Terrain vague (47) – promenades fantôme(s)

© Christian Rosset

Il arrive qu’on adresse au chroniqueur – au veilleur qui a pris son tour de garde – ce message : « Vous parlez assez longuement de tel livre, ou de tel film, de X ou Y ; mais au bout du compte, on ne sait pas vraiment à quel point vous l’aimez – ou non : votre opinion à son sujet n’est pas claire. » Que répondre ? Si ce livre – ou ce film ou cette exposition – est au programme, c’est qu’il ou elle en vaut la peine ; nul besoin de crier au chef d’œuvre, même s’il nous arrive de le penser. Il importe de ne pas établir de hiérarchie – du moins en apparence, car qui sait lire « entre les lignes » peut deviner ce qu’il en est, même si de vigoureux coups de gomme ont biffé, à relecture, toute louange excessive.

Terrain vague est un journal de lecture, souvent non daté, et ouvertement lacunaire. Je note ce matin que je n’ai pas parlé du volume de Correspondances avec les cinéastes 1954-1884 de François Truffaut (Gallimard) dont j’ignorais la parution avant d’entrer par hasard dans une petite librairie au terme d’une longue promenade. Je l’ai acheté, et lu aussitôt avec passion, remarquant que la dernière lettre écrite par Truffaut à un cinéaste est adressée à Marcel Ophuls ; mais comme je dois privilégier les recensions de livres qui m’ont été envoyés (d’une part, par simple politesse ; et d’autre part, parce que je me suis donné cette « contrainte »), je n’ai jusqu’ici trouvé ni le temps, ni la place, d’en dire deux mots, ce qui est un tort. Ce volume de Correspondances, j’y reviendrai un jour ou l’autre, alors qu’une partie (que j’espère la plus faible possible) des livres qui ont eu droit à quelques lignes d’écriture se sera évaporée : séduisants sur l’instant, mais ne laissant pas de trace profonde, comme mal accrochés sur les patères du théâtre de la mémoire.

Autre chose : les films vus, ou revus, au quotidien via DVD et Blu-ray, mais aussi en salles. 3 juin 2025, The Phoenician Scheme de Wes Anderson : jubilatoire – on en sort avec le désir de le revoir au plus tôt afin de replonger dans certains détails, notamment graphiques, et en approfondir la magie formelle (qui a don d’en irriter certains). Quelques semaines plus tôt, c’était Les Linceuls de David Cronenberg : fascinant par son intelligence, et ses côtés retors. Encore un film qui, par ses spéculations fictionnelles (il est vrai labyrinthiques, mais traversées de silences plus parlants que les dialogues), aura pu en exaspérer plus d’un(e). Mais que leur répondre si on a été touché par sa sensualité, et ce sens de la retenue (sensible au montage) propre au cinéaste canadien ? Laissons-nous porter par ce qui a été éprouvé physiquement : intérieurement et à fleur de peau – simultanément. Deux trois mots devraient suffire à le faire passer – encore faut-il les trouver. Le travail critique consiste à opérer des ouvertures à travers lesquelles notre mémoire, elle-même trouée, aura plaisir un jour à se glisser, afin de remettre en jeu certaines hantises, et continuer de ferrailler avec ce qui nous résiste. So May we start ?

1.  « En ce temps-là, le plomb avait été changé en plastique. Les tribus d’Arvernes ou d’Éduens et les cohortes de légionnaires romains, les grognards, comme les mousquetaires avec lesquels mon père, dans son enfance, livrait d’interminables batailles de position, et, avant lui, son père et ses grands-pères, avaient été remplacés à la charnière des années soixante par des figurines sans valeur et sans couleur. Après-guerre, l’âge des polymères avait gagné chaque foyer. » Bien qu’étant né quatre ans, dix mois et quelques jours après Jérôme Prieur, et n’ayant eu, enfant, que peu de goût pour les « armées fantômes » de petits soldats, en plastique comme en plomb, je me souviens avoir « prescrit à ma mère l’achat du café Mokarex » afin de récupérer ces petites figurines « qui restaient à peindre » dont il ne me reste aujourd’hui qu’un vague souvenir.

