Violaine Bérot : « Dans mon troupeau le féminin l’emporte sur le masculin » (Pastorales)

Pastorales. Dessin Florence Debove © éditions Wildproject

« Éleveur de chèvres », c’est l’expression qu’emploie Violaine Bérot pour parler de ce métier qu’elle a exercé pendant douze ans et qu’elle a été contrainte d’arrêter. Pour se « consoler », elle a choisi de reprendre son autre métier, écrivain. Parmi ses œuvres, Pastorales occupe une place à part.  Née d’une rencontre avec Florence Debove, autrice et bergère et Jean–Christophe Cavallin, auteur et chercheur, Pastorales est un recueil de chants qui donne à voir la vie quotidienne en montagne avec chèvres et brebis. À la vie, à la mort ! Entretien.

Vous écrivez depuis longtemps et pourtant vous n’aviez jusque-là pas écrit de témoignage sur votre ancien métier d’« éleveur de chèvres »…

Jusque-là je ne parvenais pas à écrire sur le quotidien de ce métier. J’y avais fait référence dans certains romans (Tombée des nues en particulier) mais ce n’était pas le thème principal du livre, et ça restait de la fiction. J’avais sans doute besoin que du temps soit passé. Besoin aussi de trouver la forme adéquate. Le genre romanesque ne me semblait pas adapté. Je voulais écrire une réalité qui est rude, j’avais peur avec le roman que ça devienne trop « bucolique ». Et puis je ne trouvais pas de sujet de roman qui m’aurait permis de vraiment évoquer la vie pastorale. Les bergers, l’ours, je ne voulais pas faire un n-ième roman sur ça. C’est surtout l’aspect fictionnel qui me gênait, mes romans sont toujours des fictions même s’il y a un peu de moi, mais sur ce sujet je n’arrivais pas à me détacher de mon expérience, je collais trop à ma réalité pour que ça devienne un roman. Or je ne veux pas faire de l’auto-fiction…

Le métier d’éleveur et le métier d’autrice se ressemblent-ils (rapport à la solitude, à la présence au vivant, …) ? Vous écrivez (p. 123) « J’écris comme j’élevais, ça déteint sur tout dans ma vie ».

Je vois beaucoup de similitudes entre ces deux métiers. D’abord le fait qu’il n’y a jamais de limite claire entre vie professionnelle et vie privée. Tout se brouille, se confond. Comme je l’écris dans Pastorales, être écrivain ou éleveur ce sont des métiers qui « mangent toute la vie ». Comme éleveur je pensais en permanence à mes bêtes, je n’arrêtais jamais d’être reliée à elles. Comme écrivain j’éprouve la même sensation dans mon rapport aux textes que j’écris : je ramène tout ce qui m’arrive dans la vie, tout ce que je vois, à ce sur quoi je suis en train de travailler, à mon travail d’écriture en cours. C’est en cela que les deux métiers sont proches. Pas en ce qui concerne la solitude, comme on me le dit souvent. Comme écrivain, dans la phase d’écriture j’ai besoin de solitude mais je fais en parallèle énormément de rencontres et de lectures publiques, et j’ai besoin de la relation au public pour compenser la grande solitude de la création. Avec les bêtes je ne me suis jamais sentie seule, leur présence était énorme et permanente. Vous parlez d’un parallèle entre les deux métiers dans le rapport au vivant mais dans l’écriture je n’ai aucun rapport physique au vivant ! Je peux écrire dedans. Rester enfermée. J’ai certes besoin de marcher, mais le dehors (je crois) n’impacte pas du tout mon écriture.

Vous avez une écriture très directe, resserrée, vous écrivez souvent comme on parle. Comment qualifieriez–vous votre écriture ? La recherche de voix ?

