Terra incognita 1 : Lucie Taïeb, « L’irrémédiable existe » (La mer intérieure)

Cottbuser Ostsee, 2019, © Leonhard Lenz/WikiCommons

À la rentrée de septembre 2024, Flammarion a inauguré une nouvelle collection dans laquelle « universitaires et écrivains des nouvelles générations » proposeront « des enquêtes variées abordant la politique, la terre, le social et l’intime ».

Selon ses directeurices, l’historienne des sciences Frédérique Aït-Touati et le sociologue Arnaud Esquerre, cette collection « vise à faire émerger de nouveaux concepts et idées, et à mettre en lumière des objets et des territoires encore largement inexplorés ou embryonnaires ». Les trois premiers livres projetés dès le début sont sortis, un quatrième est annoncé pour la fin septembre. Il est dès lors possible de se faire une idée plus précise du projet même si, en connaissant un peu les travaux de Frédérique Aït-Touati, on peut deviner un fil conducteur. Entre les Contes de la lune, où la fiction vient en aide aux sciences pour explorer l’inconnu de l’espace, et Terra forma, qui explore les dessous terrestres négligés des cartographes traditionnels, on pouvait imaginer une grande liberté donnée à ces nouvelles voix entre recherches scientifiques et explorations littéraires.

Approcher la terre comme si elle avait encore des secrets à révéler, comme on avait l’habitude de le dire aux époques des soi-disant grandes découvertes, semble avoir un air révolu. Pourtant, les études décoloniales, de critical race theory et anthropologiques récentes, pour ne nommer que quelques champs qui bousculent des idées arrêtées, redessinent un globe qui se libère des visions ethno- et eurocentrées. Autrement dit : d’autres brouillages de pistes et remises en question de chemins battus sont les bienvenus.

J’apprends, en lisant Zones. Terre, sexes et science-fiction, d’où vient le terme « Terra incognita », qui donne son nom à la collection. Dans une première théorie de zones habitables, inhabitables ou inaccessibles, l’Antiquité grecque déterminait deux ceintures habitables sur la sphère, la première représentant l’écoumène grec, la deuxième, sur l’hémisphère sud, quoique considérée comme habitable, étant séparée du Nord par la zone torride du milieu, donc inaccessible et inconnue (incognita). Ce sont les Antipodes, écran de projection et d’imagination des mythes et des légendes : « les Antipodes sont le plus souvent représentées par des espaces blancs et désignés comme terra incognita (terres inconnues et inconnaissables), devenant de véritables supports de l’imagination. » (Zones).

C’est ainsi qu’on peut appeler le dénominateur commun des trois premiers livres de la collection, même s’il s’agit désormais de zones connues — la cosmologie grecque n’a pas survécu à l’homogénéisation de la planète où tout est devenu habitable, exploitable et interchangeable du moment où cela est régenté par le centre colonisateur et extractiviste.

Les zones dont il est question dans les quatre premiers livres réinterrogent le prétendu connu ou évident et paraissent ainsi sous un nouveau jour : hétérogènes, non assimilables, discontinues, peut-être susceptibles d’évoluer autrement que le destin qui leur a été et leur est réservé, hors des gonds qui les entravent.

Dans cette première exploration – premier épisode sur quatre – des livres de cette collection, il s’agira de La mer intérieure, de Lucie Taïeb.

La mer intérieure – enquête de Lucie Taïeb dans les environs de Cottbus, au sud-est de Berlin, en plein pays sorabe – fait de la destruction de plusieurs villages, de la lutte et du deuil de ses habitant.e.s, le sujet du livre. « Terra incognita » peut signifier ici que les voisins se connaissent mal, s’ignorent beaucoup et pensent par le biais d’invocations rédhibitoires, du genre : le « moteur franco-allemand ». Ici, il ne s’agit pourtant pas de cela, bien qu’il s’agisse d’une histoire de « croissance économique », comme il y en a beaucoup et qui contiennent de moins en moins le rêve promis. Un autre slogan, cette-fois de l’outre-Rhin, étant : les « paysages florissants » promis par Helmut Kohl. Ces villages ont dû céder face à une extension de mine à ciel ouvert qui, à son tour, a fermé après qu’ait été extrait tout le charbon qu’elle contenait, et qui est désormais remplacée par un projet de base de loisir, avec en son centre un grand lac à venir (d’où le titre du livre).