Sur le sentier de la guerre est le titre du nouveau livre de Jérôme Prieur aux Éditions La Pionnière : 32 pages de format 14 x 19 cm, dont 23 de texte, mais bien plus pénétrantes que nombre de forts volumes, tant s’y déploie un art précieux de la remémoration, en archéologue, faisant usage de précision et de concision, sans s’interdire une réelle drôlerie ; d’où cette brièveté, fruit d’une guerre avec les mots sur le sentier de l’écriture. « Les soldats que je badigeonnais de couleurs, mais qui n’étaient pas assez nombreux pour mettre en scène des défilés ou des batailles, avaient commencé leur existence en noir et blanc dans la réalité des hostilités. Hors des offensives qui n’étaient jamais représentées, sauf après coup, les poilus avaient une vie photographique. » Homme de terrain, de jour comme de nuit, dans la chambre d’enfant et dans les rêves, Prieur devient vite pilier de bibliothèque, dévoreur d’images et encyclopédiste en formation : à chacun son désir d’inquiétante étrangeté – ce qui compte c’est le devenir de ces tentatives premières ; et dans le cas de Prieur, on le connaît : une œuvre littéraire et cinématographique, sous le signe du documentaire, souvent traversé par la fiction, qui se traduit dans la manière d’agencer archives et notations personnelles, donc dans la forme, dénuée de nostalgie (mais non de mélancolie) et ouverte, comme dans les plus beaux films du temps où Jérôme Prieur s’exerçait à la critique cinématographique (les années 1970 – il serait urgent de rééditer le recueil de ces critiques, Nuits blanches – essai sur le cinéma –, son deuxième livre, aussi réussi que le premier, Lanterne magique, dont la lecture éblouie avait occasionné ici-même une assez longue recension). Nouvel épisode d’un work in progress que l’on pourrait intituler « naissance d’une passion », Sur le sentier de la guerre nous fait impatiemment attendre la rédaction d’un grand livre de souvenirs – certes proustien : une madeleine trempée à chaque chapitre ; mais aussi joycien – qui, à force de recherche sur soi (de travail d’égoarchéologie comme dirait Jean-Christophe Menu), en dirait long sur cette génération de « précoces », nés entre la toute fin des années 1940 et la première année des sixties (il faudrait s’y mettre à plusieurs, voire fonder une collection). Jérôme Prieur nous avoue avoir conservé ces figurines en plastique peintes par ses soins dans « deux boîtes à chaussures », « loin du champ de bataille » ; alors que de mon côté, il ne reste plus rien à contempler depuis belle lurette. C’est pourquoi son témoignage, son pouvoir de réinvention de ces années d’enfance, nous est au moins autant nécessaire que ses recherches sur les temps – guerriers ou non – qui ont précédé sa naissance.

Cette publication, sorte de post-scriptum à La Moustache du soldat inconnu (La Librairie du XXIe siècle, 2018), ne tombe pas par hasard : du 16 au 22 juin 2025 aura lieu un Hommage à Jérôme PrieurD’une guerre à l’autre 1919-1945 proposé par la Bibliothèque nationale de France et le Mémorial de la Shoah, avec le concours du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et de la Cinémathèque française : 14 + 1 films documentaires projetés dans ces quatre lieux, suivis de discussions entre le cinéaste et divers(e)s intervenant(e)s – successivement : Anne Weber, Marianne Alphant, Gérard Wajcman, Vincent Peillon Emmanuelle Lambert, Maylis de Kerangal, Marcel Cohen, Nancy Huston, Jean-Yves Jouannais, Pascal Ory et Antoine de Baecque. Plus de renseignements, et programme complet, en suivant ce lien.

