Romy Alizée : Ceci n’est pas un livre de montagne (Des choses que j’imagine)

©Rotolux Press

Ne vous y trompez pas : Des choses que l’imagine de Romy Alizée n’est pas un livre de photographie de montagne.

C’est un livre qui, par la photographie et le texte, par le dur et le mou, par le noir et le blanc, par le jeu et la mise en scène de l’intimité, célèbre ce que peuvent nos corps lorsqu’on les laisse se déployer dans toutes leurs dimensions et leurs ambivalences. Un livre des grands espaces – du corps.

À voir la quatrième de couverture, on pourrait croire qu’il s’agit d’un livre de photographie sur la montagne. Les choses que Romy Alizée imagine seraient : ces grands espaces escarpés que le philosophe Emmanuel Kant considère comme le paradigmatique du sublime, et les lesbiennes dites « quechua » – comme le terrain le plus propice à déployer leur identité. Mais ne vous y trompez pas, ne jugez pas le livre à sa couverture, ouvrez-le un peu avant de l’offrir à votre tante passionnée de randonnée pour les fêtes. Des grands espaces (alpins ?) couverts de dures roches, vous passerez abruptement à l’intériorité peuplée de corps qui jouent, à l’intimité des chairs molles, des visages empuissancés et des sexes exposés. À l’ouverture du livre, déjà, commence le jeu de contraste et de retournement sur lequel il se fonde : le contraste du noir et du blanc, du dur et du mou, du minéral et de l’organique, du dehors et du dedans, du devant et des derrières.

Le Mont de Vénus, m’apprend wikipédia, désigne « en anatomie humaine la zone de la peau située en avant de la symphyse pubienne et de l’os pubien adjacent. » C’est cliniquement mais c’est quand même dire que les corps sont aussi des paysages faits de bosses, de cavités, de flux, et même de végétations. C’est cette résonance sur laquelle insiste la mise en page en vis-à-vis des paysages montagneux (un intérêt croissant de l’artiste) et des corps nus (un intérêt persistant de l’artiste).

Des choses que j’imagine n’est pas un livre de montagne mais un livre de montage. Il y a, bien sûr, le montage de la mise en page qui joue des contrastes entre les paysages et les corps, la couleur et le noir et blanc, le petit et le grand, l’image et le texte. Mais il y a aussi le montage de la scène : bien qu’intimes et complices, certaines photographies répondent à des mises en scène précises, ludiques et fantasmatiques, dans lesquelles les corps s’amusent en se couvrant de crème liquide ou d’urine, en se transformant en meubles, ou en distributeur de sucettes, en se mangeant, se suçant, s’embrassant, se fistant, se palpant.

L’accessoire de plaisir, Preciado nous l’a montré dans son Manifeste contra-sexuel (récemment réédité), est une chose politique qui vient défaire la naturalité du corps. Les godes ne sont pas absents de ce jeu accessoirisé avec les corps, mais c’est la nourriture qui prend une place singulière, aussi bien dans les photos que dans les textes écrits par l’artiste. Ce thème était déjà une grille de lecture centrale pour penser le corps et le genre dans Le Régime Parfait d’Estelle Benazet Heugenhauser, également publié chez Rotolux.

Ici, la nourriture a au moins deux fonctions. D’abord, elle questionne la construction normée de l’image érotique ou pornographique comme une image qui exclut la nourriture ou, plutôt le corps nourri. Le pornème présente habituellement l’image du corps vide, affamé, plan ou musclé – la pornographie est alors performance d’un corps athlétique.

À l’inverse, Romy Alizée met plutôt en scène, dans l’image ou le texte, la « brioche crémeuse » qui recouvre les os, les muscles, du ventre et des hanches. Elle met en scène un corps qui entre dans le domaine pornographique sans s’affamer, sans s’aplatir pour se transformer en image. Malgré l’apparence très épurée du travail d’édition (la première de couverture tient d’une sorte de minimalisme éditorial), c’est une stratégie par le plein qui se joue dans le livre : produire des images du corps qui en respecte la chair, la plénitude rieuse, plutôt que de soumettre le corps à la nature plate de l’image. Ce sont des images du corps qui nous arrêtent, c’est-à-dire qui arrêtent les flux normalisés sur lesquels glissent habituellement nos rétines et nos désirs, « levrettesthreesomegang-bangscènesdemassagesquiseterminent mal », « triplepénétration- étouffementpratiquesscatosbon-papa. »

La nourriture a une deuxième fonction lorsqu’on la réinscrit dans la problématique générale du goût. Des choses que j’imagine, par l’image et par le texte, constitue un hommage non dissimulé au « mauvais goût » queer ou prolétaire (le goût n’est « mauvais » que parce qu’il est constitué comme tel par le « bon » goût des dominants). C’est aussi, peut-être, une métaphore des goûts en matière de sexualité (là aussi, il y a les bons et les mauvais goûts, des goûts inculqués). « Comment savoir », se demande la narratrice du premier texte, « si c’est dû au fait qu’on m’a dit d’aimer ça, une tendance quoi, ou si c’est un goût personnel, comme on préfère le croissant au pain au chocolat ? ».

