Chronique : Orgelet de janvier n’amène jamais une bonne année

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La semaine dernière, alors que je me remettais difficilement des libations obligées de décembre et de l’ingestion successive de plusieurs galettes des Rois au bureau, en famille et en dégustation gratuite chez mon pâtissier habituel, j’ai été interpellé par le nombre d’articles consacrés à l’œil malade du président Macron et à ses lunettes d’aviateur de marque.

J’ai dénombré près d’une centaine de « papiers », articles de fond ou d’attrape-clic traitant de l’orgelet présidentiel et des bésicles non moins régaliennes qui m’ont immédiatement renvoyé aux plus belles heures du journalisme people façon Paris Match ou Point de Vue. C’est en lisant un premier titre (se) demandant « quelle est la marque des lunettes portées par Emmanuel Macron à Davos ?» que je me suis dit que la presse devait avoir bien peu de choses à relater pour s’intéresser ainsi à un instrument permettant de pallier des défauts visuels ou de protéger des yeux. Fussent-ils étatiques. Porteur moi-même d’un dispositif de correction qui me permet de ne pas végéter dans un flou pas du tout artistique qui m’a fait confondre un jour mon correspondant linguistique affublé d’une chapka soviétique avec un sosie de Demis Roussos sur un quai de gare est-allemand… je me moque de connaître la marque des lunettes d’Emmanuel Macron comme de ma première paire de lentilles jetables.

Je veux bien admettre que le style est politique, que le vêtement (une veste à col Mao, une casquette militaire, un costume sur mesure plutôt qu’une guenille de prêt-à-porter…) en dit long sur la psychologie ou l’état d’esprit qui anime tel ou telle porteur·euse de manteau ou de gilet jaunes. Je veux bien me faire à l’idée que l’accessoire (vestimentaire) est parfois loin d’être superflu quand il est une signature, un marqueur. Quand il n’est pas un signe d’appartenance (jusqu’à l’identification) à une quelconque idéologie… Raison (entre autres) pour laquelle je ne porte pas de polo anglais à col tricolore ou de lunettes avec caméra intégrée capable de capturer sans leur consentement les faits et gestes de mon entourage ou de me montrer en train de lire Le Chasseur français dans la salle d’attente de mon ophtalmo.

S’intéresser uniquement au falbala en marge d’un sommet économique dont la vocation est de réunir des patrons de multinationales, des banquiers, des milliardaires, de puissants responsables politiques et des intellectuels influents du monde entier, sous l’égide d’une fondation à but non lucratif (sic) me fait m’interroger sur la pertinence et la légitimité de la viralité, sur l’incarnation, sur le narratif induit par des lunettes de soleil fabriquées dans le Jura. Mais à la réflexion, comment pourrait-il en être autrement à l’heure de la saturation (médiatique et des esprits) imprimée par Trump et ses séides, au moment (durable malheureusement) où les monstres réécrivent le réel ? Ce que pointe Asma Mhalla dans Cyberpunk (cette semaine dans Diacritik) analysant la sphère politique qui se dissout dans la Tech : c’est un « Léviathan à deux têtes. L’une orchestre le show pendant que l’autre code le système ».

On pourra toujours ironiser à loisir sur la tenue vestimentaire des grands de ce monde (rois, reines, princesses, princes, cheffes et chefs d’États, jusqu’au Pape qu’on ne verra jamais monter les marches du Met Gala ou du Festival de Cannes parce qu’il le vaut bien) ou sur la longueur de la cravate de Donald Trump qui cache mal son entrejambe et encore moins son ego. On pourra toujours gloser jusqu’au sarcasme sur le fait qu' »orgelet » est une affection de la paupière et, avec majuscule, une commune du Jura située à 18 minutes de route de l’endroit où sont fabriquées les lunettes de kéké du président Macron (en empruntant la D52 qui est beaucoup plus praticable que la D678 actuellement en travaux). On le pourra… si l’on ne se contente pas du prétexte d’une vague ressemblance binoculaire entre Maverick et le locataire de l’Élysée pour ne retenir que le prix (anecdotique) d’une paire de lunettes aux verres teintés en bleu européen.

Parce que, pendant ce temps-là, le totalitarisme galope, l’effondrement se poursuit (qu’il soit écologique ou intime, comme le souligne Édouard Louis, « selon une logique des relations qui englobe un monde, un microcosme qui est en même temps lui-même et l’indice d’un monde plus large – social, politique, ou bien plus énigmatique »), et que les réécritures (de l’Histoire, des récits, des livres, même) sont quotidiennes. Et dans tous les cas, je ne vois pas cela d’un bon œil.