2. Aventurons-nous maintenant bien plus loin dans le temps, même si ce qui va se déposer au sujet de deux rééditions chez Allia ne pourra se faire qu’au présent de la lecture.

Commençons par le volume le plus impressionnant, Le Pèlerin chérubinique d’Angelus Silesius (« Johannes Scheffer – 1624-1677 – dit Angelus Silesius, soit “Messager de Silésie”, médecin de profession, poète, théologien et mystique allemand »). C’est en parfait ignorant de cette œuvre assez sidérante que j’ai pris plaisir à accomplir quelques parcours dans ces suites de « fragments » comprenant, à chaque fois, quelques mots (en titre) et un bref paragraphe : six livres (respectivement : 302, 258, 249, 230, 374 et 263 « fragments », dont les dix premiers du sixième reprennent l’« appendice de dix sonnets » du cinquième), précédés par une Dédicace et un Avertissement au lecteur, et suivis par un Éloge chrétien d’Abraham von Franckenberg – le tout traduit de l’allemand et longuement postfacé par Henri Plard (à quoi s’ajoutent encore 28 pages rassemblant notes et index ; première publication chez Aubier en 1946).

« Dieu, nous enseigne Angelus Silesius, est Rien et Tout : Tout, car tout procède de lui, et sa présence est universelle, Rien, parce qu’il dépasse infiniment toute parole humaine. Ainsi, tout ce qu’un homme dira de Dieu restera équivoque, scintillant du double reflet du vrai et du faux, du mensonge et de la vérité – et profondément contradictoire. Tel est bien le petit livre où Angelus Silesius a tenté de saisir l’Infini – ce Pèlerin chérubinique, œuvre paradoxale à la gloire d’un Dieu paradoxal. » Dès le premier paragraphe du premier chapitre de sa postface en forme d’essai, intitulé L’énigme du Pèlerin chérubinique, Henri Plard saisit l’essentiel : ce qui nous conduit à suivre pas à pas ce cheminement où « par les images ou, si l’on veut, par son esthétique de poète », Angelius Silesius – contemporain, même si beaucoup plus jeune, du grand compositeur allemand Heinrich Schütz dont certaines des plus belles œuvres datent du moment de l’écriture de ce Pèlerin jusqu’à sa publication en 1657 – se montre « baroque ». Prenons les deux premiers « fragments » du premier livre : « 1. / Ce qui est fin demeure. /  / Pure comme l’or le plus fin, roide comme un rocher, toute claire comme un cristal : telle doit être ton âme. /     / 2. / Le lieu de l’éternelle quiétude. /  / Qu’un autre s’inquiète de sa sépulture et destine de fiers bâtiments à sa charogne. Je ne m’en soucie pas : mon tombeau, mon effort et mon cercueil où je reposerai à jamais doivent être le cœur de Jésus. » et collons-les aux deux derniers du sixième : « 262. / Le monde est un grain de sable. /  / Comment le monde empêche-t-il de voir Dieu ? Il blesse toujours l’œil, car c’est un grain de sable. /     / 263. / Conclusion. /  / Ami, c’en est assez. Si tu veux lire plus, va, et deviens toi-même et le livre, et l’essence. » Lisant ces quasi-deux cents pages, on est hypnotisé par ce qui ouvre un espace de dialogue dont un mécréant peut se saisir, non pour confirmer son manque de conviction, mais pour apporter divers états d’une partition sonore à la limite de l’inaudible à ce que l’on est en droit d’entendre comme étant pure poésie. Ce qui crée de la distance nous rapproche ; et la clarté se fait naturellement plus lumineuse quand un non-mystique s’y frotte au point de faire surgir des étincelles.

