Jean-Michel Espitallier : Le Treize (5/10)

Impacts de balles, Café Bonne Bière, 14 novembre 2015 @ Nicolas Richoffer/WikiCommons

Le Treize est le récit détaillé des attentats du 13 novembre 2015 (préparatifs, déroulement), dans l’esprit du « récit documentaire » ou du « document poétique » inspirés notamment des objectivistes américains.

Il s’agit d’un collage de rapports d’expertises, actes d’accusations du procès de 2022 auxquels Jean-Michel Espitallier a eu accès, enregistrements des appels du Samu et de la police, témoignages de victimes, médecins, forces de l’ordre, journalistes, paroles des terroristes (les titres de chapitres).

La toile de fond de ce récit est constituée du discours médiatique qui amplifie, par son incapacité à saisir entièrement l’événement, la sidération qui le frappe.

***

« On est partis, on commence. »

 

Les trois occupants de la Polo noire immatriculée 1 LKE 369 – B garée entre le 40 et le 42 boulevard Voltaire, angle du passage Saint-Pierre-Amelot, dans le XIe arrondissement, sortent du véhicule en tirant sur la terrasse proche de la salle de concert du Bataclan. Ils jettent dans une poubelle un téléphone Samsung Galaxy Core 2 blanc sans carte SIM dans lequel figurent six photos et des plans du Bataclan téléchargés dans l’après-midi depuis l’Appart-City d’Alfortville.

 

/ Tout d’un coup on entend trois claquements. Et mon mari me dit : « Il y a des mecs armés. » / J’ai le réflexe de me cacher sous ma table, et là j’ai vu un homme à terre qui ne bougeait plus. Et j’ai vu arriver l’un des tireurs avec sa kalachnikov, à quelques mètres de moi, c’était un très beau jeune homme, très jeune, très calme, pas du tout un visage haineux, non, tranquille. / Samu de Paris, bonjour. – Oui, bonjour, on vient de prendre des balles, à côté du Bataclan. Mon mari est blessé, moi aussi. Je sais pas l’adresse. On n’est vraiment pas bien. Boulevard Voltaire, à Paris. – Il y a beaucoup de blessés autour de vous ? – Oui il y a au moins quatre blessés. Mon mari est couché, il y a une personne inconsciente et on entend toujours des coups de fusils, d’ailleurs. Je suis vraiment pas bien. Je vais bientôt… – Les secours sont déjà partis, Madame. – Oui, merci. / Les personnes sont sans doute retranchées à l’intérieur du Bataclan, mais ça n’est qu’une supposition, je ne peux pas vous en dire beaucoup plus. – À quelle heure ce sont produits les premiers échanges de tirs ? – Je pense, il y a 20 à 30 minutes. Et ça tire encore à l’instant, j’entends encore des coups de feu à l’instant. Apparemment c’est de l’intérieur du bâtiment. – Est-ce que vous avez vu des victimes ? – Oui, j’ai vu plusieurs victimes. Je suis incapable de dire l’état, mais j’ai vu des gens qui visiblement ne pouvaient pas marcher et qui étaient portées par plusieurs personnes. / Des bruits d’armes automatiques. / Je me trouve actuellement rue Oberkampf, une rue très fréquentée avec ses cafés, surtout le vendredi soir et les gens ne savent pas trop quoi faire ni où aller, les patrons d’établissements leur demandent de rentrer au plus vite et de se mettre à l’abri, puisqu’on a entendu des coups de feu il y a moins d’une dizaine de minutes. – Quelle est l’atmosphère en ce moment, qu’est-ce que vous pouvez voir autour de vous ? – Écoutez, pour l’instant, les gens ne sont pas véritablement informés de ce qui se passe. Ce sont les vigiles aux entrées qui eux ont des informations et notamment celui avec qui j’ai parlé m’a dit qu’ils avaient des contacts avec la police qui leur a demandé de faire rentrer les clients au plus vite à l’intérieur des cafés. / Je suis à environ 200 m du Bataclan, à l’angle Voltaire/Richard-Lenoir, la police a sécurisé le périmètre, contrairement à ce qui se passait il y a 1/4 d’heure, il y a des badauds, on leur dit de se mette à l’abri, ça a commencé à tirer il y a une demi-heure. Il y avait deux blessés, aux jambes, qui venaient du Bataclan et selon eux plusieurs personnes s’étaient mises à tirer, ils ne savaient pas combien. Il y a eu deux fusillades, en tout cas j’en ai entendu deux, la première en fait a été assez longue, on a cru à des pétards, puisqu’on était chez nous, et puis quand on a entendu les sirènes de pompiers et en plus avec le souvenir des attentats du 7 janvier qui se sont déroulés à 300 m d’ici, on s’est dit, ça y est ça recommence, et on est allé voir, c’était par rafales mais ça s’est étendu sur 1 mn 30 ou 2 mn et ensuite il y a eu de nouvelles rafales mais c’était très sporadique, je dirais 20 secondes. /

 

Les trois occupants de la Polo noire immatriculée 1 LKE 369 – B garée entre le 40 et le 42 boulevard Voltaire, angle du passage Saint-Pierre-Amelot, dans le XIe arrondissement, entrent au Bataclan à 21h47. Des tirs nourris en rafale ont lieu pendant les trois premières minutes de l’attaque, suivis par des tirs au coup par coup jusqu’à ce que survienne une forte explosion sur la scène environ douze minutes après le début de l’attaque. Les tirs sporadiques se poursuivent encore une vingtaine de minutes, deux des trois individus étant montés aux balcons d’où ils visent des spectateurs coincés dans la fosse, ou bien, par les fenêtres de l’étage, des blessés, riverains, passants, pompiers ou policiers se trouvant dans le passage Amelot ou boulevard Voltaire au niveau de l’intersection avec le passage. Ils tirent respectivement au moins 76, 122 et 52 munitions. Aux alentours de 22h20 les deux individus cessent leurs tirs et se retranchent avec des otages dans le couloir situé à l’étage le long du flanc gauche de la salle.

