C’est peut-être le degré d’étrangeté, ou la marque d’un écart envers les conventions du genre – même si le résultat se montre aux antipodes de ce que j’apprécie, et relis régulièrement, sans la moindre déperdition de plaisir, depuis l’enfance – qui me conduit à ne pas lâcher l’affaire « bande dessinée ». Mais il me faut préciser qu’à première lecture de nouveaux albums, je ne me préoccupe guère de ce que « ça raconte », préférant frotter mon regard au images : au trait, au travail de composition, voire aux couleurs. Ce n’est qu’un peu plus tard, quand le regard a été ne serait-ce qu’un peu satisfait, que je m’attache aux « histoires » (bien entendu, si Blutch reprend Lucky Luke, ça va plus vite : il y a des projets qui incitent à ne rien séparer – et quand ça arrive, on en redemande).
La critique BD ne s’aventure que rarement au-delà de l’expression d’une opinion reflétant des signes d’addiction. Les fans ont la belle vie ; on ne leur reprochera pas, car cette attitude « critique » ne se montre que rarement mondaine. Plus modeste, bien plus à l’écart que la critique de cinéma, elle s’accorde mieux avec l’idée du Terrain vague, ce lieu d’échanges où on ne trouve ni tapis rouge, ni montée des marches.

Mais, avant de découvrir quelques pépites du 9e art, faisons un détour côté 7e pour fêter la sortie en DVD chez Capricci de La Voyageuse, film de Hong Sangsoo (membre du jury de la sélection officielle qui pourrait donc, espérons-le, avoir voix au chapitre). Nous avions parlé assez longuement de ce film au moment de sa sortie en salles. Il gagne à être revu sur petit ou grand écran. Bref rappel : ce trente-et-unième long métrage du cinéaste sud-coréen (je ne compte pas les courts métrages) et troisième collaboration avec Isabelle Huppert (après In Another Country en 2012 et La caméra de Claire tourné à Cannes en 2017) a obtenu le Grand prix du jury à Berlin 2024. Il suit In Water – lui aussi revu récemment en DVD, ce qui m’a permis de dépasser l’effet de surprise causé par le fait que les images soient plus ou moins floues (aux antipodes de ce qu’on entend par « flou artistique »), ce qui avait enchanté une certaine critique empressée de le placer dans la résonance de l’impressionnisme, alors que le cinéaste coréen, qui souffrait depuis peu « d’une maladie oculaire ayant largement altéré sa vision », est, comme Cézanne dans ses dernières années, adepte du dépouillement – et virtuose de cet art des variations infimes qui en conduit plus d’un(e) à ne pas saisir ce qui ne cesse de bouger dans son inexorable avancée d’un film à l’autre. Isabelle Huppert, habillée d’une petite robe à fleurs rouges bleues (violettes) et d’un gilet vert : « Hong est très précis sur les couleurs, il travaille comme un peintre. »

Dans La Voyageuse, elle est une très étrange professeure de français usant d’une méthode bien à elle dont on ne saura rien de son improbable efficacité. Elle boit volontiers du makgeolli, un alcool moins fort que le traditionnel soju, mais qui soûle, s’intéresse à la musique et à la poésie, joue les séductrices pouvant tout à coup aussi bien s’éclipser que revenir, ne montre pas son âge, ne joue pas les mères de substitution, et garde son mystère. Isabelle Huppert : « De tous les metteurs en scène avec qui j’ai tourné, c’est de Godard qu’il se rapproche le plus, dans la manière de faire et par cet équilibre permanent entre légèreté et profondeur. » Hong Sangsoo (qui ne se prend pas pour un poète – mais qui l’est pourtant) : « L’essentiel est pour moi de faire sentir aux spectateurs l’effet que j’ai en tête. J’ai choisi de travailler avec ces acteurs dans ces lieux, avec cette météo, mais je ne saurais en expliquer les raisons. Je crois simplement à mon processus de travail. » En attendant les opus 32 (By the Stream) et 33 (What Does That Nature Say to You), cette édition vidéo nous permet d’explorer certains détails qui nous avaient échappés à première vision – force du « minimalisme » : on n’en a jamais fini avec ce qui, sans s’en réclamer de façon intentionnelle, en relève…
1. Première salve d’ouvrages relevant du genre « bande dessinée », même s’il convient d’ajouter « etc. », tant ce qui s’y invente échappe aux lieux communs : Rust River City (tome 1) de Joe Daly, à L’Association, et Barcarolle de Jean Lecointre chez Actes sud Bd – deux « pavés » (le premier n’étant de plus qu’un « Tome 1 »), pures merveilles (deux sommets de l’impureté) qu’il faut avoir apprivoisé avant de commencer à en parler.

