Il est possible que le plus beau livre de la rentrée littéraire soit bulgare.
Avec Le jardinier et la mort, titre aux fausses allures d’un lied de Schubert, Guéorgui Gospodinov revient sur la perte de son père, survenue à la fin de l’année 2023. Dès les premières phrases, il tâtonne, car nul ne sait ni ne saura jamais écrire sur un amour trop grand. Raison pour laquelle le début de ce livre rappelle celui de La huitième vie, quand Nino Haratischwili écrivait : « Cette histoire a plusieurs commencements et j’ai du mal à me décider pour l’un ou l’autre, parce que tous constituent le début ».

C’est qu’il y a en outre quelque chose d’étrange que de commencer par une fin. Comment débuter ? À partir de quand la raconter ? Quand la fin commence-t-elle vraiment ? Quiconque a écrit sur la mort se confronte à ces questions. L’auteur ne cesse de revenir sur cette façon de commencer en une centaine de brefs chapitres, y compris trente pages après le début du livre, quand il se dit que le texte pourrait tout aussi bien commencer à l’aéroport de Sofia.
Pour Gospodinov, une seule certitude : le père était jardinier. Et c’est à cette idée, ce lieu précis qu’il ne cesse de s’arrimer, mais aussi à cette sensation mâtinée d’aveuglement : « Je ne savais pas encore, je ne voulais pas savoir ». Le père, lui, répétait constamment une phrase, sorte d’auto-persuasion ou de mantra que l’on croise des dizaines de fois et qui se retrouve même en épigraphe : « Rien d’effrayant ». La pudeur du fils croise alors celle du père, conscient de son état : « Je vous en cause, du tracas, se lamentait mon père, je vais vous gâcher Noël ».
D’emblée, on pense au Journal de deuil de Roalnd Barthes, qui écrivait : « Qui sait, peut-être un peur d’or dans ces notes ? » Gospodinov, pour sa part, écrit : « J’aimerais qu’il y ait de la lumière, une lumière d’après-midi, douce, dans ces pages ». Et force est de reconnaître que l’auteur est bien le digne fils de son père. Avant lui, le père déjà était épris de récits : « Il racontait, mon père, à la vie, à la mort il racontait ». Ce père démiurge et poète, conteur-né, « Don Quichotte de l’entreprise agricole » ou Laërte qui s’ignore, selon son propre fils, avait sa manière bien à lui de modeler son environnement : « Mon père réussissait à transformer chaque endroit en jardin, chaque maison en foyer ».
Ce père avait par ailleurs le don de voir le sublime jusque dans la bouse d’un buffle, et de rectifier l’adage de Dostoïevski de la manière suivante : « Nous, ici, nous sommes heureux uniquement parce que nous ne savons pas à quel point nous sommes malheureux ». Sans le moindre pathos, entre deux réflexions sur l’absence des pères dans la littérature mondiale, Gospodinov restitue à merveille l’envers des paroles paternelles, forcément pudiques. « Viens un peu ici, te reposer » prend un tout autre sens une fois le père disparu. De même, c’est un nouveau rapport au langage induit par la maladie que l’auteur reproduit et nomme « les épicrises de la langue », un langage médical qui n’éclaire rien mais recèle une telle violence qu’il n’est capable de lire certains compte rendus que des années après. Pour en venir à cette conclusion : « Jusque-là, je savais que le latin était une langue morte. À présent, je sais que c’est la langue de la mort. La mort parle en latin ».