Comme dans Freshkills, dont elle termine l’écriture au moment où elle entend parler de Cottbusser Ostsee (lac de l’est de Cottbus, qui fait aussi entendre la mer Baltique — Ostsee), Lucie Taïeb mêle histoire personnelle et enquête thématique, le parallèle se trouvant dans la destinée finale de l’espace considéré : la base de loisir comme invisibilisation de ce qui est arrivé avant. Mais le parallèle s’arrête là car cette « Mer intérieure » est autrement peuplée, l’histoire personnelle étant autrement imbriquée avec le combat des habitant.e.s, leur persévérance jusque dans la défaite. Elle y ajoute un niveau méta en commentant ses démarches, jusqu’à l’observation du processus compliqué de la rédaction : une appréhension dès le départ, alors que l’autrice est en quête d’un nouveau sujet : « Je ne sais pas, alors, que le réel parfois répugne à se laisser réduire à cet état de « sujet ». Et je ne m’avoue pas qu’il y a, à mes yeux, une forme d’indécence, d’opportunisme, à transformer en sujet une histoire qui n’est pas la mienne ».

Freshkills, le livre qu’elle est en train de terminer à ce moment-là, concerne une décharge à ciel ouvert transformée en parc de randonnée et de distraction. Les promeneurs et promeneuses y marchent aujourd’hui sur une pellicule végétalisée et arrangée, au-dessus des détritus déposés pendant des décennies. L’histoire prend, juste avant la fermeture, une tournure dramatique lorsque des débris en provenance du World Trade Center, en 2001, mêlés à de la chair humaine, y ont trouvé leur lieu d’enfouissement. Autrement dit, l’espace est peuplé de fantômes. Dès qu’on touche au sol, on touche aussi aux charniers et aux cadavres enfouis.

Dans une moindre mesure, c’est la perte d’un proche, dont le fantôme nous hante, comparable à la douleur fantôme qui se manifeste dans le cas d’un membre perdu, amputé, comme s’il existait encore : « Je décide bientôt que cette présence, c’est la rencontre de celle venue étudier ici au début des années 2000 et qui aurait pu rester dans cette ville, avec celle qui revient désormais, près de vingt ans après, plus âgée, et avouons-le : toujours vaguement perdue. Le fantôme de l’une l’aide l’autre » (La mer intérieure).

Un double, une présence passagère, ou un fantôme qui revient de plus loin encore, la mère – c’est ce trouble entre mer et lac créé par l’allemand « See » (ou encore, l’anglais « vois-tu » ?) qui est responsable de l’état de l’enquêtrice. Ou est-ce une narratrice, comme elle le suggère par le renvoi à la fiction ? D’une manière sensible, presque pudique, elle mène son enquête, essaie de se protéger, entre la fascination pour son sujet et l’histoire qui n’est pas la sienne, mais peut le devenir par ricochet.

Plus loin, un court résumé de l’état des choses, bref et précis :
« Les villages ont été rasés.
L’eau a été pompée
Les nappes phréatiques ont été asséchées.
Les étangs ont été détruits.
Les habitants ont été déplacés.
Les occupants ont été délogés.
La mine a été exploitée.
Aujourd’hui : petit bateau en bois au bord d’un lac de sable. »

Tout peut aussi se dire au présent : ils sont rasés, l’eau est toujours pompée comme les nappes continuent à être asséchées, car la centrale thermique toute proche, qui n’est pas fermée comme la mine, est très gourmande en eau.

À l’opposé de ce bref résumé, l’autrice observe patiemment l’évolution historique du conflit entre les habitant.e.s (et par là celui d’activistes environnementaux venus d’ailleurs) et les exploitants passés et présents de la mine. C’est d’abord l’État – comme tout commence sous le régime de RDA – et ensuite un privé, une multinationale suédoise, Vattenfall, mais soutenue par l’État et ses représentants du « bien commun » (aujourd’hui, le plus souvent réduit à des slogans comme : « croissance économique et emplois »).