Joe Daly est un auteur sud-africain né à Londres. Rust River City est son septième volume à L’Association, le premier depuis Highbone Theater, il y a neuf ans. Rust River City est une ville industrielle imaginaire des États-Unis. C’est là que vit Dean, un veuf, vétéran de la guerre du Vietnam (ça se passe dans les années 1980), avec ses deux fils. Dès l’incipit, il se fait licencier brutalement pour cause de délocalisation de la production de l’usine Mericor en Chine. Il travaille alors là où il peut, notamment pour Planet Chicken où il se fait humilier, et toujours dans des environnements dégradés : où on œuvre dans la chaleur, l’humidité, la puanteur. Raconté ainsi, on se dit qu’on a déjà lu (et vu) quelque part une version de cette histoire – mais voilà : 1. Dean rencontre un mystérieux personnage susceptible d’améliorer son niveau de vie (on ne saura vraiment si ça marche qu’à parution du deuxième volume, et d’ici-là, on peut tout imaginer, même le pire). 2. La manière de raconter est fort singulière.
Ce qui frappe le plus, ce sont les lignes de tension, électriques, mentales. Et le traitement des couleurs qui ne se contente pas de remplir des contours tracés au crayon. Il est d’ailleurs à craindre que, pour les plus traditionnalistes des aficionados de BD, cette palette de tons, à la fois limitée et redoutablement expressive, ne passe qu’avec difficulté, comme si l’impression avait subi quelques travers.

Et pourtant que de trouvailles, qui rendent la lecture de ce premier tome particulièrement addictive : comme stimulée par les effets hypnotiques provoqués par l’image, que les dialogues ne cessent de renforcer. Une fois entré, on ne peut plus lâcher – ce qui pouvait paraître peu engageant à premier contact devenant tout à coup entraînant, malgré le caractère âpre, parfois glauque, de ce qui nous est montré : en décomposition, sans issue ; ou le degré d’abrutissement de personnages sonnés par ce qu’ils subissent, s’accrochant à leur instinct de survie. Tout devient touchant à condition de laisser vibrer en nous ces tensions. Peu de réalisme, ou de psychologie, à rebours des mauvais films (ne parlons pas de BD), mais le réel (d’une grande force) et l’inconscient (dans toute sa puissance) frottés comme deux silex, et ainsi produisant des étincelles. Et ça ne ressemble à rien d’autre qu’à ce qu’est, concrètement, Rust River City : un espace-temps singulier où l’inconnu s’entremêle au familier. Joe Daly : « Je voulais créer une expérience immersive afin que les lecteurs puissent vraiment ressentir ce livre en les plongeant au cœur de cet univers, c’est pourquoi j’ai réfléchi à tous les détails, des plus grands, comme la carte de la ville, aux plus petits, comme les perles de sueur sur la peau des personnages. […] Je n’essaie pas de faire un documentaire exact, mais de créer quelque chose de nouveau » : d’effroyable – et beau.

