J.-P. Cazier : Noir c’est Noir (Le noir de l’image est plus vaste que l’image)

©Liliane Giraudon

Les écritures de la disparition sont nombreuses. Elles renvoient le plus souvent à la mélancolie romantique, au désastre du néant, ou encore à la combinaison oulipienne jubilatoire.

Disparition de l’auteur dans l’aventure structuraliste et le Nouveau Roman.

Disparition de la lettre « e » chez Perec qui, enfant, a connu l’enfer des rafles pendant l’occupation – lettre introuvable, défi qui consistait à prouver que l’écriture était encore possible.

Il y a plusieurs façons de disparaître et de renaître. Sous la plume de Goethe et de Nerval, on peut lire la mélancolie tragique du manque qui se termine par un suicide. Aujourd’hui, malgré l’état catastrophique du monde, l’art et la littérature existent encore et toujours. Tout espoir n’a pas disparu. L’époque cependant n’a jamais été aussi sombre. Noire. Beckett exprimait l’angoisse insondable d’une métaphysique inutile. Dans l’attente de Godot, il y avait quand même la jubilation d’un dialogue entre deux amis. Des clochards, des rebuts de la société, SDF dirions-nous aujourd’hui.

Qu’en est-il désormais ? Quel serait le poème ou le livre qui pourraient rendre compte du désastre général, de celui qui nous attend ? À l’heure où j’écris ceci, je suis parasitée par une actualité qui m’informe du réarmement de l’Europe, des affaires pédocriminelles mettant en cause une élite mondialisée indifférente au sort des populations vulnérables.

Le livre de Jean-Philippe Cazier rend compte du désastre à sa manière, en ne « disant » presque rien. Il n’essaie pas de trouver une réponse à la violence contemporaine. Pas de solutions mais seulement des bribes. Un constat infini dans une écriture compacte réduite à l’essentiel.

Le titre, Le noir de l’image est plus vaste que l’image, indique l’absence de bords, l’impossible cadre. Absence de limites, de frontières, repères détruits par une obscurité si vaste. On ne peut rien isoler, on ne distingue plus rien ni personne, et l’image de la couverture du livre, réalisée par Liliane Giraudon, montre un corps sans mains. Sans visage. Là où il n’y a pas de visage, il n’y a plus d’identité. Ce corps jeune et vigoureux est celui de l’anonymat, il est le corps des centaines, des milliers de victimes des génocides présents et passés. On pense à Gaza où une guerre s’est propagée au mépris du monde et des puissances occidentales. Le souvenir de la destruction Gaza sera-t-il plus noir que l’image de Gaza ? Va-t-il se perdre dans l’indifférence générale ? « Le rapport entre le noir et le blanc est une façon de problématiser l’origine, de l’effacer », précise l’auteur dans un entretien avec Frank Smith.

Sa poésie fait exploser les contrastes, et la jeunesse des corps. Il faut pouvoir s’y retrouver avec une lumière persistante, savoir qu’il existe des lacunes dans toute existence, y compris dans celle des parents, des enfants, des personnes les plus proches.

La mère évoquée dans l’entretien cité ci-dessus s’inscrit dans une béance biographique : « J’essaie de créer du récit en restant à cette place de l’ignorance, de l’impossible ». Mélancolie personnelle, redoublée par le constat d’une impuissance face à la souffrance collective, à la désolation des territoires dévastés.

« Génocide des Palestiniens à Gaza. Il y a depuis longtemps d’autres génocides, d’autres assassinats de masse », ajoute l’auteur dans le même entretien. Les cadavres sont si nombreux qu’ils se ressemblent en masse, forment une sorte de marée noire, au-delà de toute image.

« Nous n’avons pas de nom. / Rien. / Parfois, nous pleurons ».

Du délire trumpien aux impérialismes autoritaires au Proche-Orient et en Europe, comment ne pas couper le son avant que d’autres images ne nous parviennent ? Ne plus regarder, ne plus sélectionner.

« Je ne choisis pas, je ne hiérarchise pas entre ces moments politiques, entre tels morts ou tels autres. Rien n’est nommé clairement, aucune période politique n’est explicite, tout tend à se croiser, se superposer, se juxtaposer. Demeurent, comme fait indépassable, la violence politique, la volonté politique de mise à mort de populations, les meurtres. Dans le livre, cette politique violente est subie et affirmée de manière égale, égalitaire. Je choisis, sans vraiment choisir, de ne pas sortir de ce lieu, d’écrire à l’intérieur de ce lieu – ce qui est également une position éthique et politique » (cf. entretien cité).

Quand il est impossible de choisir, de contempler une couleur comme par exemple le bleu du ciel, le blanc ne vaut pas mieux que son opposé, il échange sa valeur avec le noir.

« On passe abruptement de l’un à l’autre, l’un devient l’autre » (cf. entretien cité).

Les rapports de contraste sont réservés au domaine esthétique, une manière de problématiser, de séduire, d’attirer l’œil. Si la page blanche n’est pas toujours le début d’une aventure heureuse, elle peut se déployer dans la joie d’un livre à construire. Noire, elle serait le lieu où l’écriture s’abolit, de plus en plus économe, où elle s’éteint. L’auteur précise (cf. entretien cité) : « Le texte ne cesse de recommencer, ne cesse de s’abolir, de se nier : il n’y a pas de commencement, il n’y a pas de fin, comme il n’y a pas de progression, de téléologie. »

À rebours de la formule mallarméenne, « Aboli bibelot d’inanité sonore », ici décalée, anachronique, je pense à la prose envoûtante de Marguerite Duras.

« Ce sera un Gange très lent. / Un fleuve très grand, le Sahara », écrit Jean-Philippe Cazier.

Jean-Philippe Cazier, Le noir de l’image est plus vaste que l’image, éditions LansKine, janvier 2026, 80 pages, 14€.