Si le jardin était la grande passion de son père, c’était aussi un lieu que ce dernier aimait lui montrer, à chacun de ses retours, un lieu qui leur servait de réunion, de partage : « La première chose qu’il faisait à mon arrivée était de m’y emmener et de me le montrer. Il était chaque fois différent ». Cela explique pourquoi le père apparaît par le truchement d’une feuille de menthe, en route pour l’Inde, juste après sa mort. Mais, à vrai dire, éprouver la perte du père, c’est surtout réaliser que la présence de ce dernier est partout et que tout nous ramène à lui, y compris dans les aéroports où on n’a pourtant jamais été en sa compagnie. Dans L’Alphabet des femmes (2014), déjà, le père et la botanique étaient très présents, fût-ce en filigrane.
Dans Le jardinier et la mort, l’auteur livre quelques clés sur la genèse de son parcours d’écrivain. La façon dont il compte les marches d’escalier que son père doit monter ou observe fébrilement ce dernier descendre dans un puits trahit en effet l’obsession primaire, celle qui pousse à écrire : la peur de perdre ses parents, que l’on ne cesse de rejouer et qui ne cesse de nous hanter, dès l’enfance. C’est de cette peur étouffée, parce qu’elle est honteuse, et de cette impossibilité de continuer à vivre en se taisant, que provient l’écriture.
Les derniers jours d’un proche et la perte ont ceci de particulier de remodeler le rapport aux êtres, au temps et aux choses. Gospodinov se demande soudain comment annoncer la nouvelle à son chien, qui demeure joyeux, il médite des poèmes de Dylan Thomas ou Tomas Tranströmer, s’interroge sur son amour passé pour les cimetières et le devenir des plantes, leur capacité annuelle à renaître, contrairement aux hommes. Il ne sait plus quoi faire, comme le souligne l’anaphore du dernier chapitre. Au contact de la Grande Faucheuse, après son passage dans nos vies, l’amour perdure toutefois, et c’est la grande leçon du livre. Rien ne saurait entacher un tel amour, qui est bien plus fort que la maladie et la mort : « Il avait fondu, mais pour moi c’était toujours le même, le plus beau, le plus grand, mon père ».

Les jours qui suivent l’enterrement relèvent du cataclysme. Le jardin est synonyme de jachère, donc de mort. Le téléphone devient l’objet « d’une terreur métaphysique » ; Gospodinov choisit d’ailleurs de conserver le numéro de téléphone de son père dans son répertoire. Mais il existe des trésors insoupçonnés : le carnet du père en est un. L’auteur cherche à s’en faire l’exégète scrupuleux, revenant sur l’absence d’épanchement intime et sur certains termes, examinant les vides et sa graphie.
Au bout de la douleur, au bout des après-midi sans fin et des étés sans retour, il y a une porte qui donne sur l’écriture. Conformément au vœu de Paul Ricœur, qui consiste à toujours raconter des histoires, Gospodinov remonte le fil de la vie de son père. Il sonde enfin le silence que cette mort a instauré entre sa mère et lui, s’interroge sur le bien-fondé de son entreprise et de sa quelconque pertinence pour faire face au chagrin, alors que rien n’est en mesure d’apaiser le manque : « Je me demande seulement si les brindilles de ces mots l’apaisent ou si elles l’attisent encore plus ».
Bien incapable de succéder à son père au jardin, Gospodinov compose néanmoins un jardin de mots, humble et délicat. « Ce livre n’est pas d’un genre facile », admet-il. Mais l’écriture est la seule chose qui sauve. Son père voulait vivre jusqu’à la Saint-Guéorgui, au mois de mai ? Il achève l’écriture de son livre à ce moment précis, l’écriture et la mémoire n’ayant d’autre but que de perpétuer notre amour. C’est aussi ce que Joseph Brodsky écrivait à propos de Nadejda Mandelstam : « S’il existe un substitut à l’amour, c’est la mémoire ».

Les premières phrases du livre — « Mon père était jardinier. À présent c’est un jardin » — s’éclairent de plus en plus au fil des pages. Il faut les garder à l’esprit. Mais en refermant le livre, on pense à une autre phrase, de Federico Fellini : « Il n’y a pas de fin. Il n’y a pas de début. Il n’y a que la passion infinie de la vie. » Jusqu’au bout, jusque dans la maladie, la vie est là, saisie dans sa beauté la plus poignante. Texte rare sur l’amour filial et le rapport père-fils, nécessairement pudique, Le jardinier et la mort est un livre inoubliable.
Guéorgui Gospodinov, Le jardinier et la mort, éditions Gallimard, août 2025, 240 pages, 21,50€. Traduction de Marie Vrinat-Nikolov.