Sébastien Labrusse : Laver le regard (Vers Philippe Jaccottet)

Alexandre Hollan, Vie silencieuse, Acrylique sur papier, 70 x 90 cm, 2022 (DR)

Philippe Jaccottet aurait eu cent ans cette année. Avec Vers Philippe Jaccottet, le philosophe publie un livre qui rend hommage au poète de diverses manières.

C’est d’abord en tant que sujet lecteur que l’auteur s’exprime : « Le lecteur, jeune souvent, décide, après une première approche de l’œuvre, de tout lire. Si l’auteur est un contemporain, le rencontrer sera vécu comme une chance inouïe ». Que la rencontre avec Jaccottet ait eu lieu en apercevant Cahier de verdure dans la vitrine de la librairie Tschann, à Paris, un soir de septembre 1990, ou bien quelque temps auparavant, par le truchement de la préface que Jean Starobinski consacre au volume Poésie 1946-1967 importe peu.

Vers Philippe Jaccottet revient d’abord sur un coup de foudre immédiat pour une œuvre dont l’auteur remarque d’emblée qu’elle « ne claironne pas », mais renonce à la puissance pour mieux dire « le manque d’assurance ». Et si le souvenir exact de ces premières lectures demeure flou, un élan indicible pousse Sébastien Labrusse à entamer une correspondance avec Philippe Jaccottet qui, très vite, débouchera sur quelques rencontres physiques, chez le poète, à Grignan.

L’auteur rappelle à quel point Jaccottet fut aussi un grand traducteur et, partant, un médiateur formidable vers d’autres œuvres. D’une manière très fine, il questionne la porosité entre paysages, peinture et poésie : « Rencontrer Philippe Jaccottet, c’est rencontrer son monde, littéraire d’abord, mais aussi pictural ». Peu à peu, il apparaît que les paysages s’accordent aux poèmes et aux tableaux qu’il affectionne.

Dans les années 1960, Jaccottet commençait ainsi un poème : « Qu’est-ce donc que le chant ? Rien qu’une sorte de regard ». Sébastien Labrusse, lui, reconnaît la place fondamentale que l’inscription géographique sur le temps long a joué sur l’œuvre du poète, installé dans la Drôme à partir de 1953 : « Jaccottet ne les aurait pas écrites s’il ne s’était installé à Grignan, dans ce pays où la lumière, déjà méditerranéenne, n’est pas sans rappeler celle de la peinture de Cézanne ». Et cela vaut aussi pour son épouse : « La peinture d’Anne-Marie ne serait pas devenue ce qu’elle a été sans l’installation du couple à Grignan ».

Ce livre rappelle fort justement qu’en dépit de son isolement certain et des titres de certains recueils, Jaccottet ne s’est pas tenu à l’écart du chaos du monde, fût-il intime (le deuil) ou plus général (d’ordre géopolitique) : « Son écriture ne se détourne jamais, tout au contraire, du temps vécu, ni de la mort ». Vers Philippe Jaccottet s’attarde ainsi longuement sur la tension permanente entre la beauté des pivoines et l’horreur de la guerre qui s’exprime d’un livre à l’autre, que ce soit dans Leçons ou ses récits de voyage. Il cite notamment un passage de Paysages avec figures absentes assez significatif : « Les œuvres ne nous éloignent pas de la vie, elles nous y ramènent, nous aident à vivre mieux, en rendant au regard son plus haut objet ».

Au fil des décennies, l’auteur lit tous les recueils du poète, continue de lui écrire et de sonder ce qui le passionne dans cette œuvre. Il s’interroge aussi sur les lectures qui ont façonné Jaccottet, d’Henri Thomas à André Dhôtel. Aussi, le livre se veut le récit d’une double rencontre : des siennes propres avec le poète, entre 1991 et 2011, mais également de celle de Jaccottet lui-même avec la peinture — le sous-titre du livre n’est autre que Conversation sur la peinture.