On dit souvent de mon écriture que ce sont des voix. C’est sans doute le fait d’écrire à la première personne qui donne cette sensation (parce que oui, dans ce cas-là je donne à entendre la voix d’un personnage) mais j’ai aussi écrit des romans à la deuxième ou à la troisième personne… Je ne dirais pas que je cherche à trouver des voix, je cherche plutôt à écrire « juste ». Il n’y a que cela qui importe pour moi : que ce soit juste.

Est-ce que le fait d’avoir été paysanne vous amène à une certaine efficacité dans l’écriture, une écriture qui va droit au but, sans détours et assez orale, avec peu de descriptions et beaucoup d’énumérations ? Est-ce que vous retravaillez beaucoup votre texte ?

Je ne fais aucun lien entre ces deux métiers quant à la façon dont je travaille la langue. J’écrivais bien longtemps avant d’être éleveur. Passer par ce métier n’a rien changé à ma façon d’écrire. Je n’ai jamais été capable de faire des descriptions, pas plus il y a 30 ans que maintenant. Quant aux énumérations de Pastorales elles ne viennent presque jamais de moi mais de Florence Debove. Ce qui est de plus en plus important pour moi au bout de 30 ans d’écriture c’est de ne pas tout dire dans un texte, de trouver comment raconter en évitant une narration trop classique. C’est un travail par tâtonnements, pas du tout réfléchi ni structuré. J’écris, j’essaie des choses. J’écris vraiment beaucoup et je jette. Je jette énormément. S’il fallait chercher un peu de méthode dans mon travail, on pourrait dire que ma seule méthode c’est d’oser jeter, de jeter tout ce qui ne m’enthousiasme pas, c’est à dire la très grande majorité de ce que j’écris.

Violaine Bérot, festival Murmures du monde, juin 2021 © Jean-Christophe Cavallin

Jean-Christophe Cavallin est venu vous chercher pour écrire, avec lui et Florence Debove, autrice et bergère, sur votre ancien métier d’éleveur de chèvres, comme vous vous qualifiez vous-même. Vous connaissiez-vous les un-es les autres, au moins par œuvres interposées ?

Jean-Christophe et moi nous étions rencontrés en 2021 dans le cadre du festival Le Murmure du monde, où nous étions intervenus ensemble en public. Nous sommes très différents, nous n’avons absolument pas la même culture, pas le même vocabulaire. J’avais lu Valet noir dont j’avais compris seulement 10 ou 20%, mais nous nous sommes tout de suite très bien entendus, peut-être à cause de nos différences, et parce que nous avons eu tout de suite confiance l’un en l’autre. Il m’a très rapidement parlé d’un projet à partir des Bucoliques de Virgile. Il m’a expliqué vouloir retravailler la forme ancienne des chants à deux voix. Il nous fallait donc la voix avec laquelle je serais non pas  en dialogue, mais plutôt en miroir. En 2021 on s’est quittés sans savoir qui serait cette deuxième voix. Florence, je l’ai découverte par hasard en tombant sur son Bergère sur la table d’une librairie en Bretagne. J’ai proposé à Jean-Christophe de la contacter parce que j’aimais sa façon de parler de son métier. Je devinais qu’elle était une bonne bergère. Ça ne trompe pas à la lecture ! Ensuite, quand nous avons décidé de travailler ensemble, tout le travail d’écriture a toujours été discuté et validé par nous trois. Et je crois que si nous sommes arrivés au bout du projet c’est parce que nous avons une qualité commune malgré nos caractères très différents : nous sommes trois gros travailleurs, des bosseurs obsessionnels, ce qui nous faisait rire !

Florence s’occupe de brebis, vous vous occupiez de chèvres laitières, elle est bergère salariée, vous étiez votre propre patronne, ce ne sont pas les mêmes responsabilités ni forcément le même rapport au troupeau. Qu’est-ce qui vous a rassemblées malgré cela ? Est-ce que ces différences vous semblent perceptibles dans l’écriture ?