« Quatrième livre, 79. / Le plus grand ami est le plus grand ennemi. /  / Mon meilleur ami, mon corps, c’est mon plus grand ennemi ; il me lie et me retient, si bonne que soit sa volonté. Je le hais et je l’aime : et quand viendra l’adieu, je m’arracherai à lui avec joie et avec peine. » […] « 81. / La mort. /  / La mort ne m’émeut pas : par elle, je ne fais qu’arriver où je suis déjà de cœur par mon esprit. » […] « 103. / La vie et la mort. /  / Nulle mort n’est plus belle que celle qui donne une vie ; nulle vie n’est plus noble que celle qui jaillit de la mort. » […] « 139. / Bonheur de se noyer. /  / Quand tu amènes ton navire dans la haute mer de la Déité, heureux es-tu alors, si tu t’y noies. » Etc. Il importe de s’aventurer dans ce livre par assez longues plages, comme dans un territoire demeuré miraculeusement en l’état : lieu de survivances après le romantisme et son affadissement dans un monde qui fait ses adieux à la modernité. C’est pourquoi il agrée au minimaliste de s’y trouver à l’aise. Contradiction ? Oui, une de plus – et c’est bon signe.

Autre réédition, d’un petit volume cette fois – 64 pages au format 10 x 17cm – publié en 1998 chez le même éditeur, Allia : Quid sit lumen de Marsile Ficin traduit du latin et suivi de L’Art de la lumière par Bertrand Schefer. Bien qu’une fois encore très ignorant de cet auteur du Quattrocento italien, né en 1433 à Figline, en Toscane, qui « s’est vu confier, dès sa vingt-quatrième année, le soin de traduire et de commenter les œuvres de Platon », je me souviens avoir lu quelques traductions de ses écrits, il y a vingt ou trente ans, quand je m’intéressais de près aux traces – surtout musicales, et picturales – de ces années 1400-1500, avec l’idée qu’il est nécessaire de s’aventurer au plus loin dans le temps pour ressaisir la modernité que l’on nous affirmait alors « en déclin » (ça ne s’est guère arrangé depuis). Et puis, il y a aussi le souvenir de Panofsky, abordé durant mes brèves études d’art et d’architecture. Aujourd’hui, peu érudit côté philosophie, je me laisse guider par Bertrand Schefer, déjà co-responsable de l’édition chez Allia du texte essentiel de Guilo Camillo, Le théâtre de la mémoire, que, suite aux conseils avisés de Jacques Roubaud, la lecture de Frances Yates m’avait fait connaître, il y a déjà longtemps. Encore et toujours la mémoire – associée à la mélancolie – au programme de ces chroniques du Terrain vague…

Marsile Ficin écrit dans Quid sit Lumen (1476) : « Instruisez-moi, ô mes sens, je vous en prie, de ce qu’est la lumière. Et l’ouïe répond : “Je suis aérienne, il est suffisant que je t’instruise des sons aériens.” Et l’odorat répond : “Quant à moi, à plus forte raison ne suis-je pas lumineux, mais vaporeux : apprends de moi les vapeurs.” “Pourquoi me demander ce qui m’est étranger ? dit le goût : je baigne dans l’élément liquide et te renseigne sur les liquides. ” “Ne cherche pas, dit le toucher, à tirer de moi ce que je ne puis te donner : je ne suis que corporel, et je t’instruis du corporel. Cherche plus haut la lumière. » Et chapitre suivant, Description de la lumière visible, « La splendide vue répond : “Moi, je suis esprit, je suis splendeur spirituelle. Et puisque c’est justement mon rôle que tu me demandes, c’est avec grand plaisir que je l’expose : la lumière est une émanation en quelque sorte spirituelle, soudaine et très étendue des corps dont elle n’altère pas la nature.” » La suite est magnifique – et au fond poétique (n’étant ni théologien ni philosophe, je ne peux lire autrement cette version française de Quid sit Lumen), se frottant aux sciences à la manière des peintres qui, sans trop bien les comprendre, se sont appuyés sur certaines théories pour inventer de nouveaux rapports à la couleur, et de nouveaux touchers. Le texte de Bertrand Schefer est aussi superbe que celui qu’il commente : « “Réjouissons-nous de la lumière sans laquelle nous ne pouvons jouir ni de nous ni de rien”, conclut Marsile Ficin dans le Ravissement de Paul au troisième ciel, comme si cet homme détaché pour un temps de lui-même devait enfin retrouver son unité en ses images, sa vérité dans l’apparition d’un monde dont il est l’ultime éclat et vers lequel il revient, comme à cette prairie, pour y faire la lumière jusque dans ses rêves. » Concluons ce trop bref montage par cette interrogation de Marsile Ficin proposée en 4ede couverture : « Comment se fait-il que rien ne soit plus obscur que la lumière, quand il n’y a pourtant rien de plus clair, puisqu’elle élucide et fait connaître clairement toutes choses ? »