Barcarolle de Jean Lecointre, un auteur que, gardant La Balançoire de plasma en mémoire, je ne peux séparer de Pierre La Police, est, lui aussi, terriblement addictif. Difficile de le refermer avant d’en arriver à la toute fin, même si on tombe de sommeil. Pourtant, d’un strict point de vue visuel, ces métamorphoses numériques – cet art du montage réalisé à partir d’images glanées dans les magazines d’un temps où la plupart de ses lecteurs et lectrices potentiels n’étaient pas encore nés – peut sembler peu attrayant, ou en tout cas dépourvu de sensualité, même si le concept de séduction et un moteur-clé de l’affaire. Mais, une fois encore, qu’importent nos goûts – nos préférences pour le minimalisme et l’épure –, quand ce qui compte, c’est ce qui s’est déposé dans la mémoire qui nous permet de rejouer la partie sur les tréteaux du rêve. De quoi se souvient-on d’ailleurs ? Du titre, qui évoque un genre musical (associé à Venise et à ses gondoliers ; mais on connaît aussi les Barcarolles de Fauré) ; de son protagoniste principal dont le nom, Poulenc, évoque celui d’un célèbre compositeur à qui il ne ressemble guère ; et bien entendu de sa forme : celle d’un roman-photo faussement conventionnel, voire nostalgique, à la frontière de la bande dessinée (et inversement), d’une épaisseur peu courante (un peu plus de 300 pages), ce qui en fait un potentiel chef d’œuvre d’un genre aussi résistant que mal aimé.
Relevons l’argument qui nous est proposé, sous forme de monologue intérieur (tout résumé prétendu clair de ce récit fleuve, chaotique, et pourtant d’une troublante fluidité, serait une imposture) : « Je m’appelle Poulenc. J’explore la psyché humaine. Grace aux drogues, j’ai pu atteindre des niveaux de conscience dont je ne soupçonnais pas l’existence. L’euphorie du succès se transforme en cauchemar. Je suis devenu dépendant, et incontrôlable. Je n’ai plus rien à faire ici. Je veux en finir, mais… j’ai peur d’avoir mal… – Tu peux me procurer une arme ? – Pour les gens comme toi, il y a peut-être un endroit… Sois à l’heure, le paquebot ne t’attendra pas. »

Poulenc a une araignée dans le plafond, une araignée-singe précisément. Les hybrides prolifèrent dans ce monde où l’art de greffer est à son sommet. Découpé en 21 chapitres, précédés d’un prologue et suivi d’un épilogue (forme parfaite selon moi), Barcarolle sous saisit par son artificialité qui participe cependant à son ancrage dans une réalité tangible où ce qui arrive est à prendre sans discussion, même si l’on doit passer sa main au-dessus des cornes d’un rhinocéros pour s’identifier, ou se mettre à l’écart d’une tricoteuse venimeuse susceptible de convertir ses amants en moutons. Ici, les incidents sont la norme, et les « personnalités » ne sont jamais fermées aux métamorphoses. Même quand les personnages font la gueule, l’amour a toujours cours, sans figer, ni humeurs, ni apparences (la raie de côté de Poulenc ne cessant de passer de gauche à droite). Et un relatif « sérieux » finit par s’imposer, même si – et peut-être parce que – tout est dérisoire, ironique, décalé, et violemment critique, comme dans nos rêves les plus secrets : ceux qui nous font rire tout en nous clouant le bec. Barcarolle ? Une « tuerie » avec arme à feu et dialogues imparables, d’autant plus fine que les images peuvent sembler grossières : dans le droit fil de celles des romans-photos les plus passés de mode que ce superbe travail d’agencement (de montage et de mixage) fait revivre avec génie.
2. Why Don’t you Love me ? de l’Anglais Paul B. Rainey, publié dans un format à l’italienne chez Atrabile, est une belle découverte, surtout pour qui lit de préférence avec lenteur, de la première à la dernière page et par tranches progressivement plus épaisses, tant il cultive avec rigueur un art de la reprise des signes les plus profondément ancrés chez les amateurs de « feuilleton » (vieux mot non encore oublié, même si cela ne saurait tarder), sans exprimer de nostalgie envers quoi que ce soit d’académique. Pour le dire autrement : contrairement aux apparences, il s’agit d’un ouvrage des plus singuliers qu’il convient d’apprivoiser (reprise du thème) et qui ne devrait exprimer pleinement son « jus » qu’à deuxième lecture (et même davantage si le cœur vous en dit).

