup et trop peu, puisque cette somme tient en une Intégrale en cinq volumes occupant moins de 6 cm linéaires dans la bibliothèque – chacun ce ces volumes, tous parus post-mortem, reprenant trois albums, agrémentés de pages de carnet, d’essais de mise en page, et d’exégèses. Pour ce cinquième et dernier, comme il n’y en avait plus que deux à reprendre (le 13e Cheptel maudit et le 14e …courent dans la montagne), un 15e tome, nommé À pic (dont le contrat d’édition avait été signé par l’auteur le 27 avril 2007, soit quelques jours après la sortie du 14e), nous est dévoilé pour la première fois sous forme de « storyboard complet » pour reprendre l’expression de Thomas Ragon, son éditeur, qui raconte que F’murrr le lui avait « jeté sur [son] bureau, probablement un vendredi après 19 heures, comme il aimait le faire, le bougre », en ajoutant : « “Tiens, ça pourra servir un jour, je n’arriverai jamais à le dessiner, tout est déjà fait…”» Notons au passage que, cette fois, pas de longue préface signée Jean-Christophe Menu, Pacôme Thiellement, Jean-Pierre Mercier ou Guillaume Lebaudy, mais une quinzaine de témoignages recueillis auprès de « la bande » qui aurait entouré le dessinateur « sauvage et indomptable, fin observateur, drôle, complexe, cultivé, méfiant, rebelle, parfois exaspérant, déroutant, touchant, inoubliable… (François Le Bescond, éditeur). »
Pour qui a suivi, de janvier 1973 à avril 2007, cette saga du Génie des Alpages (et qui donc reprend le chemin de la découverte, dix-neuf ans après), il est clair que chaque nouvel opus ne pouvait apporter la même force de sidération que les deux ou trois premiers ; mais, tout étant prétexte à variation, l’apparition de nouvelles planches a toujours relancé notre désir de remonter les pentes de ce terrain aussi fertile qu’accordé à nos penchants les plus secrets, en compagnie de qui sait aussi comment les dévaler – bref, à mettre à mal toute impression de platitude au profit d’un jaillissement de micro-événements non clos sur eux-mêmes, donc ouverts à d’innombrables interprétations (au sens où on le fait d’une partition musicale).

Après 2007, même si tout était loin d’être épuisé, l’auteur, lui, l’était. En 2009 (deux mille neuf), attablé à diverses terrasses de café, il crobardait sur le vif « deux mille meuf » (on n’en découvrira finalement que 131 – nombre premier palindrome – dans un bel album paru en même temps que le premier tome de L’Intégrale en 2019, un an après sa mort), mais ne s’attelait toujours pas à la réalisation concrète d’À pic qui en est donc resté au stade d’esquisse – ni sur beau papier, ni exécutée avec les meilleurs outils – par ce perfectionniste dont la moindre page, étant donné ses qualités matérielles et conceptuelles, est susceptible d’être accrochée. Et ô surprise, on lit cet album posthume dans la continuité des précédents, en dépit de l’absence de ce qui a contribué à rendre cette suite de quatorze opus fameuse entre toutes, dont l’encrage, fortement signé, et un usage de la couleur savamment maîtrisé (même si F’murrr râlait de devoir y passer autant de temps et avait pesté en 1983 contre la médiocre qualité d’impression de Tonnerre et mille sabots).

Qu’ajouter à cette brève présentation ? La superbe composition en couverture (dessin, avec notamment ces deux paires de chaussures en désordre sur l’herbe rouge, et couleurs) ; ou la suite d’esquisses, notes de carnet et autres inédits, en fin de parcours (on apprécie au passage une fausse couverture du 13e tome des Alpages titré En attendant Fmurot). Et enfin noter que si À pic, cette suite de 44 planches plus cartographiées que storyboardées (rien de linéaire une fois encore) n’est pas toujours lisible sans effort, et en particulier côté dialogues (dont certains ont été transcrits en caractères d’imprimerie un peu plus loin pour en faciliter la compréhension), cela n’a au fond que peu d’importance, puisque que, comme l’avait relevé Jean-Christophe Menu dans sa préface au premier tome : « Parallèlement à la libération du trait et des compositions, l’humour va naître de plus en plus de situations graphiques [plutôt] que de procédés narratifs. » Le but étant « moins de “raconter l’histoire” que de montrer tous les paramètres de la création en présence, et de proposer au lecteur de voir jaillir le récit (et la forme du récit) en même temps que l’auteur. »

Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre – celle d’Afghanistan, envahi par les soviétiques en 1979 – est le deuxième volume (sur trois prévus) de F’murrr aux Éditions 2042, après Naphtalène et Cie sorti en librairie en novembre dernier. Au risque de me répéter, c’est de la fort belle ouvrage à tout point de vue – nous ne garderons la première édition chez Casterman en bonne place dans notre bibliothèque que parce qu’elle est matériellement différente : en noir, blanc et gris, alors que cette réédition augmentée de quatre pages inédites en album, de plusieurs croquis (parfois identiques à ceux de cette première édition mais déplacés), de plusieurs textes, préfaces et postfaces, est, comme déjà dit, en bichromie – un vert se substituant au gris déposé par F’murrr lui-même il y a presque quarante ans, sans jamais déborder : grande marque de respect envers l’original, collant parfaitement au désir de réaliser un livre autrement plus beau, à tout point de vue (format, papier, reliure, etc.).
Un souvenir, maintenant. Il remonte à la fin de l’hiver 1985, dans l’appartement de F’murrr, rue Descartes à Paris. En amateurs de « musiques du monde » non trafiquées par l’industrie du disque, nous écoutions de la musique afghane. Comme nous possédions l’un et l’autre une belle collection de vinyles Ocora et Unesco, cela nous faisait un sujet de conversation sans lien apparent avec la bande dessinée. Du moins, c’est ce que je croyais, car F’murrr ne m’avait alors rien dévoilé de son projet d’Histoires déplacées qui allait pourtant démarrer peu après dans le mensuel (À suivre). Quand est sorti chez Casterman en 1987 Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre, l’album rassemblant ces Histoires, j’en ai fait une critique dans le n°75 des Cahiers de la bande dessinée qui démarrait ainsi : « Voici un album qui ne se laisse pas facilement commenter – et c’est tant mieux. Le sentier est sinueux ; guerre est faite à l’arbitraire des classifications (dans quel genre ou sous-genre enfermer ces histoires déplacées ?) ; des dérapages subtils manifestent concrètement l’horreur de F’Murrr pour la ligne droite – au propre et au figuré. Dans quel état sortons-nous d’une telle lecture ? »

Pour cette nouvelle édition chez 2042, plusieurs textes ont été commandés, dont un plutôt roboratif à Régis Koetschet, « ancien diplomate français qui a été en poste à Islamabad pendant l’intervention soviétique, puis ambassadeur en Afghanistan de 2005 à 2008 », qui retrace les grandes lignes de cette guerre qui aura duré une dizaine d’années et, plus largement, l’histoire contemporaine de ce pays depuis la création du Parti Démocratique (marxiste-léniniste) du peuple afghan (PDPA) en 1965 jusqu’à la « désignation du pays » par les talibans en « émirat islamique ». Un autre texte de même ampleur, signé Philémon Collafarina, un auteur de bande dessinée qui a rédigé « un mémoire sur le travail de F’murrr dans la revue (À suivre) », contextualise cette série d’histoires courtes et en relève certains signes constitutifs, dont en premier lieu cette représentation du char soviétique « animalisé, comme une bête buvant au fleuve, puis tiré à la carabine comme un lapin, dévoré par un mouton, recyclé pour faire des gadgets, écrasé par un pouce géant, jeté dans un trou, craché comme un glaviot, explosé par un chat, désossé, revendu… il agonise sur le bord de la route et se meurt comme une créature malade et épuisée. » Tout ici s’avère, tel qu’annoncé par l’auteur, déplacé : à la limite, dira-t-on aujourd’hui, alors que l’aura des combattants afghans s’est effondrée, de l’égarement, même si ce qui se joue dans ces planches, comme dans la quasi-totalité des travaux du dessinateur, c’est une relance infinie des contes les plus archaïques, via un langage spécifique, celui de la bande dessinée, exploré au plus vif de ses possibilités. « Œuvre la plus frontalement politique » de son auteur – peut-être ; mais, étant de la génération de l’après-68, tout est politique chez lui, dans le sens où (pour reprendre des mots bien connus) il fait « politiquement des planches et non des planches politiques. »
L’album ne se laissait pas facilement commenter à sa sortie ; et c’est bien plus complexe aujourd’hui, où tout ce qui est déplacé perturbe qui cherche à déposer un commentaire. Car comment saisir le fugitif ? Ce qui résiste à l’embaumement – ce qui tient compte des métamorphoses sur le terrain où le car de l’état dérape, qui est en premier lieu la page, support à un travail cartographique – ce qui apparaît en catimini : tous ces « presque-rien » qui, raccordés, forment un « tout explosif », même si peut-être avant tout mélancolique : un paysage, vague, maussade, à la lisière, cultivé entre Orient et Occident, déployant autant de signes, aussi bien empruntés aux écrans de son temps que déposés, et retravaillés, dans (et par) l’inconscient – cette vieille marmite dans laquelle le dessinateur trempe ses outils afin de bâtir des histoires, avec sensualité et ironie. F’murrr, concepteur de gags issus de jeux graphiques quasiment abstraits (mais aux effets singulièrement concrets), n’a toujours eu à cet égard de compte à rendre qu’à lui-même.