Il est vrai que mon métier d’éleveur et son métier de bergère sont très différents. Mais à la lecture de son premier ouvrage, Bergère, j’ai compris sa façon de travailler avec le troupeau, sa façon de vivre la montagne, et je m’y suis retrouvée. Ce qui nous a rapprochées c’est le respect que nous avons pour le travail avec les bêtes. Quand nous avons commencé à écrire des fragments de texte chacune de notre côté pour Pastorales, c’était étonnant de découvrir que sur de nombreux points nous nous rejoignions. Mais côté écriture nos deux styles sont très différents.

Dans certains passages, la voix de Florence et la vôtre se confondent, on ne sait plus bien qui parle de l’une ou de l’autre. Vous êtes déjà l’autrice de nombreux romans, est-ce que ce n’est pas un peu dur pour son ego d’écrire avec deux autres auteurs ?

Si on a un problème d’ego, il ne faut pas écrire à trois comme on l’a fait ! C’est un exercice qui demande de l’humilité. Non seulement parce que les trois noms vont être mis à égalité comme auteurs mais surtout parce qu’il faut accepter que ce qui au départ est votre propre texte soit retravaillé par les deux autres, et devienne donc de moins en moins votre texte… Pastorales est vraiment une composition faite à trois. Mais en dehors de ce livre on garde chacun nos personnalités, nos trajectoires de vies, nos parcours. Quand je parle de mes livres je parle de Pastorales comme d’une expérience d’écriture, d’un pas de côté. Mon écriture n’est pas celle-là. Pastorales c’est vraiment le résultat d’un travail d’écriture partagée. Très vite, dans la construction du livre, on a décidé de mêler nos voix (Florence et moi) : si chaque fragment a été réellement vécu par une seule de nous deux, on ne précise jamais au lecteur de laquelle il s’agit, et ça devient un jeu de le laisser deviner à partir de petits indices que nous laissons comme les bêtes laissent des traces de leur passage. Au départ le jeu paraît simple : Florence est bergère, j’étais éleveur, elle s’occupe de brebis, moi de chèvres, on peut penser que ça va être facile. Pourtant le jeu n’est pas aussi simple qu’il en a l’air… J’ai beaucoup ri il y a quelques jours quand, lors du Festival Littérature au Centre de Clermont-Ferrand j’ai discuté avec Colette Camelin qui a écrit un beau compte-rendu sur Pastorales dans la revue Europe (mars 2025) et prépare une conférence sur notre livre. Elle avait à la main son exemplaire, elle me l’a montré. Elle avait noté devant chaque fragment F ou V pour nous distinguer Florence et moi. Parfois on voyait ces hésitations : le V était recouvert par un F, ou inversement. Parfois il n’y avait eu aucune hésitation et c’était pourtant faux. J’ai été moi-même surprise par certaines de ses erreurs d’attribution. Et de même, les lecteurs me félicitent régulièrement pour le « Chant du Bouc bleu », et Florence doit vivre la même chose avec la « Complainte du iel », alors que ces deux longs textes ont été écrits par Jean-Christophe !

Et quelles place Jean-Christophe Cavallin occupe-t-il dans le texte, avec ses drôles de bêtes, phasmes, paons et autres grenouilles ? 

Dans le processus d’écriture, Jean-Christophe avait commencé à écrire des courts textes qui retournaient le point de vue : nos bêtes nous regardaient et nous parlaient comme nous parlions d’elles. Assez vite on lui a demandé de ne pas toujours se cacher derrière les bêtes, de raconter davantage de lui, de se mouiller comme nous le faisions, Florence et moi, en lâchant beaucoup de nous. L’idée a été d’ajouter une voix sans lien avec le pastoralisme, si ce n’est par l’érudition, une voix qui aurait certes un lien aux animaux, mais aux antipodes du nôtre. Cette voix qui apparaît en italique nous permettait de décaler le texte, de ne pas rester dans le seul descriptif de notre vie pastorale. C’est comme un clin d’œil au lecteur, pour lui dire « tu aimes lire des histoires de bergère ? et bien nous on va t’écrire l’histoire de celui qui regarde les bergères et qui est peut-être toi ». Ça décale le ressenti, comme dans un film où la caméra reculerait et l’on découvrirait quelqu’un de dos au premier plan qui regarde la scène que nous étions en train de regarder. Pour nous, tous ces passages en italique sont de l’ironie pure : vous rêvez de la vie des bergères, regardez donc comment vous voient les bergères ! 