Comme toujours, se défier de toute tentative de ramasser ces 210 pages, construites à partir du même gaufrier de 11 cases (3 + 4 + 4, avec le titre – chaque fois le même, chaque fois sensiblement différent – en haut à gauche, sauf p. 130), en un résumé convaincant. Et surtout, ne rien dévoiler des effets de surprise qui ont le pouvoir d’en relancer la lecture. Ce qu’on peut dire, ne serait-ce que pour apporter une indication, c’est que les premières pages se déroulent dans une maison très ordinaire où vit une famille – les parents Claire et Mark et leurs deux jeunes enfants Charley (que son père appelle Tommy) et Sally – et qu’apparemment tout va mal : le climat est clairement à la dépression – à la fuite en avant. Dès la première page, Claire dit à Mark : « Nom de Dieu ! Tu es en train de me dire que tout ça, ce serait réel ? » Le trait, sobre, au service de la narration (mais non sans style – cette sévérité du trait étant peut-être une fausse piste), ne crée cette fois pas d’hypnose. De micro-sensibles péripéties, en forme de variations sur des thèmes rabâchés, poussent à tourner les pages ; car qui sait si tel ou tel renversement ne va pas s’opérer ? Entre comédie de remariage, essai sur les humeurs, et notations d’entomologiste sur les dysfonctionnement du couple, Why Don’t you Love me ? ne cesse de donner des gages aux formes conventionnelles propres aux séries d’aujourd’hui, sans rompre avec l’esprit des strips d’antan, dont il détourne les poncifs : les renouvelle même, mine de rien ; car tout se fait comme chuchoté sous la couette. Je est un autre : un imposteur ; et c’est parfois triste et parfois gai, comme l’amour (souvenir de Jean-Daniel Pollet). De coquilles vides, les têtes se font soudain bavardes et inventives ; d’amorphes, sonnés par l’alcool, les corps se font désirables, avides de rapports sexuels – les enfants étant eux aussi en quête d’amour, tout en se montrant prisonniers des jeux de Xbox où seuls comptent les niveaux à atteindre. Ô solitude, ô ennui, ô tristesse : portes ouvertes paradoxalement vers une autre dimension de l’espace-temps.

Ce voyage dans les plis du réel où se love l’imaginaire est une curieuse équipée. On en revient perturbé par de très légers glissements qui remodèlent l’ordinaire, non en son contraire, mais en quelques-uns de ses avatars plus ou moins digestes. Why Don’t you Love me ? sera, paraît-il, adapté au cinéma (comme l’a été, contre toute attente, Here de Richard McGuire). En attendant, c’est sur le papier que ça se passe, et nulle part ailleurs.

Si Paul B. Rainey « is a British cartoonist who has been making comics for decades » (Wikipédia – nous ne saurons rien de plus à son sujet), Elizabeth Pitch est une autrice née en Allemagne en 1989, mais qui a grandi aux États-Unis jusqu’à ses 14 ans, avant de revenir au pays natal. Fungirl est son œuvre la mieux connue en français grâce aux Requins Marteaux qui ont réalisé en 2021 un formidable rassemblement d’histoires plus ou moins brèves s’enchaînant à grande vitesse. Ces saynètes survoltées – « trash, morbides, débordant d’humeurs et cependant “très classe” » – nous semblent toujours touchantes, et subtiles, par leur manière de représenter certaines choses innommables. Fungirl est une perturbation atmosphérique dérèglant tout sur son passage, mais qui se remet toujours de ce qui lui arrive, comme seule une héroïne de bande dessinée sait le faire. Alors que paraît aujourd’hui un épisode d’une quarantaine de pages, Sexe Machine, chez Super Loto Éditions, nous ne pouvons dire mieux. Comme on en redemandait, nous sommes comblés – la dynamique propre à ces pages où l’énergie sexuelle devient électrique, voire machinique, étant éprouvante (mais il est appréciable de pouvoir en rire) : secousses garanties. Comment diable parler avec précision de cette énergie, alors que l’intensité des corps à corps nous laisse privés de mots (mais non sans voix) ? Quant à l’histoire, on peut toujours recopier le résumé proposé par l’éditeur : « Tandis que Fungirl se chamaille comme toujours à la maison avec Peter, l’amoureux de sa colocataire Becky (et ex-petite amie), on sonne à la porte : une jeune fille vient pour sous-louer la chambre de Becky pendant son absence. Personnalité qui n’a pas froid aux yeux, la belle et pas si innocente jeune femme tente (avec succès) de séduire Fungirl, et essaie de corrompre le bel esprit bien-pensant de Peter. Jusqu’à que ce que la ficelle soit trop grosse, et qu’elle dépasse largement la ligne rose… »

