Cédric Le Penven : Être, ou ne pas Être (Un peu d’être)

© éditions Unes

Né en 1980, Cédric Le Penven vit et travaille comme enseignant à la campagne, dans le Sud-Ouest de la France. Outre un essai sur l’œuvre de Thierry Metz, poète encore trop peu connu à l’écriture pourtant saisissante de douleur mal contenue, il a publié depuis les années 2000 une douzaine d’ouvrages de poésie, livres dans lesquels on retrouve parfois quelques échos de ses conversations avec ses élèves mais également l’expression insistante de son besoin de nature. Ce ne sont pourtant là que contrepoints dans une œuvre poétique dominée par la difficulté à être avec les autres, avec soi-même, à devenir père après avoir été un enfant, un adolescent battu, jeté à terre, plus bas que terre.

Affirmons-le d’emblée : Cédric Le Penven n’a jamais versé dans le misérabilisme et le larmoyant. Ce ne sont que quelques fragments de cette jeunesse très cabossée, ceux qui sont restés dans sa mémoire, qui affleurent à la surface d’un texte hésitant souvent entre poésie et carnet, établissant un lien intime avec le lecteur, lui confiant ses doutes, sa difficulté à continuer de vivre. Avec Un peu d’être, l’auteur change cependant d’optique. Dans ce nouvel opus, il a voulu non plus suggérer ses ruses et ses rechutes dans la tentative qui est la sienne de vivre en compagnie de ses souvenirs traumatiques mais comprendre d’et comment lui venaient ses poèmes (ce sont les titres des deux parties qui structurent ce texte). Et là où nous aurions été en droit d’attendre un traité analytique, un essai raisonné et un peu systématique sur les causes et les conditions d’apparition de son besoin d’écrire, ou un autre art poétique comme il en a tant existé, tentant de développer, de préciser les règles et parfois les « recettes » nécessaires à la production d’un ouvrage réussi, nous nous retrouvons au contraire avec un tout petit livre (12 X 16 cm), d’une quarantaine de pages à peine mais d’une écriture dense, tracée d’une encre encore noire et qui ne sèchera pas de sitôt dans l’esprit du lecteur. Celui-ci est immédiatement, dès les premières lignes, happé par ce style direct, heurté, impérieux, fait de phrases parfois sans sujet, ou sans verbe, ou d’un seul mot bien souvent monosyllabique de surcroît, adverbes de temps ou d’intensité par exemple. Ainsi en va-t-il déjà de l’incipit :

Le poème vient d’une salve d’injures et de la précision des coups sur un adolescent roulé en boule. La gorge colmatée par un cri. Très.

Une chose est sûre : pour lui, en tout cas, le poème n’est pas un jeu social et narcissique répondant à une envie de briller en faisant état d’une virtuosité verbale, d’un désir d’être connu et reconnu : « Le poème vient quand je renonce à l’accueillir », déclare-t-il, paradoxalement mais avec une simplicité qui sonne vrai. Les lignes du texte ne naissent pas d’une décision, celle de s’asseoir à son bureau et de prendre sa plume, mais d’une surprise, d’une émotion forte et imprévue et qui arrête le temps, voire qui le remonte, le renverse silencieusement, le renvoyant à ses souvenirs, ses souffrances. Cela peut être à la suite d’une question posée à sa mère, du passage d’un oiseau dans le ciel, « de retour d’Afrique », ou de la vision du bleu de Fra Angelico entourant le corps d’un supplicié au couvent de san Marco, à Florence… Cette émotion naît n’importe quand, n’importe où, de la vie la plus quotidienne ou de la grande culture. Elle l’étreint, le submerge, et pourra aboutir à une poignée de vers, un poème éventuellement… Surtout, et c’est une préoccupation qui ne l’avait jamais autant tenaillé que dans ce livre-ci où avec l’âge elle forcit et revient souvent, le poème est fait « pour habiter ce que l’on devra abandonner », pour laisser une trace – et Cédric Le Penven entend-là une trace très fine, infiniment modeste, une trace de cendre ou, comme le lui a un jour écrit le poète Jean-Louis Giovannoni, de bave, une trace « pour peupler les espaces laissés par les absents » avant de disparaître à son tour. L’écriture l’aide aussi à s’interroger dans ces moments de trouble, de déstabilisation plus ou moins prolongés sur la pertinence que l’on éprouve à se trouver, à être dans la vie ordinaire quand les coups que l’on a reçus et qui remontent à la surface semblaient nier aussi véhémentement l’évidence d’être.