Pouvez-vous nous décrire très concrètement le processus d’écriture ?

Au départ l’idée vient de Jean-Christophe qui ne pense pas forcément en faire un livre. On démarre avec le soutien de Mathilde Walton qui dirige le Festival le Murmure du monde. Elle nous propose une résidence de quelques jours qui aboutira à une lecture dans le cadre de son Festival, lecture où nous serons Florence et moi sur scène avec un chœur. On écrit donc au départ un texte pour deux voix et un chœur. Bien sûr on ne réalise pas tout ce premier travail d’écriture sur une semaine de résidence, on le commence des mois avant, à distance. C’est Jean-Christophe qui lance la machine en nous donnant des contraintes : nous allons écrire chacune de notre côté des courts fragments de 5 à 10 lignes sur notre quotidien de bergère ou d’éleveur, ils devront être à la première personne et au présent. Jean-Christophe nous fournit aussi des listes de thèmes. Donc on commence par ce travail d’écriture solitaire. Puis toujours à distance on se fait lire les textes, ce qui ouvre vers de nouveaux thèmes et donne envie de réagir aux textes de l’autre, mais à distance on ne travaille toujours que sur nos propres textes. Ensuite, en résidence, on amorce le travail de réécriture. En règle générale, Jean-Christophe propose les principales corrections et ensuite tout est discuté à trois, éventuellement le texte est repris par son auteur initial, puis il est recorrigé à trois jusqu’à validation toujours par les trois. Pour le montage général, c’est Jean-Christophe qui construit et propose, et là aussi nous retravaillons à trois. La grande chance que nous avons eu (alors que nous nous connaissions très peu) c’est d’avoir en commun un rythme de travail soutenu. Si bien qu’une fois finie notre commande pour le Murmure du monde et passée notre lecture de « J’espère que tu vas bien et le troupeau aussi » dans l’église du village d’Aucun, on a décidé de continuer l’aventure pour la pousser plus loin et en faire un livre. On avait à peu près un quart du texte final. On a continué à travailler selon la même méthode : à distance par thème, puis à distance pour se lire, puis on se retrouvait tous les trois pour quelques jours et on reprenait tout ensemble. Au total on a travaillé sur peut-être un an.

Le livre est découpé en six chants. Avez–vous choisi les thèmes des chants avant de commencer à écrire ou se sont–ils imposés au fur et à mesure du processus d’écriture ? Comment en avez–vous pensé le style et l’esthétique?

Les thèmes définitifs des chants n’étaient pas définis au départ. On a travaillé autour de beaucoup de thèmes, bien plus que six. Les premiers ont été proposés par Jean-Christophe (le climat, les cabanes, le troupeau…), d’autres sont venus de Florence et moi parce qu’on trouvait fondamental d’en parler (les touristes, notre corps…), d’autres ont disparu parce qu’on n’avait rien à en dire (la musique et la poésie). On a écrit dès le départ en fragments. Mais on n’a jamais vraiment parlé de style ou d’esthétique. On voulait juste que ça fasse un tout, que ce soit cohérent. Et que l’objet final soit littéraire. Au final on a composé le texte en six chants, et c’est notre éditeur, Baptiste Lanaspèze chez Wildproject, qui nous a demandé de titrer les chants pour que le lecteur soit orienté à chaque nouveau chant vers un nouvel horizon.

