Belinda Cannone : « Car nous sommes accordés au monde » (La forme du monde)

Belinda Cannone

Avec ce nouvel essai de la collection « versant intime », La Forme du monde, Belinda Cannone poursuit sa lente ascension sur le chemin de l’expérience esthétique qu’elle a entreprise avec son essai S’émerveiller publié en 2017 chez Stock.

Portée par le désir qui a constamment guidé son écriture et sa réflexion (L’écriture du désir, prix de l’essai de l’Académie française en 2000), Belinda Cannone entre d’un pas lent et régulier sur le sentier de la montagne. « Marcher, désirer (…) Le désir est la réponse en acte à la question du sens » écrit-elle dans son chapitre inaugural. La rencontre de l’autrice avec la montagne à dix-sept ans a représenté un événement fondateur de sa personnalité verticale, vivante, joyeuse, pour citer ses mots. Vision de la grandeur du monde et sentiment d’y être unie dans une fusion spirituelle, ce qu’elle nomme « le sentiment océanique » (en faisant référence à Romain Rolland) qui jaillit de l’émerveillement devant le sublime et de la sensation de ne pas en être séparée. Joie d’être vivante et d’appartenir à ce monde atemporel fixé entre une origine primitive et son imperceptible progrès vers un devenir. Comment taire l’émotion ? Ne pas la perdre si ce n’est en l’écrivant ? Grimper mot après mot l’aride sentier de la formulation esthétique est indéniablement la gageure de cet essai. Il n’existe guère de littérature de la montagne, si ce n’est les exploits d’alpinistes, « ces conquérants de l’inutile » dont elle ne se sent pas si éloignée dans sa pratique de l’écriture. D’expérience en expérience émotionnelle, cols, alpages, fleurs, ruisseaux, que l’autrice tente de figurer par des mots, « les composants atomiques de l’émerveillement et ses micro-affects », elle rend compte modestement de son trajet « du sensible à l’intelligible » au rythme de l’effort et de la brûlure de son corps en marche. Exprime avec simplicité et tâtonnement le plaisir si ardent de se sentir avancer dans ce vaste monde et de transmuer le mouvement corporel en un mode de pensée.

Dans la marche en montagne, comme dans le roman, il s’agit d’éprouver la temporalité et ses variations. « On déroule une sorte d’immense ruban où chaque enjambée vaut une fraction de temps et où chaque but peut s’exprimer en temps d’accès. Ainsi, en avançant sur les sentiers, éprouvons nous dans notre pas le passage du temps » Si la marche distille pas à pas le temps de l’existence, le spectacle de la montagne impose à la grimpeuse sa durée immobile et lui révèle en altitude que le monde a une forme, gigantesque et fastueuse, la forme dissimulée au regard des Hommes vivant en plaine. Émerveillement, le paysage surgit soudain dans la diversité de ses matériaux et de ses architectures. Grâce de l’instant, la joie la soulève hors d’elle-même où elle s’éprouve dans une altérité épiphanique, car dans la solitude des hauts lieux, on ne rencontre que soi-même. Altérité réconciliée avec le monde dans le hors-soi. « Enfin je vois vraiment, mon esprit fait silence et j’ai le sentiment de saisir le réel lui-même dans sa forme jaillissante, avant toute configuration par le langage. » N’est-ce pas dans ces états privilégiés que l’être humain prend conscience qu’il est relié à l’univers ? Nous vivons dans « un écrin », rappelle Belinda Cannone, que l’humanité a la responsabilité de préserver non seulement pour sa pérennité mais aussi pour chanter sa beauté par le geste esthétique qui nous rend plus humain.

Cet essai convoque à sa suite les lectures montagnardes commentées par l’autrice comme la prolongation de son trajet à travers l’intelligible. On y retrouve Regain de Giono, où « la montagne » de Lure, en fait des paysages de collines au bord du plateau d’Albion, a été à la source de son imaginaire de la montagne quand elle vivait à Marseille ; Le Mur invisible de Marlen Haushofer, où la narratrice derrière un mur invisible qui la protège des radiations atomiques qui ont dévasté le monde, survit dans la montagne ; La force de l’âge de Simone de Beauvoir qui évoque la frénésie de marcher de la célèbre philosophe dont l’énergie vitale qui la caractérise et la liberté qu’elle incarne semble si ajustées aux pas de BC. Dans ces trois lectures, il est encore question de la marche, on l’a deviné, et ce que le « corps-esprit » en marche dans des paysages aussi fabuleux qu’hostiles a inspiré à l’écriture de l’émotion esthétique. L’ébranlement des sens et du corps au contact de la palpation tendre et féroce des éléments naturels.

La Forme du monde nous invite modestement à faire le pas vers cette ouverture au monde et y découvrir la forme de ce que l’on est à l’instar des protagonistes de ces lectures montagnardes. Car le langage, en alliant l’émerveillement à sa matière, nous accorde et nous encorde au monde par un lien impérissable.

Belinda Cannone, La forme du monde, Arthaud, avril 2019, 160 p., 13 € — Lire un extrait