Inutile d’expliciter davantage ce que ça raconte – les quelques planches ici reprises le faisant infiniment mieux que les mots. Il y a à penser parce qu’il y a à voir : parce que ces pages, comme dirait Paul Klee, rendent visible. Notons enfin que deux préfaces, plus brèves, ont été écrites, d’une part, par Anne-Marie Spiesser, « qui a enseigné le français à Kaboul à la fin des années 60 » avant de s’engager dans « différentes organisations humanitaires » (elle a rencontré F’murrr bien avant qu’il se lance dans ces Histoires déplacées), et d’autre part, par Matthias Lehmann, un auteur de bande dessinée (on se souvient notamment de La Favorite et de Chumbo), qui constate que, chez l’auteur des Alpages et du Char de l’État, « la sagesse rend maussade. Comme ses brebis, les chameaux, les chats (enfin, le chat) et même les Afghans et les Afghanes semblent désabusés devant une lutte clairement déséquilibrée. Ce qui les meut est un rythme continu : le rythme de la bande dessinée f’murrrienne qui ne connaît pas de pause », avant de relever l’importance de l’imagination, dont il convient de faire usage en permanence pour mettre à nu un réel non fardé.
Dans le premier livre paru chez 2042, Naphtalène et Cie, c’était une autrice, Camille Potte, qui avait été invitée à en écrire la préface. En voici la première phrase : « Honnêtement, je me demande si lui-même y comprend quelque chose, à ses histoires » ; et la dernière : « Merci, donc, F’murrr, pour ces récits élastiques qu’on referme moins seule. » Le trait de Camille Cotte ayant lui aussi quelque chose d’élastique, elle n’est est pas restée là : le musée Tomi Ungerer à Strasbourg l’a conviée à « annoter l’esprit de F’murrr », le temps d’une exposition, Hi-Yo c’est l’écho, ouverte au public entre le 3 mars et le 30 août 2026.