3. De la « pile poésie », décidément inépuisable – la trêve d’été sera sonnée avant que nous en ayons tiré tous les cailloux intéressants –, une nouvelle (et avant-dernière ?) petite constellation de printemps : six livres avec pour chacun 2000 signes, espaces (et citations) comprises, afin d’en signaler la parution. C’est peu ; mais ça compose néanmoins une somme tirée de justesse de la mer d’oubli (ou vallée de larmes, si on a lu La Mémémoire de Fred – un des plus beaux « Philémon »).

Pour commencer deux livres aux éditions L’oncle d’Amérique recueillant les poèmes français du Chilien Vicente Huidobro (1893-1948) et de l’Équatorien Alfredo Gangotena (1904-1944). Du premier, Manifestes Altazor (Champ Libre, 1976 – « transformation.s » Gérard de Cortanze, avec un bref essai de Saül Yurkievich) m’avait particulièrement frappé à parution. Je rouvre ce livre précieusement conservé et y retrouve cette épatante « profonde pensée » : « Les 4 points cardinaux sont 3 : le Sud est le Nord ». J’avais alors déjà enregistré le nom de Huidobro grâce à Edgar Varèse qui, dans Offrandes 1 : Chanson de Là-haut, avait mis en musique quelques vers de Tour Eiffel (août 1917), plaquette aujourd’hui en bonne place dans ce nouveau volume intitulé Horizon carré et autres poèmes français (édition établie & préfacée par Émilien Sermier).

Huidobro, installé à Paris en 1917, y a rencontré les figures majeures de la modernité naissante (et déjà triomphante) : Pierre Reverdy (avec qui il a fondé la revue Nord-Sud), et bien entendu Apollinaire et les peintres cubistes. Il y a écrit pendant quelques années de nombreux poèmes en français, avant de renouer avec sa langue natale (l’étonnant Altazor, 1931). Un exemple ? Cigare (dans Poèmes arctiques, 1918) : « Ce qui tombe des arbres /       Est la nuit /  / La mer dans mon verre d’eau-de-vie / Et sur la mer /           ton chapeau vertical /  / OÙ VAS-TU ÉTERNELLEMENT /  / Quelqu’un est mort dans ton jardin /  / L’hirondelle indifférente / Dort sur une corde de violon /  / J’ai eu dans mes mains /          tout ce qui s’en allait / Et cette lune blessée / Indécise entre la mer et les jardins /  / Parfumant les années / Un nuage montait de mes lèvres /  / Et mon  cigare /         Est l’unique lumière des confins. » Un autre ? Les quatre premiers vers du vingtième poème de Tout à coup (1922, 1923) : « Il y a des lézards sur la vallée des larmes / Plus beaux que les bijoux dans le sommeil des cambrioleurs / Il y a aussi les chameaux de l’espace et des charmes / Chargés d’horizon et d’oasis sans heures » Ou encore cet autre début (de Tam dans Horizon carré, 1917) : « Chanter /          le soir sur les monts / En regardant passer les aéroplanes /          Oiseaux de l’horizon / Qui s’allaitent à la lune /  / J’ai soif / Donnez-moi à boire /          Toutes les blondes chevelures / Dans le silence / On sent s’enfuir quelques souvenirs /        Gibier à la débandade / Comment les saisir » – car, ces poèmes, il faut aussi les voir…