Les activités annexes du métier d’éleveur sont peu représentées : transhumance, tonte, traite, soins, … par rapport à l’activité de garde. Il y a aussi la mise à mort de l’animal. Pourquoi ces choix

La tonte ne concerne pas Florence en estive, et elle récupère les bêtes à la descente du camion, le troupeau ne transhume pas à pieds pendant plusieurs jours. Moi je ne faisais ni transhumance ni tonte donc je n’en parle pas non plus. Par contre j’avais cette spécificité de ne pas avoir de terre à moi et de garder quasiment tous les jours. La garde ça représentait au minimum 5 heures dehors avec les bêtes chaque jour quel que soit le temps. C’était le cœur de mon travail d’éleveur. Comme c’est le coeur du métier de Florence. Quant aux soins, c’est le quotidien puisque pour un éleveur ou un berger, son métier c’est « soigner les bêtes » au sens de « prendre soin », c’est à dire nourrir, abreuver, protéger, et aussi veiller à la santé. En ce qui concerne la mort, si on fait de l’élevage on doit être bien clair dans son rapport à la mort des bêtes. Dans ce livre on a voulu ne rien cacher de cette réalité de la mort. Quant à la traite, c’est vrai que j’en ai peu parlé. La façon dont je trayais était tellement particulière : à la main et non à la machine, et avec les bêtes en liberté et non bloquées dans des cornadis. C’était un peu mon jardin secret, le plus grand moment d’intimité entre le troupeau et moi. Je n’ai jamais voulu que des gens assistent à la traite. Alors peut-être que dans le livre aussi j’ai préféré ne rien en dire (sinon le tout premier fragment où je raconte mon arrivée dans la grange un matin de très mauvaise humeur, et où tout le troupeau refuse la traite tant que je ne me serai pas calmée). Sur l’estive Florence ne trait pas, mais il y a un fragment où elle trait des chèvres, et tout le monde croit qu’il s’agit de moi !

Le prologue de Pastorales convoque la poésie de Théocrite et Virgile, dans laquelle il est question d’attachements envers la campagne, les bêtes, les fleurs et d’amours humaines. Dans Pastorales, les relations humaines (sociales ou amoureuses) apparaissent comme des événements fugaces ou éludés et le livre se clôt par des propos sur l’amour mais qui excluent les amours humaines. Comme une impossibilité de (re)nouer les deux amours ?

Oui c’est comme si notre façon d’être bergère ou éleveur ne laissait plus de place pour rien d’autre… Les relations humaines existent, mais elles sont très liées au troupeau : dans le livre nous parlons beaucoup des autres bergers ou éleveurs, des touristes, des personnes qui nous rendent visite. Il y a vraiment une vie sociale. La vie amoureuse c’est plus compliqué, et puis il y a peut-être une pudeur à en parler. Je me souviens du jour où j’ai lu ce passage écrit par Jean-Christophe qui est devenu la dernière phrase du livre : « vos pagailles de bêtes, vos marmailles de chiens – cette idée de l’amour ». J’ai été très émue de le lire ainsi exprimé. Je crois que ce métier, cette relation à nos bêtes, prend tellement de place que ça accapare toute notre capacité d’amour.

Dans plusieurs de vos œuvres, vous abordez des sujets délicats, (amours « compliquées », manque d’amour, déni de grossesse, deuil, folie, abandon …), quelles ont été les impulsions (motivations) d’écriture ?

En règle générale (et je mets Pastorales à part parce que ce n’est pas un texte représentatif de mon travail d’écriture habituel), j’écris sur l’intime et sur l’émotion. La famille est au centre de tout mon travail (le couple, la relation parents/enfants, la fratrie). Pour chaque roman je pars d’une interrogation pour laquelle je n’ai pas de réponse. Écrire ne m’aide pas à trouver des réponses, mais me permet de fouiller longuement un sujet. Par exemple pour Tombée des nues qui traite du déni de grossesse, j’avais entendu cette phrase d’une mère accusée d’infanticide : au juge qui lui demandait « mais madame comment avez-vous pu tuer vos bébés ? » elle répondait « c’était pas des bébés, c’était pas des bébés ». Je ne comprends pas cette réponse, donc j’écris pour essayer de comprendre. De même dans Nue, sous la lune, bien avant Metoo, je veux parler de l’emprise dans le couple et de ses femmes qui se suicident et dont personne dans l’entourage ne soupçonne que la mort est due à la relation toxique avec leur compagnon.