Richard Peyzaret chez Tomi Ungerer – comment en est-on arrivé là ? Faisons un bref résumé des faits. F’murrr décède le 9 avril 2018. « Brutalement », nous dit-on : ce sont deux de ses amies, inquiètes de son silence, qui se sont rendues à son appartement où elles l’ont retrouvé mort, sans doute d’un arrêt cardiaque pendant son sommeil. F’murrr n’ayant pas de descendant et n’ayant pas davantage rédigé de testament, ses deux sœurs aînées se sont retrouvées héritières de ses planches et dessins – ses seuls biens, préservés en grande quantité –, ce qui, vu le marché, correspondait à un petit pactole, donc à des frais de succession relativement élevés. Je passe sur les détails – cette histoire ayant été racontée par ces deux amies, Barbara Pascarel et Élisabeth Walter, dans un entretien avec Sylvain Lesage auquel on pourra se reporter. Bref, sous leur impulsion, et avec l’accord de la famille (« les sœurs de Richard nous ont demandé de les accompagner dans les démarches nécessaires et par la suite nous ont désignées officiellement gérantes de l’indivision successorale »), une vente aux enchères a eu lieu à Paris le 3 avril 2019 à La Bellevilloise, afin de « contribuer à régler les frais de succession ». J’y étais, comme bien d’autres, pour acquérir un dessin (et non une planche – les prix s’étant envolés). Mais, malgré son succès, alors que tout n’était pas encore réglé, une idée commençait à s’imposer à l’esprit des deux amies, conseillées par Alexis Fournol, l’avocat de la succession, qui avait eu dès 2018 « le pressentiment que la seule solution pour s’en sortir était la dation. »
En 2020, l’État français accepte cette « dation F’murrr » : une première pour le neuvième art. Les œuvres sont confiées en dépôt par la Bibliothèque nationale de France à la Cité internationale de la bande dessinée à Angoulême et au Musée Tomi Ungerer, Centre international de l’Illustration, à Strasbourg. L’année suivante, Barbara Pascarel et Élisabeth Walter créent le Fonds de dotation F’murrr au futur « pour protéger son héritage artistique en favorisant expositions, recherches et rééditions. » Elles sont aujourd’hui, conseillères scientifiques pour ce qui touche au devenir de cette œuvre qui est loin d’avoir épuisé ses possibilités de transmission, dont cette exposition chez Tomi Ungerer (où le moins que l’on puisse dire, c’est que l’accord entre ces deux génies du dessin sonne juste), Anna Sailer, la conservatrice du musée, ayant assuré le commissariat dans le cadre des Rencontres de l’Illustration de Strasbourg, une manifestation où nous sommes toujours accueillis avec générosité (c’est la troisième fois que j’en rends compte ici, après m’y être rendu en 2019 pour Blutch ; et en 2024, notamment pour Julie Doucet).
Un des effets de cette dation – qui documente toutes les époques et toutes les formes d’écriture graphique de l’auteur, connues ou non du grand public comme des « spécialistes » –, c’est qu’il est possible, pour chaque exposition, d’y puiser de quoi faire un accrochage différent. Celui-ci est particulièrement réussi car superbement équilibré, d’autant plus que les « annotations » de Camille Potte, sous forme de dessins muraux, à plus grande échelle et de couleur bleue, ne font ni allégeance, ni excès d’esprit critique, dialoguant avec ceux de son aîné de 46 ans sans déposer le moindre esprit de compétition (il se s’agit pas de se mesurer, mais de faire écho), comme si, le relais ayant été passé, la lutte devait continuer : celle pour l’expression – de « l’esprit », comme il est écrit en toutes lettres sur l’affiche.

Ayant eu la chance de faire bon nombre d’aller-retours d’une salle à l’autre – cinq au total : 1. Débuts de F’murrr comme dessinateur humoristique. 2. Ramifications. Évolution dans la bande dessinée et activité d’illustrateur et de dessinateur de presse. 3. Intérêt pour l’histoire et Deux Mille Meuf. 4. Dessins politiques et Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre. 5. Naphtalène et les premières influences du dessin japonais –, je n’ai jamais ressenti le moindre signe de lassitude, la confrontation via le regard entre ce qui nous est concrètement montré et ce qui est solidement ancré dans la mémoire continuant de produire ses effets, plutôt lumineux. Ce que j’ai regardé avec le plus d’attention, ce n’est pas ce qui contribue par des mots à la narration, mais le dessin – le trait –, qu’il soit griffonné ou déposé avec le plus d’attention et de maîtrise possible : avec ce savoir-faire qui n’est pas le fruit d’un apprentissage plus ou moins académique, mais d’une concentration du corps et de l’esprit indissociables au moment de faire : d’imprimer la vie sur une surface de papier. Inépuisable, en effet.