Orogénie et autres poèmes français d’Alfredo Gangotena est le second volume proposé par L’oncle d’Amérique, dont l’édition a de même été établie et préfacée par Émilien Sermier. Ce poète équatorien venu étudier à Paris dans les années 1920 m’était resté, jusqu’à aujourd’hui, parfaitement inconnu, si j’excepte la dédicace d’Ecuador par Henri Michaux, dont un très élogieux texte critique est repris dans le Dossier qui conclut ce rassemblement où l’on peut aussi découvrir une lettre d’Antonin Artaud à Gangotena (4 septembre 1933) : « Je sens que comme moi vous avez touché certains bas-fonds, et ce qui me bouleverse est la révélation de cette fraternité lointaine, venue d’un pays qui hante mes songes depuis fort longtemps. » Le premier recueil de poèmes français d’Alfredo Gangotena, Orogénie, paraît aux Éditions de la N.R.F. en 1928. Fragment : « Sous la ramée /       / J’apprends la grammaire / De ma pensée solitaire. /  / Parmi la feuillée rose / Tout tremble, hormis / Ce livre gardien qui repose / Comme un ange endormi. /  / L’homme rigide sur le trottoir / Est de l’arbre juste toise. / Le toi agite sa ramure d’ardoise / Où fleurissent des oiseaux noirs. /  / Sous le ciel, cloche de thym / Le monde soupire, la brise s’éteint. /  / Transitoire, à l’ombre se pose / L’image du meilleur ami ; / Mon ange gardien y repose / Comme un livre endormi. / Dans l’onde de sève hivernale issue de ma tempe / J’écoute les battements de l’oubli. / Ces poutres, rêvant à la clarté de la lampe, / Silencieuses, répandent leur âme vermoulue. / Mouches, larves, punaises, fourmis, / Et toi dans le songe, indolente chenille, / Vite ! accourez, vrombissez, festoyez : / Déjà le soir enfonce sa quille / Dans la rade du foyer. » Henri Michaux : « Un homme original est très rare. / Un poète original, contrairement à ce qu’on pense, l’est beaucoup plus. »

Quand les ombres se détachent du mur de Francesco Giusti (1952-2024), aux Éditions du Canoë, traduit (de l’italien et du vénitien) par Mauro Bianchi, est le premier livre de cet auteur à paraître en France : « Un livre singulier puisqu’il avait déjà été édité en Italie en édition bilingue : les poèmes écrits en dialecte vénitien furent traduits par Giusti en italien, et vice-versa, interrogeant ce qui fonde depuis Dante un questionnement poétique propre à l’Italie. » Giorgio Agamben, qui a publié ce livre en 2019 dans la collection « Ardilut » qu’il dirige chez Quodlibet, signe une brève et éclairante préface : « Le poète donne voix à une oralité qui dans la langue reste obstinément illisible, dans une perspective où la poésie n’apparaît plus comme une langue dont la forme atteint sa perfection : elle est, au contraire, le lieu d’un se défaire de la forme, d’un se dé-créer de la langue qui se présente pour la première fois dans son surgissement destructif. […] Il a été observé que les poètes de la génération de Guisti s’adressent à un monde disparu ou en train de disparaître. »

Quand les ombres se détachent du mur, p.177. « Concert ensorcelé /  / Cette pluie tombe drue des tôles de cuivre noires et des gouttières tordues / comme un grand tambourinement de doigts sur les dalles / et semble attirer en bas le ciel émietté dans la lumière trempée d’un fanal, / quand le soir se nettoie dans cet afflux oblique d’eau et de noir, / et qui est seulement capable de se taire avec ces choses parce que ainsi soit-il, / à regarder ahuri à travers les vitres qui sonnent / pour le long battement incessant. Il le sait que c’est mieux de regarder / car l’écouter dedans consume / et comme l’enchantement d’une sorcière passée par la cheminée / emporte la clef et t’ouvre l’âme pour l’amener d’où / on ne peut plus revenir. »