Bondage, I.A., situations grotesques et sentimentalité post-adolescente entrelacées sont au programme. Et c’est tout d’abord visuellement que ça prend. Quelle fantastique prise de liberté graphique, même si les dialogues sont à la hauteur. « La jeune fille : – J’ai entendu dire que vous aviez une chambre disponible. / Fungirl : – Euh oui, en effet ! / – C’est cette chambre-là ? Elle est parfaite. / Fungirl (pour elle-même) : – C’est toi qui es parfaite / (puis à voix haute) : C’est la chambre de ma meilleure amie, Becky. Elle est partie étudier à la fac. / – Oh, c’est elle ? Elle est mignonne. / Peter : – Oui, et déjà prise. / Fungirl : – Voici Peter, son prétendant mâle un peu névrosé. / – Oh mon chou. Ce ne doit pas être facile de rester dans l’ombre pendant que sa partenaire vit une vie d’aventures. / Peter : – Becky et moi avons confiance l’un en l’autre. / – La confiance c’est pour les losers (etc.) » Manque le trait et les couleurs, mais ce petit livre dégage infiniment plus de sensations que bien des romans graphiques ; il serait dommage de passer à côté…

Tout en haut, maintenant, de la pile des lectures « achevées » (même si on n’achève jamais rien, sinon les chevaux – air connu) : Lettres à Blue Bird au FRMK (ou Frémok – Fréon, à Bruxelles). Signées d’un curieux pseudonyme, Pig Paddle Mannimarco – Pig n’étant pas Sow, doit-on déduire qu’il s’agit d’un auteur ? –, ces lettres sont attribuées à une dame oiseau, une oiselle à la fois ordinaire et singulière (reprise du thème) : accro aux choses les plus banales, même si elle se montre volontiers artiste, du genre mélancolique et douée pour l’autocritique. « Je peins surtout la nuit, de façon frénétique. Rien qu’hier, j’en ai fait vingt. Je n’ai aucune attente, mais à chaque fois que je finis une toile, la déception est immense. Je ne fais que des merdes. » Pagayant (sans ramer ; la fluidité est parfaite), on avance. La traversée de ces pages vaut la peine tant ce qui s’imprime dans nos mémoires est d’une finesse à hauteur des moyens requis, et des outils, comme ces feutres à alcool qui nous font plonger dans une atmosphère instable, où pourtant tout est précis, les relations trait / couleur étant on peut plus sensibles. Tout est fait pour déstabiliser les approches trop rationnelles – les conventions ordinaires du « récit intime » étant en permanence remises en jeu, précipitant parfois protagonistes et lecteur(e)s au bord du précipice. Ce livre que j’ai lu au cours d’un aller-retour en train avec beaucoup de plaisir me revient en mémoire trois jours plus tard, alors que, par étourderie, je me suis privé de tout viatique pour un long trajet en métro. Je note ceci : « Mélodies discrètes ; oiseaux « blancs » dans un monde en couleurs, se détachant sans pour autant prendre leur envol ; la surface, certes perturbée, tient la route, nous ne sommes pas loin de la peinture – ou du moins de l’idée qu’on peut s’en faire, à rebours de celle de l’oiselle qui envoie des lettres à un certain Blue Bird. » Ça travaille dans la tête, ce qui est bon signe, mais ça n’aide pas à fait passer le fait que, le livre refermé, la lecture continue. Mieux vaut donner à voir une double page :

« Le ton des lettres est désabusé, débonnaire et mélancolique… mais le règlement de compte n’est pas loin. BD épistolaire douce-amère et psychédélique, Lettres à Blue Bird nous mène là où on ne s’attendait pas du tout à aller » nous souffle l’éditeur. « Et puis tout s’est définitivement effondré. […] Quelque chose avait décidé de s’amuser avec moi, un complot démoniaque étendu sur toute la ville et encerclait mon existence. […] J’ai décidé de quitter le Glaglaland. Je n’y comprends toujours pas grand-chose. » Quant à nous, on est ravi de ne pas tout comprendre, tout en appréhendant, sans avoir besoin de mots, le charme de cette expérience inédite dans les territoires, décidément encore non circonscrits, de la bande dessinée.