 

France 2, 22h08

LCI, 22h09

Europe 1, 22h09

Franceinfo, 22h10

BFMTV, 22h10

France Inter, 22h12

Europe 1, 22h13

BFMTV, 22h14

LCI, 22h15

Franceinfo, 22h15

BFMTV, 22h18

France 2, 22h20

Franceinfo, 22h21

LCI, 22h25

Franceinfo, 22h27

Europe 1, 22h30

Europe 1, 22h32

BFMTV, 22h32

LCI, 22h33

 

Flash spécial

 

une certaine confusion . la situation est très confuse .

 

on nous parle de . il est trop tôt pour le dire . je parle au conditionnel . c’est encore à prendre au conditionnel .

 

on parlerait de .

 

                                       Flash spécial

 

le bilan s’élèverait à . au moins . sans doute plus de . peut-être plus . sans doute au-delà .

 

vraisemblablement . très vraisemblablement . apparemment . on ne peut pas se prononcer .

 

                            Direct

 

il se pourrait que .

 

on ne peut pas affirmer . on peut supposer . ça reste à confirmer .

 

on nous empêche d’accéder .

 

        Flash spécial

 

je suis incapable de dire combien . je suis incapable de dire où . je suis incapable de dire comment . je suis incapable de dire l’état . je suis incapable de dire le nombre .

 

          Édition spéciale

 

 je suis incapable de le dire .

 

                                  Flash spécial

 

je suis dans l’incapacité . nous sommes dans l’incapacité . on est dans l’incapacité .

 

je ne me prononce pas . je ne me prononcerai pas . je ne me prononcerais pas .

 

   Flash spécial

 

je ne m’avancerai pas

 

« Des centaines didolâtres

dans une fête de perversité. »

 

/ C’est vraiment rempli, la salle est pleine. Ça va être très sympa. / Il y a une effervescence dans la salle, on danse collés serrés. / Je suis bien. Je regrette pas. / C’est vraiment une très très bonne ambiance. / Bonne-enfant, sympa, bonne musique. Tout le monde s’éclate. / La foule est en délire. / L’ambiance est plutôt électrique, le public est plutôt chaud. Ça démarre bien. / C’est un délire, tout le monde danse dans la fosse et même aux balcons, tout le monde est joyeux, c’est un super concert. / Un petit joint, une bière, voilà, prêt pour un super concert. / Oui, ça démarre bien. / C’est un bon vendredi soir. /

 

Kiss The Devil

Eagles of Death Metal

 

Who’ll love the devil ?

Who’ll sing his song ?

Who will love the devil and his song ?

I’ll love the devil !

I’ll sing his song !

I will love the devil and his song !

Who’ll love the devil ?

Who’ll kiss his tongue ?

Who will kiss the devil on his tongue ?

I’ll love the devil!…

I’ll kiss his tongue !

I will kiss the devil on his tongue !

Who’ll love the devil ?

Who’ll sing his song ?

I will love the devil and his song !

Who’ll love the devil ?

Who’ll kiss his tongue ?

I will kiss the devil on his tongue !

Who’ll love the devil ?

Who’ll sing his song ?

I will love the devil and sing his song !

 

/ Personne n’a compris. / On a vu comme des éclairs sur la droite, on a tous pensé à une sorte de canular. / Ça fait partie du show. / Au début, on a cru que ça faisait partie du spectacle. / Une mise en scène étrange. / Une blague. / Un happening du concert. / Des feux d’artifice ou quelque chose comme ça. / Une bande enregistrée. / Comme des bruits de pétards, très violents. / Des pétards. / S’ils ont fait ça, le concert va être encore plus ouf que je ne pensais. / J’ai cru d’abord à un problème technique. / J’ai pensé que ça n’était vraiment pas malin, jeter des pétards dans la salle, c’est hyper dangereux. / Dans la chanson j’entends des « tac-a-tac-a-tac-a-tac », complètement hors du rythme en fait, et ça couvre la musique. / Des clac, clac. / Des claquements métalliques répétés. / Et ça fait un bruit de, de malade. / On imagine des choses normales, enfin, normales, des choses qui peuvent arriver. / C’est un règlement de compte dans la salle. / C’est un mec qui est venu tuer sa femme et son amant, et qui repart. / Je reconnais tout de suite le son de la kalach. / Et là je vois le groupe en panique, je les vois quitter la scène. Et je me dis que ça, ça n’est pas prévu dans le show. / Je crois que les lumières se sont rallumées assez vite. /

 

On a des coups de feu au Bataclan. Coups de feu au Bataclan. Apparemment tout le monde est en train d’évacuer les lieux. Ça court dans tous les sens, au niveau des caméras ça se voit.