Depuis une trentaine d’années, Belinda Cannone sonde le désir dans des essais et des romans. Paraît aujourd’hui Comment écrivent les écrivains, un texte polyphonique où se mêlent les voix de quinze écrivains, parmi lesquels Nathalie Azoulai, Jean-Pierre Siméon, Miguel Bonnefoy, Cécile Guilbert, Marie Ndiaye, François-Henri Désérable…
Près d’un demi-siècle après l’essai de Jean-Louis de Rambures, Comment travaillent les écrivains (1978), c’est à un autre sujet que s’intéresse Belinda Cannone tant il est vrai qu’il est moins question ici de travail – ils sont nombreux à réfuter cette notion – que de pari et de désir. Désir alternatif, quelquefois somnambule, comme chez Gérard Macé ou Jean-Christophe Bailly. Désir très fort en tout cas chez Lilia Hassaine, Jean-Pierre Siméon ou François-Henri Désérable. Désir qui surtout ne dure guère au-delà de quelques heures et sur lequel on peut bien transiger parfois, comme le fait Marie NDiaye lorsqu’un autre désir prend le pas sur celui d’écrire.

Au cours de quinze chapitres qui s’intéressent aussi bien au commencement qu’à la routine, un hypothétique bureau ou l’organisation de son temps, chacun aborde l’acte d’écrire de façon singulière, généreuse et réjouissante. De mots, il est bien sûr question au cours du processus d’écriture. Chaque écrivain a le sien, que cela soit fixette, gouffre ou truc, glaise, chantier ou puzzle. C’est bien en cela que ce livre rayonne : ce n’est pas un essai au sens classique du terme – même si « c’est déjà pas mal qu’on ait essai », pour Marie NDiaye –, mais plutôt un polylogue harmonieux né de quinze voix qui se complètent.
Comment écrivent les écrivains interroge sur la quête d’un état ou d’un dispositif propice à l’écriture. Deux méthodes principales semblent se dégager : l’écriture par « flambée » (ou par à-coups) et l’écriture régulière, la première étant plus courante chez les jeunes, comme si la régularité venait avec l’âge. Ainsi apprend-on qu’Emmanuel Carrère a écrit certains de ses premiers livres en seulement quinze jours, quand Jean-Christophe Bailly met occasionnellement vingt ans pour en achever un. Mais il arrive tout autant que certains mêlent les deux manières de procéder, dans un format hybride, alternant urgence et patience.
Surtout, on comprend qu’écrire est l’autre nom de la liberté. Cela pousse les auteurs à refuser pour la plupart toute idée de bureau (à l’exception de Bailly, Guilbert et Cannone elle-même) et parfois à idéaliser l’absence d’un emploi fixe. Ainsi François-Henri Désérable déclare-t-il : « Ce n’est pas à l’écriture que je suis viscéralement attaché, mais à la liberté que donne l’écriture ». Une liberté telle qu’elle ne nécessite pas de vacances en contrepartie.
Mais cette liberté ne va pas sans angoisse tant il est vrai que l’inquiétude est comme intrinsèque à l’écriture. Marie-Hélène Lafon évoque l’inanité endémique qu’elle ressent, fût-ce après trente ans d’exercice, devant chaque nouveau livre entrepris. Belinda Cannone expose à quel point écrire est une manie, la documentation un piège, et comment le corps influe sur la phrase. « Diététique totale » ou ascèse, l’écriture génère également la satiété pour Maria Pourchet : « Parce que je n’ai pas faim. Quand j’ai un livre en cours, je suis rassasiée, je suis bien ».
De Marie-Hélène Lafon qui écrit en parlant, reprenant à son compte le gueuloir flaubertien, à Nicolas Mathieu qui s’en tient scrupuleusement à la règle édictée par Jack London qui consiste à écrire mille mots par jour, en passant par Miguel Bonnefoy qui s’entoure de « livres-diapasons », le livre est d’un bout à l’autre captivant. Écrire consiste bien sûr avant tout à lire, se rendre disponible, oublier la productivité et faire confiance au réel ; c’est aussi une maturation lente, digne de l’affinage ou la confection de grands crus. Marie Ndiaye et Cécile Guilbert apparaissent parfois en philosophes ou en tout cas très détachées de leur activité. À propos des notes qu’elle n’aurait pas consignées et qui potentiellement se perdent, la première déclare : « Je me dis que ce que j’oublie doit l’être ».
D’une joyeuse érudition, le livre vaut aussi pour certaines citations comme celle-ci, tirée d’une splendide lettre de janvier 1913 que Kafka adresse à Felice Bauer : « On n’est jamais assez seul quand on écrit, il n’y a jamais assez de silence autour de soi et la nuit est encore trop peu la nuit ».
À propos des commencements, on retiendra la place du père, plus rarement de la mère ou d’un trauma, comme chez Jérôme Garcin. Perdurera en outre la grande émotion esthétique de Jean-Christophe Bailly découvrant Venise à l’âge de seize ans en compagnie de son père aveugle, ou cette très belle phrase de Jean Echenoz : « Je me suis passé des commandes ».
Un des grands mérites de Comment écrivent les écrivains est de battre en brèche la figure de l’écrivain sacrificiel, maudit ou souffreteux, sommé de choisir entre l’écriture et la vie. Pour tous, écrire apparaît comme une activité structurante. Marie-Hélène Lafon le formule ainsi : « Je ne pouvais pas faire autrement, donc j’y suis allée, sinon je passais à côté de ma vie ». Quand la plupart concèdent que la vie est moins intense quand ils n’écrivent pas, François-Henri Désérable, lui, met en lumière la porosité entre la vie et l’écriture : « Je lui ai dit : ‘Mamie, arrête de me poser la question, tout ce que je fais c’est pour mon livre’ ».

Comment écrivent les écrivains est en somme un livre que devraient lire les apprentis écrivains mais également les écrivains confirmés car il rassure autant qu’il passionne par sa pléthore d’exemples et de pratiques. Chacun pourra y faire son miel d’anecdotes savoureuses. Chacun se sentira humble face à la tâche, ne serait-ce qu’en lisant cette phrase : « Ce n’est pas parce qu’on a des envies, des idées, ou un rapport facile à l’écriture en général, qu’on peut écrire un livre ». Chacun comprendra combien il faut d’abnégation et de discipline, à l’image de ce qu’écrit Beckett dans L’Innommable : « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer ».
Ces dernières années, les éditions Le Robert ont lancé une collection, « Secrets d’écriture », pour laquelle Alain Mabanckou, Emmanuel Ruben ou Jean-Philippe Toussaint sont revenus sur leur parcours. Vingt-cinq ans après L’Écriture du désir, ce texte essentiel aurait pu être sous-titré Le Désir d’écrire. Mais l’immense mérite de Belinda Cannone est à l’évidence de croiser la voix d’auteurs de tous âges et de donner à entendre d’autres voix que la sienne.
Belinda Cannone, Comment écrivent les écrivains, éditions Marchaisse, mars 2025, 208 pages, 20€.