Vous dites que l’engagement quotidien était trop lourd pour pouvoir écrire quand vous aviez vos bêtes. Est-ce que vous arriviez à lire ? Si oui, quels livres emportiez-vous à la garde ?

Oui je lisais, j’ai toujours lu, mais jamais à la garde ! Ça c’est vraiment l’image bucolique contre laquelle je me bats. J’avais des chèvres, je ne gardais qu’en forêt ou sur des terrains très escarpés, il me fallait toujours garder les bêtes à l’œil, lire c’est impossible dans ces conditions. A la garde, je gardais. Le soir, quand la nuit était tombée, je lisais.

Quels livres ont pu vous inspirer, en tant que bergère et en tant qu’autrice ? En termes de style, quels sont les auteurices qui vous inspirent, ou vous déplaisent ? Avez-vous lu les auteurs historiques qui traitent du pastoral comme les récits fantasques de Cervantès (Galatée), Ronsard (Cercle des illustres bergers), Giono (Le serpent d’étoiles) ? Ou des récits plus ethnologiques ou naturalistes (Monod/Méharées) ?

Non, rien de tout cela. Pour moi le plus grand auteur « pastoral » c’est Ramuz, et son plus grand livre c’est Derborence. Et en-dehors du thème du pastoralisme, je cherche des écritures puissantes et justes. En littérature contemporaine de langue française, mon maître c’est Laurent Mauvignier. Et en poésie Marina Skalova. Lisez Intiment, 3ème personne du pluriel de Marina Skalova, et Dans la foule ou Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier.

La part des légendes, le magique, le mythique, le « sacré » suintent dans certaines parties, comme la légende de la grotte aux fées. Quel est votre rapport avec l’invisible ou l’indicible ? Et quelle place peut-il prendre dans une littérature pastorale moderne ?

Je ne sais pas ce qu’est une « littérature pastorale moderne »… J’avoue même que je me méfie beaucoup d’une telle classification. Je vois bien que sortent des tas de textes sur les bergers, que ce soit des carnets de terrain ou des romans. Il y a vraiment de tout, du très bon et du très mauvais. Ce qui marche n’est pas forcément ce qui est juste, hélas… J’ai rarement lu dans un roman récent un personnage de berger aussi juste que celui de Pierric Bailly dans La Foudre. Quant à la part des légendes, elle est fondamentale dans la vie rurale. Dès que vous vous écartez des grands centres villes, dès que vous allez vers des lieux où la nature a gardé une place, la légende, les mythes, les croyances sont là. Il suffit de s’intéresser à la toponymie : il y a des grottes aux fées ou des roches aux fées partout ! Dans Comme des bêtes je parle d’une grotte aux fées et d’une légende villageoise qui dit que les fées volent des bébés et les cachent dans leur grotte. Quand j’étais éleveur, il y avait au-dessus de ma cabane une « grotte aux fées », et une vieille dame du village m’avait dit un jour « peut-être que par beau temps tu verras sécher les linges blancs des bébés devant la grotte ». Je lui avais répondu « mais vous les avez vus, vous ? », elle avait ri et m’avait dit que non, jamais, mais elle avait ajouté « je te le dis quand même, au cas où toi tu les verrais ».

En tant qu’écrivaine, comment regardez-vous ces années passées sans écrire ? Des années perdues ? En maturation ? Des années vécues dans une certaine vraie vie qui s’opposerait parfois à celle des livres ?