Le fil conducteur de l’enquête, c’est la perte du chez-soi, multipliée par le nombre de personnes qui ont perdu leur maison, le deuil de cette perte, et la question de la compensation de cette perte. Y a-t-il un dédommagement possible ? Oui et non. Comme Lyotard le précise dans Le Différend, le litige se distingue du tort : dans le premier cas, le plaignant peut obtenir un dédommagement devant les tribunaux – par exemple Horno obtient, après une longue lutte, la reconstruction de son village à l’identique, quinze kilomètres plus loin de l’emplacement initial, détruit par la mine. Par contre, le tort subi n’est pas réparable. C’est une perte d’histoire, de la culture et de la mémoire du lieu, et de ses habitant.e.s. Ce que Lucie Taïeb illustre par une promenade dans le village reconstruit, le plan d’eau d’agrément au centre ne pouvant remplacer l’ancien étang : tout est fait proprement, mais cela sent le toc, le fake. Il semble impossible que les villageois puissent s’identifier à cette reconstruction, aussi fidèle et soignée soit-elle. C’est là que se situe le tort subi. Lucie Taïeb le dit autrement : « La question ne serait donc pas, après la perte, de trouver quelque chose qui ressemble ou rappelle ce que l’on a perdu, mais celle des conditions nécessaires à recréer un attachement, une curiosité, un désir ».

En dehors de cela, l’autrice révèle aussi le passage entre les deux régimes qui, malgré leur différence affichée – il y aurait, d’un côté, un régime autoritaire, dictatorial, et de l’autre un État de droit, démocratique, respectant sa constitution –, ne donnent pas plus voix au chapitre à la population spoliée. Pour sortir du problème d’un article de la constitution régionale protégeant des espaces culturels centenaires, la culture, la tradition sorabe minoritaire implantée dans les villages, la nouvelle assemblée régionale vote une loi qui s’y substitue et lui permet de priver la population concernée de leurs droits constitutionnels.

Jean-Luc Godard, Allemagne année 90 neuf zéro (DR)

Lorsque Lucie Taïeb parle des excavatrices dévorant tout sur leur passage, de leur bruit infernal, je pense à Eddy Constantine qui, dans un film de Godard, erre dans un autre paysage plus à l’ouest, Werbellin, au nord de Leipzig, avalé par l’avancement d’une mine, aujourd’hui également noyée sous les eaux d’un lac artificiel. À chaque âme qu’il croise sur son passage, il pose la même question : « Which way to the West ? », actant ainsi la fin de la RDA. On connait la politique du bulldozer, elle se joint à celle de l’excavatrice.

L’enquêtrice, de retour en France, est saisie par les doutes, l’impossibilité d’écrire à partir du matériau rassemblé, mais aussi l’impossibilité de retourner pour combler les lacunes, de toute manière persistantes. Ainsi : « [c]e qui devait être un récit documentaire était en train de changer de forme, de nature, de contenu. Le sujet même de l’écriture me filait entre les doigts ».

S’y ajoute une horreur viscérale de l’écriture de l’intime, d’autant plus si cela doit être la sienne. Cet acte d’équilibriste, Lucie Taïeb le maintient tout au long de sa recherche. Cependant, le livre finit par être écrit, comme le lac finit par advenir au bout de cinq années d’incertitudes. Ainsi, la Lausitzer Rundschau peut triomphalement annoncer, comme un cadeau de Noël, le 23 décembre 2024 : « Jour historique — le plus grand lac d’Allemagne est rempli. » Et le journal peut conclure que cette « énorme surface d’eau ferme une vieille blessure » – rien n’étant moins sûr s’il faut insister autant, comme l’article le fait.

Ce que l’autrice constate pour Neu Horno – Horno détruit et reconstruit à l’« identique » quinze kilomètres plus loin – vaut aussi pour le Cottbusser Ostsee, la prétendue compensation des dégâts provoqués par l’exploitation de la mine : « Ce lieu porte en lui, invisibles, les ruines du village dont il est le double. Il est à la fois à la ressemblance de Hornu et à la ressemblance de Hornu détruit ».

Lucie Taïeb, La mer intérieure. En quête d’un paysage effacé, éditions Flammarion/Terra incognita, septembre 2024, 157 p., 21 €