©Romy Alizée

Des choses que j’imagine est un livre de photographie et de textes. Ce contraste est important pour comprendre l’objet, car les textes (trois textes de longueurs variables, placés à la fin du livre) performent un retournement intéressant. Ils nous font passer derrière l’appareil photographique, dans les coulisses de l’image. C’est une espèce de carte postale complexe et érotique (qu’on enverra à ses ami·es plutôt qu’à sa tante). Après avoir été frappé par l’image, on la retourne et on découvre une autre forme de discours.

Derrière l’image, plusieurs espaces sont révélés par les textes : « Premier porno » nous présente un espace peuplé de technicien·nes derrière l’image pornographique. Il montre que derrière l’effet d’intimité de l’image pornographique, il y a en fait tout un monde qui s’agite pour mettre en scène cette intimité. « Tiny house » renvoie plutôt à l’étroitesse de l’espace domestique (24m2) dans lequel il arrive à l’artiste de photographier ses modèles (parmi lesquel·les on retrouve, entre autres, Rébecca Chaillon, Juliet Drouar, François Fran Frannie Chaignaud, Maïc Baxane, et Laure Giappiconi, son accolyte du court métrage Romy & Laure … et le mystère du plug enchanté).

Dans ces textes, l’écriture de Romy Alizée est crue, drôle et résonne, dans son style et son intention, avec le mouvement d’autofiction New Narrative qui met en scène l’expérience subjective quotidienne sans chercher à l’idéaliser ou à la lisser. On peut penser notamment à Chelsea Girls d’Eileen Myles, lorsqu’elle raconte son quotidien new-yorkais de poète alcoolique, ou à Chris Kraus en érotomane un peu inquiétante dans I Love Dick.

La narratrice décrit ses propres expériences sexuelles en exhibant ses ambivalences affectives, à travers le ridicule et la honte par exemple (lorsqu’elle « fait de la merde », ou lorsqu’elle se prétend végétarienne avant de le devenir réellement 5 ans plus tard), mais aussi à travers le dégoût ou la peur. Peindre l’expérience du corps avec les ambivalences affectives qui les accompagnent a une valeur politique : s’exposer à la honte ou au ridicule, c’est exposer la honte de classe (« On dit dîner, pas manger ! ») ou celle liée à la sexualité et au corps (« Encore quatre kilos de moins et tu seras canon miss »).

Cette approche autofictionnelle complexe permet aussi à Romy Alizée de véhiculer un point de vue radicalement pro-sexe qui ne diabolise pas le travail du sexe, mais qui ne l’idéalise pas non plus. Tout comme un job « à la très select cafétéria du Leclerc d’Olonne-sur-Mer », le travail du sexe peut être épuisant, agaçant. Le parallèle entre les différentes tâches est parfois frappant : « Ma tâche principale consistait à préparer l’étalage de viande et à tenir le pôle « grillade » et « fritures » tout en arborant mon plus beau sourire d’adolescente en crise. Les clients (des touristes) défilaient en me réclamant toujours un peu plus de frites que le mec d’avant, ce que j’acceptais de faire tout en les insultant intérieurement pour leur voracité́, leur mépris. ‘Viens foutre le nez dans ma friteuse, viens sniffer l’huile connard !!!’ »

Les trois textes constituent des fables citadines instructives et ludiques (le premier porno, la vente de culotte sale) qui peuvent même s’achever, pour « Je fais de la merde », sur une morale (queer) à méditer : « une belle trace de merde vaut parfois mieux qu’un long désarroi. »

Romy Alizée est une sorte de Carrie Bradshaw queer (et avec un plus petit appartement, et moins d’hétéronormativité, que l’héroïne de Sex and the City) qui nous rappelle, par le jeu et la mise en scène, ce que peuvent nos corps lorsqu’on leur laisse l’espace de se déployer dans toutes leurs dimensions.

Romy Alizée, Des choses que j’imagine, éditions Rotolux Press, mai 2025, 80 pages, 35€.

©Romy Alizée