Giorgio Agamben : « C’est à cet homme immémorialement disparu et cependant sans cesse à-venir que la poésie de Francesco Guisti s’adresse » :

« Trajectoire

La parole dormit
toute la nuit. Envolée du sommeil, elle sonna
le son du cistre céleste,
une feuille tournoya vers le pré. Silence,
elle voyagea vers les abîmes, donna
répit au noyé. »

La Fenêtre ovale (traduit par Bernard Dubourg et l’auteur) est le cinquième livre de J. H. Prynne chez Éric Pesty Éditeur. Aussi beau quant à sa fabrication que les précédents, cet ouvrage paru en 1983 en Angleterre a quelque chose d’intimidant qui n’empêche pas cependant d’y entrer, si l’on est attiré par ce qu’a écrit David Wheatley : « Prynne est le poète ultime de l’anti-pathos. […] Tout en lui rime avec distance et difficulté. » L’anti-pathos étant apprécié au Terrain vague, et les difficultés de règle, on se met en quête d’un fragment susceptible de contaminer nos semblables :

 

« Neige nous aveuglant, nous retenons l’haleine ;
l’écho tremble comme pointe d’épingle, sur toute
ligne de l’écran sous son chaperon. C’est la vie
contre bordure de soi, en face du sourcil
clos au chagrin. Une lumière blanche, pâle,
d’est brille dans la fenêtre, poudrin
qui fleurit dans le relui de la glace.
Le regard en dedans brûle à son cadre,
yeux sous gel du calme. Pour totale paralysie
de l’accommodation, trois ou quatre gouttes
sont à instiller toutes les quinze minutes
pendant une heure ou deux. Pour le reste
de ta vie. Observe où ma joie gît
sur l’oreiller blanc avec ombre, sous caresse
en azur le long des replis de l’écran ;
toute la journée, la porte rouge est close. »

L’auteur de la postface à ce petit livre dense et énigmatique, Kaïl Vezza, nous apporte quelques précieuses indications : « Dans le vocabulaire médical, la fenêtre ovale, ou fenêtre vestibulaire, est le nom donné à un organe de l’oreille interne qui transforme les vibrations venues du tympan en impulsions électriques que le nerf acheminera ensuite jusqu’au cerveau. La description anatomique de l’oreille ressemble à celle d’une construction rudimentaire : un plancher, un toit, un faîte, un vestibule, une paroi antérieure et postérieure, une fenêtre ronde ou ovale – tel l’ajour pratiqué dans le mur des cabanes en pierre où venaient s’abriter, jusqu’au XVIIe siècle, dans le nord de l’Angleterre, les bergers et leur famille durant la transhumance estivale. »

Kaïl Vezza – né en 1993, ancien diplômé des Beaux-Arts de Bordeaux, vivant et travaillant à Marseille – est aussi l’auteur de Vie d’un impersonnage, publié dans la collection « agrafée » chez Éric Pesty Éditeur. Si j’oublie que ce mot « impersonnage » me renvoie inévitablement au livre d’entretiens avec Philippe Beck publié en 2006 par Argol (mais selon Vezza, ce concept est issu de réflexions sur le théâtre contemporain : « impersonnage = personnage en défaut d’identité, sans qualités ni particularités), j’entre librement dans ce bref récit en trois parties présentant 12 paragraphes (un par page), dont ce septième : « Empilés sur la table de chevet, des livres sur les spectres, qui enseignent le cheminement vers soi, invitent à se forger une représentation de la personne que l’on rêverait d’être sur une base qui exclut tout travail relatif à la vie matérielle. C’est plus commode. Se déprendre de la lourdeur prosaïque et rampante de l’ordinaire. Mimer la progression verticale, incontrôlée et nonchalante d’un ballon. Mais un simple regard levé vers le ciel constitue déjà, pour lui, un défi à la pesanteur, et menace de ruiner tous les efforts entrepris jusqu’ici pour faire suivre à son récit de fantôme le déroulement imperturbablement linéaire sur lequel repose sa subsistance. » Qu’ajouter à cela ? Peut-être les tout derniers mots de cette Vie : « Un jour, l’hostilité du climat – caducité des appareils respiratoires – dénotera une telle vraisemblance que les personnages croiront être devenus des personnes. Mais il sera trop tard, la vérité aura chuté dans le décor. »