Notons enfin que se tiendra le vendredi 27 mars une journée d’étude à l’auditorium du musée : Relire F’murrr en 2026 : héritage et réédition, avec, entre autres, en dehors des personnalités déjà nommées, des contributions de Jean-Christophe Menu et de Jean-Pierre Mercier (préfaciers des tomes 1 et 3 de L’Intégrale du Génie des Alpages). Je parlerai du « japonisme » de F’murrr quand le troisième volume aux Éditions 2024, Jehanne au pied du mur / Tim Galère – le plus fabuleux, selon moi, ce qui ne retire rien aux précédents – sera mis en œuvre (parution annoncée vers la fin de l’automne 2027) ; ainsi que de son intuitive et mystérieuse préscience du Récit hunique, tel que l’avait formulé Jean-Pierre Faye dans Tel Quel en 1966, alors que le dessinateur était encore un enfant (qui par la suite ne l’a jamais lu ; nous en avons parlé un peu entre nous, je tâcherai de m’en souvenir avec précision). Pour l’instant, seuls nous importent ces frottages réjouissants entre ces deux publications et cette exposition – mais, promis, juré, on y reviendra.
Coda
On n’en finira jamais de relever de belles coïncidences : de relier des étoiles apparemment isolées en constellations. Je dois finir cette chronique « hors-série » avec deux trois mots sur une autre exposition : celle de Florence Cestac, qui se tient jusqu’au 27 mars à la Mezzanine de l’Hôtel de Ville de Sèvres, dans les Hauts-de-Seine (aux parisiens qui ont tant de mal à franchir le périphérique : rassurez-vous, c’est facile d’accès par les transports en commun). Big Noz Art en est le titre, reprenant l’image de marque, on ne peut plus sympathique, de l’artiste. Le vernissage de cet accrochage, décalé pour cause élections municipales, aura lieu ce 25 mars à partir de 16h (rencontre avec l’autrice suivie à 17h par une dédicace et à 18h30 par les festivités proprement dites).

La veille de mon départ à Strasbourg (soit le 4 mars dernier), ayant été témoin de l’accrochage de cette exposition, j’avais fort apprécié comment Florence Cestac l’avait organisé, faisant déplacer certaines choses, résistant à certaines censures, certes légères, mais qui auraient pu reléguer certaines pièces maîtresses dans les coulisses. Le résultat est épatant : ce serait dommage, si on le peut, de s’en priver.
Un dernier souvenir avant de couper le son (drôle de formulation… mais n’oublions pas que ces chroniques sont la continuation du travail radiophonique par d’autres moyens). C’est au début de l’hiver 1985 que j’ai rencontré, non leur œuvre que je connaissais depuis un moment, mais F’murrr et Florence Cestac – deux des « F » les plus inventifs et attachants de ce temps-là, avec Fred, Forest, Franquin – en chair et en os. Je les ai enregistrés à plusieurs reprises ; et ces bobinos de bande magnétique remontés et mixés ont été diffusés dans les mêmes émissions des Nuits magnétiques de France Culture. Futuropolis publiait alors Le petit tarot de F’murrr (et l’année suivante, Robin des boîtes). Le courant passait bien. J’ai découvert récemment que ce courant a été un jour interrompu, le dessinateur ne parlant plus à la dessinatrice qui n’a jamais compris pourquoi ; mais peu importe : de retour de Strasbourg, je suis repassé le lendemain à Sèvres pour apprécier cet accrochage enfin achevé. Et l’ai trouvé plutôt épatant : ouvert, drôle et intelligent, mélancolique et plein de vie. De Strasbourg à la banlieue parisienne, un plus un work in progress avec lesquels on n’en aura jamais fini (À suivre)
F’murrr, Le Génie des Alpages, L’intégrale 5, Dargaud, février 2026, 188 pages, 22,95€
F’murrr, Le Char de l’État dérape sur le sentier de la guerre, Éditions 2042, mars 2026, 88 pages, 28€
Hi-Yo c’est l’écho, l’esprit de F’murrr annoté par Camille Potte, Musée Tomi Ungerer, Strasbourg, du 6 mars au 30 août 2026.
Florence Cestac, Big Noz Art, exposition à La Mezzanine de la mairie de Sèvres, du 5 au 31 mars 2026.