Guillaume Marie : Habiter, s’égarer, écrire (La Tectonique des Halles)

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Le titre du livre de Guillaume Marie, La Tectonique des Halles, suggère une contradiction qui ne sera pas résolue : les Halles, lieu fixe, situable, et un mouvement de déplacement, une mobilité qui semble s’opposer au fondement fixe.

Le livre concerne les Halles, de manière plus générale Paris, et d’autres lieux encore, d’autres villes. Le lieu énoncé dans le titre, supposément central dans le récit, devient un lieu parmi d’autres. Si le livre se présente comme une forme d’autobiographie, il est aussi une méditation ou une rêverie sur la ville, sur le fait et l’idée d’habiter telle ville, de s’y déplacer, de s’y perdre.

La ville n’y est pas qu’un espace extérieur, un décor, elle est l’objet d’un investissement psychique, affectif, émotionnel, indissociable de résonances dans l’esprit et dans le corps. La ville de Paris existe à l’intérieur de relations qui en font une réalité matérielle, historique, autant qu’un ensemble de pensées, d’émotions, de souvenirs, d’états du corps et de l’esprit.

Guillaume Marie construit un chiasme plutôt que de se conformer à une sorte de parallélisme, chiasme par lequel les termes associés résonnent l’un dans l’autre, sont pris dans un mouvement où l’un devient l’autre. Ainsi, la ville devient mobile, prise dans des circuits temporels, psychiques, corporels, subjectifs qui la déplacent, la reconfigurent, la pluralisent. Et le sujet est lui aussi mobile, il ne cesse d’être affecté, altéré, par le rapport à la ville, aux quartiers, à sa situation à tel moment.

Dans La Tectonique des Halles, la ville est un lieu géographique en même temps qu’une topographie mentale, subjective. Il en va de même pour le sujet, celui dont il est question, pensé comme une sorte de réalité topographique, pris dans une tension entre le désir d’habiter, de stabilité ou stabilisation, et la loi de la mobilité.

Le livre lui-même apparaît comme une forme mobile, non stable. Il est à la fois autobiographie, arpentage de la ville, récit et poésie, un ensemble de citations, une réflexion sur ce qui signifie « habiter », indissociable d’un « circuler », etc. Le livre apparaît comme une sorte de montage, il se déploie selon des dimensions plurielles qui s’articulent, se distinguent, s’appellent l’une l’autre, évoluent ou se répètent, parfois se contredisent sans s’annuler.

Ce choix littéraire correspond à un désir de ne pas habiter une seule forme, de se déplacer à travers des formes diverses sans souci réel des frontières (ainsi troublées) : l’écriture, ici, relève d’une topographie mouvante, nomade. Il s’agit aussi d’une conséquence du rapport à la ville, du chiasme créé entre la ville et la psyché et le corps : si la ville est l’occasion d’une façon d’habiter mais aussi de se déplacer, et si ce rapport inclut toujours des échos ou résonances dans l’esprit et le corps, alors le récit qui concerne ce rapport ne peut lui-même qu’être affecté par ces principes paradoxaux.

Le livre est un lieu où habiter, il est un lieu pour errer, se perdre – s’égarer dans la ville mais aussi se perdre soi-même –, il est un lieu en lui-même nomade, intersection de tensions contradictoires, en tout cas plurielles – le caractère paradoxal du livre, à la fois point fixe et lieu nomade, étant renforcé par le fait que La Tectonique des Halles est le titre du livre que nous lisons mais est aussi celui d’un autre livre – ou le même ? – qui « aurait pu avoir pour titre La Tectonique des Halles ».

Si le livre de Guillaume Marie relève d’une sorte de psychogéographie, il est également une pratique d’un certain rapport entre la ville et le texte, ce qui fait que La Tectonique des Halles est aussi une méditation ou une rêverie à propos de l’écriture – l’errance d’un discours qui évoquerait ce que peut être écrire. De fait, la ville de Paris est perçue comme un texte : ce « livre foisonnant que la ville représentait pour moi ». Si la ville est un texte, c’est parce qu’elle est peuplée de ce qui a pu être écrit à son sujet, des fictions, des romans, de la poésie qui ont eu ou ont comme référent, comme cadre, cette ville – et dont l’auteur donne des passages : « passages » d’un livre ; « passages » dans ou de la ville, comme dans les passages parisiens sur lesquels Benjamin a écrit ; le livre deviendrait lui-même un lieu par lequel passer dans d’autres, d’autres livres, d’autres expériences de soi et de la ville.

Si la ville est un livre, c’est parce que du sens y circule, des énoncés par lesquels la ville est vécue, perçue, pensée, éprouvée – la ville autant que soi, les deux allant ensemble. La ville est lue autant que je me lis par mon rapport à la ville. L’auteur, à travers le livre, multiplie les moments où il énonce des souvenirs, des perspectives, des aspirations liés à Paris comme autant de propositions indissociables de la ville, au même titre que d’autres énoncés plus objectifs comme des noms de lieux, de rues, sans compter les texte évoqués d’autres auteurs. La ville ainsi perçue ou pratiquée apparaît indissociable de livres, de phrases, de récits subjectifs et objectifs, descriptifs ou évocateurs : un ensemble de phrases qui en font effectivement un livre.

Si la ville est un livre, il est important que celui-ci soit « foisonnant », c’est-à-dire pluriel, divers, non unifié en une seule narration homogène. La ville est l’expérience de significations qui se mélangent, se juxtaposent, jaillissent sans aboutissement, partent dans plusieurs directions. Si elle est un livre, le sens de celui-ci est fuyant, n’est pas saisissable – un livre où l’on se perd puisque le sens y est nomade. On peut jouer sur la double définition du mot « sens » pour avoir l’intuition que la ville-livre est à la fois un lieu où habiter autant qu’un lieu où s’égarer, lieu en lui-même mobile, nomade.

Ce serait alors peut-être cela l’image de l’écriture et du livre qui anime La Tectonique des Halles, qui informe le livre lui-même et correspond autant à un désir d’établissement, de territoire fixe, qu’à un désir de sortir de ce territoire, d’en faire le lieu de fuites, d’égarements, d’errances à partir d’un dehors omniprésent.

Peut-être est-ce aussi une image du sujet, du rapport à soi et aux autres, au monde.

Guillaume Marie, La Tectonique de Halles, éditions Corti, janvier 2026, 72 pages, 15€.