Dernier ouvrage au programme de cette petite salve : Comment un cœur peut-il de Bernard Chambaz aux Éditions Unes – un auteur que nous lisons, le plus souvent en silence, depuis assez longtemps (grâce notamment à Yves di Manno qui a publié sept livres de lui dans sa collection « Poésie / Flammarion »). De Chambaz, on nous dit qu’il est un « lecteur émerveillé de William Carlos Williams » ; et aussi que « son travail poétique s’attache à restituer le réel avec un sens sans pareil de l’éblouissement amoureux. » Alors comment ne pas attaquer à réception ce nouvel opus « situé entre les 22 et 31 décembre 2023, [qui] tresse une couronne de poèmes, un diadème sur le front de l’aimée disparue quelques mois plus tôt » ? « Célébrer la vie plutôt que pleurer la mort » est inscrit au programme. Ainsi que le souvenir d’Emily Dickinson, d’E. E. Cummings, de Charles Reznikoff, ou de Pia Tafdrup qui se fait entendre pour qui tend l’oreille : « 22 décembre 2023 /    / Pia / je vous salue / grâce à vous j’ai recommencé / à écrire / une simple préface / en souvenir ébloui des chevaux de Tarkovski / ému cette fois-ci / que vous commenciez sous / le signe du voyage du bonheur de voyager / du bonheur tout court peut-être / “même les morts dans leur tombeau tranquille” / ont ce pouvoir dans leur barque solaire / empruntée aux pharaons / et j’ai choisi pour titre / NOUS AVONS UNE SEULE VIE »

Et, selon la formule usuelle, pour se quitter sans rien conclure :

« 31 décembre 2023 (p.3)

Et comme c’était la dernière nuit
de l’année
j’étais hanté
par la dernière nuit
que nous avions passée ensemble
par ces instants que je n’ai pas
racontés et que je ne veux pas raconter
c’est trop tôt trop
intime
trop abrupt quand tu as soudain
entrouvert les yeux et vu
je ne saurai jamais
quoi »

(à suivre)

Jérôme Prieur, Sur le sentier de la guerre, Éditions La Pionnière, mai 2025, 32 pages, 12€
Angelus Silesius, Le Pèlerin chérubinique, Éditions Allia, mai 2025, 288 pages, 20€
Marsile Ficin, Quid sit lumen, Éditions Allia, mai 2025, 64 pages, 6,50€
Vincente Huidobro, Horizon carré, L’oncle d’Amérique, avril 2025, 208 pages, 23€
Alfredo Gangotena, Orogénie, L’oncle d’Amérique, avril 2025, 228 pages, 23€
Francesco Giusti, Quand les ombres se détachent du mur, Éditions du canoë, juin 2025, 208 pages, 16€
H. Prynne, La Fenêtre ovale, Éric Pesty Éditeur, avril 2025, 40 pages, 16€
Kaïl Vezza, Vie d’un impersonnage, Éric Pesty Éditeur, avril 2025, 24 pages, 10€
Bernard Chambaz, Comment un cœur peut-il, Éditions Unes, avril 2025, 136 pages, 22€