Ainsi, Paris, Jules Vallès (Le peuple de Paris)

© DIACRITIK

« Nous sortions en 1850 du lycée, en 1851, nous étions déjà des vaincus ! », écrira-t-il en 1868. Dans la longue période autoritaire et affairiste qu’est le Second Empire, il reste au journaliste Jules Vallès, au futur communard, à faire de la politique à travers ses articles, en montrant les « irréguliers de Paris », cette « nation de déclassés », l’envers de la cité apparemment prospère.

« Vous me reprochez de ne pas quitter la rue, de toujours longer le ruisseau ? Je fais de la littérature par pis-aller ; la politique m’attirait avec ses orages et ses dangers. Un jour, il fallut me taire ! Je regardai autour de moi, et je cherchai des inspirations et des armes. Je n’aurais pas parlé des monstres si j’avais pu viser plus haut. Il était interdit de toucher à ceux qui conduisent le char, je courus à ceux que le char bouscule. J’ai servi à ma façon et de mon mieux la cause des vaincus et des pauvres. Je me suis fait leur historien, et en écrivant leur histoire, j’esquissais peut-être un feuillet de l’histoire nouvelle. J’ai assisté à une débâcle, et j’ai crayonné le portrait de quelques-uns de ceux qu’entraînait le ruisseau. J’ai pris les vrais souffrants au lieu de prendre les faux heureux. » (Le Nain jaune, 1867).

Ainsi, Fontan-Crusoé, désespéré tout au long de sa vie par sa petite taille, qui a connu, quand il avait faim, « bien faim », la « chasse » aux morceaux de pain desséchés laissés dans les « coins et recoins », qui vécut dans la rue, fut de nombreuses fois arrêté comme vagabond, demeura sous un arbre, aux fortifications, car « Je ne pouvais plus passer la nuit dans l’intérieur de Paris; la nouvelle organisations des sergents de ville, triplés, quadruplés, me le défendait. »

Ainsi, le sculpteur Alexandre Leclerc, dont les œuvres furent refusées à l’exposition des Beaux-Arts, et qui se pendit une nuit dans le cimetière du Père-Lachaise, « à la grille d’un caveau habité par des inconnus ».

Ainsi, « Le Dimanche d’un jeune homme pauvre », où il est question de la saucisse, le repas auquel sont condamnés les apprentis écrivains désargentés, « l’implacable saucisse ! On ne connaît pas assez, à notre époque, l’influence du cochon en littérature. Je connais des hommes de lettres maintenant en route pour l’Académie, qui ont mangé un kilomètre de boudins pendant les années difficiles du noviciat. »

Ainsi, Nina Lassave, au comptoir du cabaret en planches Génin, rue Vavin, qui fut la compagne de Giuseppe Fieschi, auteur d’un attentat manqué contre Louis-Philippe, guillotiné en 1836, « une femme au teint jaune, borgne, qui d’ailleurs était simple d’allure, et avait presque de la douceur dans la voix; quelque chose de mystérieux planait sur elle; il semblait qu’elle avait dû traverser des milieux plus hauts, et dans l’oeil qui lui restait, parfois des éclairs passaient. »

Ainsi, rue de la Chaise, Françoise, l’ancienne fiancée de Bories, un des quatre sergents de La Rochelle, initiateurs de l’insurrection de 1822, guillotinés. Une mendiante, une vieille femme cassée en deux. « Sa tête touchait ses genoux; c’était à force de s’être penchée pour écouter si Bories ne lui parlait pas du fond de sa tombe. Elle croyait entendre ce coeur de héros qui battait sous la terre. »

Ainsi, la femme à barbe, habillée en homme, « portant dans le sac bleu qu’elle a au cou un jeu de cartes écorné, graisseux, avec lequel elle tire la bonne aventure, pour avoir le droit de demander l’aumône; les enfants s’écartent, les jeunes filles ont peur, et le poète, pensant au Dante, dit : Voilà le vieux sapeur, qui revient de Lesbos ! »

Ainsi, les chanteurs ambulants, les manchots, les aveugles, « conduits par un chien sale ou une vieille femme soûle, portant un accordéon comme une excroissance », les goualeuses (parmi elles se trouvent « des institutrices qui ont donné trop de coups de canif dans leur diplôme »).

Ainsi, Léon Bonvin, qui tenait une guinguette dans la plaine de Vaugirard, et peignait dans les bois quand il le pouvait (il avait eu la « maladie », c’est-à-dire s’était « senti pris de la fièvre de l’art »). Il s’est pendu à un arbre. La branche s’est cassée : « le seul dégât qu’il ait commis dans sa vie. Il avait tout juste trente-deux ans. »

Ainsi, Mme Gaux, la libraire de l’Odéon, trente ans sous les galeries dans sa boutique, « républicaine à la Marat », « fusilleuse en paroles », qui laissait les pauvres feuilleter ses livres, réchauffer leurs mains sur sa chaufferette, eux « qui ne savaient où aller et étaient las de la solitude horrible de leur grenier ». Ainsi, ainsi ces « mutilés » de la société, ces victimes, ces déchus, ces inadaptés, cette foule, « bouffonne ou lamentable », des malheureux, ce Peuple de Paris.

***

Le Peuple de Paris, Jules Vallès, présentation de Jérôme Latta, éditions divergences, 2025, 16€.
(Les articles retenus sont parus dans divers journaux entre 1860 et 1870).