J’ai été publiée pour la première fois à 27 ans. À 30 ans j’ai abandonné mon métier d’informaticienne pour aller élever des bêtes. Je n’avais pas prévu que je devrais arrêter d’écrire, que l’élevage tel que je le pratiquerais ne serait pas compatible avec l’écriture. Pendant 12 ans j’ai été éleveur, pendant 12 ans je n’ai plus écrit sinon un témoignage pour tenter d’expliquer le problème de la réintroduction de l’ours. Avec le recul je pense que cet arrêt a été bénéfique. J’avais tendance à ne plus assez travailler les textes, ça devenait trop facile. J’ai sorti quatre livres entre 1995 et 2000… Donc mes douze années d’arrêt m’ont fait du bien. Quand j’ai cessé mon activité d’éleveur (j’étais tombée très malade), l’envie de me remettre à écrire était énorme, et écrire a été la consolation de ne plus avoir mon troupeau. Mais pour revenir à la formulation de votre question, je n’ai jamais opposé la « vraie vie » à la vie des livres : tous mes livres sont totalement ancrés dans la vraie vie ! La littérature n’est pas fausse ! C’est au contraire pour moi fondamental d’écrire au plus juste, le plus réaliste possible.

Comment percevez–vous et analysez–vous l’évolution du métier d’éleveur ?

Je suis assez mal placée pour parler de cela. J’étais un éleveur très à la marge : minuscule troupeau, et assez vite je me suis volontairement mise hors-la-loi… Je voulais (me) prouver que je vivrai uniquement du revenu de mon troupeau c’est-à-dire du fromage et de la viande (et j’en profite pour dire que je n’élevais pas des « chèvres laitières » car moi je ne faisais pas partir les petits à l’engraisseur à quelques jours comme partout dans les élevages laitiers, je les gardais sous la mère et donc le lait était d’abord pour eux, et seulement pour moi une fois que je les avais abattus pour la viande, mais tout cela est un autre sujet de débat…). Je ne voulais pas vivre de la PAC, or actuellement les éleveurs vivent de la PAC c’est-à-dire des aides, et non de leur production. C’est absolument aberrant. Ça pousse à être toujours plus gros, à travailler toujours moins bien. La seule chose que je peux conseiller à des gens qui rêvent de faire ce métier, qui l’idéalisent et ne le connaissent pas, c’est de commencer par passer au moins une année à faire du WWOOFing, et en WWOOFing de travailler tous les jours sans compter les heures, sans s’arrêter les week-ends, ou parce qu’il fait mauvais. Et puis aussi de lire Pastorales

Quels sont vos projets actuels ?

En septembre sortira mon prochain roman, Du côté des vivants, toujours chez Buchet-Chastel. Je voulais écrire sur notre rapport à la mort, sur la difficulté qu’ont de plus en plus les sociétés occidentales contemporaines à accepter l’arrivée de la mort. Je pense que la mort d’une personne âgée qui a eu une belle vie, et qui commence à perdre la tête, à avoir des soucis physiques, cette mort-là, quand elle arrive, devrait être acceptée. Au lieu de cela, nous voulons repousser toujours plus le moment, que nous soyons en position de proche ou de soignant. Comme si mourir était une maladie dont on pouvait guérir… Le roman traite aussi de la façon souvent maladroite dont nous essayons de prendre soin les uns des autres. Et actuellement je travaille sur un récit très court, que j’écris sous la même forme poétique que mon texte Nuits de noces. Je voulais depuis longtemps raconter mon expérience avec des enfants hospitalisés en psychiatrie qui venait dans ma ferme, et ce qui advenait parfois entre l’un de ces enfants et l’une de mes bêtes. Le miracle de cette rencontre, comme une évidence entre eux.

Violaine Bérot, Florence Debove, Jean-Christophe Cavallin, Pastorales, éditions Wildproject, avril 2024, 142 p., 16 €

Cet entretien a été réalisé par Grégori Lemoine, Delphine Marcoux et Guilaine Trossat dans le cadre du séminaire « Grands entretiens » du Master Écopoétique et création d’Aix Marseille Université