En la matière, Sébastien Labrusse interroge d’abord la complicité et l’amitié « énigmatiques » qui lièrent Claude Garache à Jaccottet, tant l’œuvre du peintre est en tout point opposée à celle du poète. Tentative de réponse : « De nombreux critiques ont vu dans les nus de Garache des paysages ». L’auteur brosse en sus un portrait émouvant d’Hélène Garache ; il établit un lien entre son œuvre et celle de Jaccottet, même si ce dernier ne travailla jamais avec elle.

Le livre questionne par ailleurs le rapport que le poète a pu avoir avec Nasser Assar et Alexandre Hollan, deux autres artistes avec lesquels il a travaillé. Quelques-unes de leurs œuvres sont reproduites dans le livre. Les pages consacrées à l’atelier d’Alexandre Hollan, en plein cœur du Quartier latin, sont particulièrement belles : « La première chose qu’on voit en entrant chez lui, face à la porte, c’est une gravure de Morandi, tirée à trois exemplaires. L’une des deux autres se trouve chez Philippe Jaccottet. Leur admiration pour le maître de Bologne les lie certainement. On monte l’escalier vers l’atelier qui jouxte une chambre analogue à celle de Giacometti (un lit monacal) et on croit être dans une maison de campagne. Plus aucun bruit ne provient de la rue. La lumière, qui parvient par un large vasistas dans la pièce où il peint, à genoux, sur une sorte de tabouret rectangulaire bas, est comme filtrée par un arbuste qui se heurte à la vitre. Il installe là un citron ou une courge et un broc rouillé. C’est le dialogue silencieux entre les choses qu’il peint ».

Complément heureux au récit de Wolfgang Matz, Du bonheur de la vie poétique (Le Bruit du temps, 2024), qui s’intéressait à Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy et André du Bouchet, Vers Philippe Jaccottet a en outre le mérite d’évoquer la figure de Béatrice Douvre, avec qui il se rend à Grignan la première fois, quelques mois seulement après avoir écrit à Jaccottet.

Sébastien Labrusse donne à voir la cohérence d’une œuvre, de ses débuts jusqu’à La Clarté Notre-Dame, qui est moins une anodine prose poétique posthume qu’un texte décisif en ce qu’il condense nombre d’obsessions du poète. À propos d’Hölderlin, il note : « L’œuvre s’achève ainsi grâce aux mots venus d’une autre langue, d’un autre poète, lu depuis l’adolescence, traduit, reçu par d’autres traducteurs, donné à lire ». Il montre aussi combien, fût-ce in petto, Jaccottet encourage à voir ce que la plupart d’entre nous ne voyons plus : une fissure par laquelle s’engouffre une fleur, la serratule que le marcheur foule sans même s’en apercevoir ou le passage imperceptible de l’hiver au printemps, mais aussi le paysage, à l’heure où celui-ci est plus que jamais confronté à sa destruction.

C’est sur la rencontre finale, qui eut lieu en juillet 2011, le lendemain de la mort de Nasser Assar, que le livre s’achève. Dans ce long entretien, Jaccottet revient sur son rapport aux peintres. Il se souvient, jeune homme, de la place qu’occupait la musique, de Rome en 1946 et de sa défiance initiale à l’égard des musées, avant que la peinture ne se transmue en passion fixe ; reconnaissant ses propres limites, il explique avec rigueur pourquoi il s’est toujours gardé d’écrire sur la peinture, et pourquoi il se méfie tant de la métaphore et des images en poésie.

Le lecteur de Jaccottet songera alors à ce vers écrit cinquante ans plus tôt dans le recueil Airs : « J’ai de la peine à renoncer aux images ». Une telle cohérence ne laisse pas d’étonner. Une nouvelle fois, bientôt nonagénaire, Jaccottet admet ne s’être pas du tout intéressé à la nature dans sa jeunesse, ne pas y avoir vraiment prêté attention avant de s’installer à Grignan. Et tout ceci finit par laver notre regard.

Sébastien Labrusse, Vers Philippe Jaccottet, éditions arléa, mars 2025, 176 pages, 21€.