Dans la deuxième partie (« Comment ? »), l’écrivain fait davantage retour sur les circonstances matérielles présidant à son envie d’écrire, qu’il situe entre insomnie et solitude, la nuit, au petit matin. Si sa femme et son fils sont mentionnés plusieurs fois dans l’ouvrage, ils ne sont jamais avec lui : eux dorment, « derrière la porte », « encore dans leur barque ». « J’écris surtout en automne et en hiver », indique-t-il ensuite. A ses yeux, ce sont les saisons où la fraîcheur, la nuit qui tombe plus vite, l‘invitent à se retrancher, à plonger en soi. Selon lui en tout cas, ce sont celles où l’on entend le mieux « les cris des hulottes et des effraies ». Et nul doute que la mention de cette chouette effraie résonne particulièrement en lui dans le calme et l’obscurité, quand tout semble mort dans son jardin et au-delà de son jardin, dans la nature devenue ténébreuse. Ce sont aussi, à ses yeux toujours, les saisons de ces « peuples rongeurs, [des] dérobades de sauvagine, [d’] animaux têtus qui ressassent et creusent à l’aveugle ». Comme Cédric Le Penven lui-même, qui ressasse et creuse lui aussi à l’aveugle cette naissance mystérieuse, ce surgissement de la poésie quand tout est noir autour de lui, quand tout ou presque est mort. Comme dans ses autres ouvrages, on ne trouve dans Un peu d’être nulle tentation d’apitoiement, nul désir de remonter aux causes des coups, aux raisons ou à la déraison du père. L’exploration poétique n’est pas pour Cédric Le Penven une analyse psychologique et encore moins une thérapie : élaborer, composer ses poèmes n’apaise pas la douleur, ne calme pas leur auteur. Au contraire : l’écriture ravive les plaies, réveille la souffrance de l’enfant et la rappelle péniblement, durement à la conscience de l’adulte qu’il est quand même parvenu à devenir.

La parole de l’auteur étonne par sa sincérité mais aussi par sa volonté de ne pas adopter une position morale et surplombante pour relater cette violence qu’il a endurée et qu’il ressent toujours en lui. Il n’accuse pas, ne recherche pas les responsabilités, ne règle pas de comptes. Il exprime, mais toujours très simplement, avec les mots de la vie quotidienne et beaucoup de pudeur, ce qui se passe en lui, ce qui se déclenche et quand, pourquoi. Si l’homme de lettres n’entend pas revenir aux causes, c’est parce que ce sont les conséquences de ce passé qui ne passe décidément pas qui comptent. Sa vulnérabilité, encore aujourd’hui, et qui peut se manifester à tout instant. Sa fragilité d’adulte, d’époux, de père, qui vit peut-être plus à côté des siens qu’avec eux.

Pourtant, dans les dernières pages, une lueur d’espoir ténue, vacillante s’élève. C’est celle qui l’appelle encore à rejoindrevéritablement, pleinement les siens, une aspiration renaissante à trouver les mots pour leur dire comment il est parvenu à vivre quand même depuis dix ans qu’il a un fils, depuis vingt ans qu’il connaît sa femme. Remarquons encore que le nom de sa compagne n’est jamais donné, dans ce livre et dans les précédents. Ce poète occitan, faut-il le rappeler ? la désigne comme « l’aimée », rejoignant peut-être ainsi la tradition courtoise des troubadours provençaux qui taisaient eux aussi l’identité de leur dame. N’est-ce pas une façon muette d’exprimer l’admiration qu’il a pour elle et l’espoir que leur amour pourrait, un jour, le sauver de la dépression, de l’anéantissement, plus que l’écriture, peut-être ?

Un peu d’être est sans aucun doute un document important pour comprendre les mécanismes de l’écriture poétique chez un auteur pour qui cette question est pour le moins complexe. Mais c’est aussi bien plus que cela : c’est un texte de haute tenue, qui ne triche pas, moralement exigeant et stylistiquement remarquable. C’est un peu d’air, un air rare, pauvre en oxygène, un air des sommets pour le lecteur aussi

Cédric Le Penven, Un peu d’être, Editions Unes, 13 €