Du Pin sur la planche, un ouvrage cartonné au format inhabituel (10 x 18 cm, en ce qui concerne l’intérieur) aux Éditions 2042, est signé de trois noms : Caroline Klein (cofondatrice de la menuiserie Gris Bois à Strasbourg et enquêtrice implacable de la « filière bois »), Olivier Bron (auteur, éditeur, cofondateur des éditions 2024 devenues cette année 2042), et Timothée Ostermann (dessinateur, se qualifiant lui-même de « marrant »). Son projet est à la fois très sérieux (« Catastrophe ! Votre chat a détruit votre meuble préféré. Que faire ? ») et amusant – la forme choisie y contribuant grandement, puisqu’il s’agit d’un « livre-dont-vous-être-le-héros-ou-la-héroïne » où il convient à chaque page de faire un choix, et ainsi se trouver projeté à telle ou telle autre page où il nous faudra faire un nouveau choix (même si on est « mort(e) fauché(e) dans la fleur de l’âge par nos valeurs défaillantes »). Bref (nous dit-on en 4e de couverture) : « Déjouez les pièges de la grande distribution, retirez courageusement une vilaine écharde et affrontez sans pâlir une abatteuse-groupeuse ! / Meubler un salon est une quête semée de buches : vous seul(e) déciderez de la route à suivre et des arbres à abattre pour construire le monde de demain… Bonne chance ! »

Caroline Klein : « Mon rêve serait de construire un cycle basé sur la nature me permettant de dire, en responsabilité à mes clients, le moment où on ne peut plus construire en bois avec telle essence, sans faire comme si c’était un gisement infini. L’hyperconsommation actuelle ne permet pas ça. » Thimothée Ostermann : « Le registre est celui de la vulgarisation et de l’humour, pas du livre scientifique, même si le contenu s’appuie sur des données sérieuses. » Il faut noter une réussite parmi les plus rares : l’invention d’une typographie inclusive qui fonctionne pour le regard (très beaux glyphes). Olivier Bron : « Dans un livre narratif standard, un personnage parle à un autre personnage, le genre est guidé par eux. Là, tu pars avec quelqu’un : un lecteur ou une lectrice, dont tu ne connais pas le genre. Et puis je ne l’aurais pas fait avec un point médian, mais la fonderie collective Bye Bye Binary fait des choses bien plus digestes visuellement. » Et ça colle avec l’esprit de « l’écologie du bois », d’autant plus que le papier choisi respecte les contraintes du label Cradle toi cradle en matière de procédés industriels et de gestion de forêts. Un ouvrage à emporter chez IKEA, avant de se décider à aller prospecter ailleurs.
3. À force d’y replonger sans cesse nos détecteurs de sens et de plaisirs, il y aurait encore beaucoup à dire sur cette salve « bande dessinée, etc. » ; mais il nous faut à tout prix s’en empêcher, car deux titres restent à recenser – et de plus fort différents de ceux qui les ont précédés.

Dans la tête d’un dessinateur de presse est un « recueil des dix chroniques publiées par Soulcié dans Mediapart de novembre 2023 à décembre 2024 sous le titre Et vous trouvez ça drôle ? » Enrichi de quelques pages et dessins inédits, ce recueil publié chez Expé Éditions, à Bordeaux, interroge cette pratique que Soulcié, « artisan dessinateur de presse depuis 2008 », qualifie de « métier horriblement génial ». « Dans la tête », c’est donc d’abord « dans la fabrique » – cette bande dessinée ayant un caractère documentaire, et même didactique mais (rassurez-vous) jamais pesant. Non qu’il faille nécessairement adopter un ton « déconnant » quand on fait visiter son atelier, mais parce que l’auteur sait comment allier réflexion et rapidité, et ne tombe que rarement en panne (même s’il ne cesse de s’interroger sur la pertinence de ses dessins, certes de presse, mais aussi, et surtout, d’humour). Sur la 4e de couverture, on trouve mentionnés les principaux supports pour lequel Soulcié travaille : Mediapart, L’Équipe, Télérama, La Revue Dessinée, 28 Minutes. Il doit y en avoir d’autres. N’étant plus vraiment lecteur de « presse papier », je vois apparaître ses dessins comme par enchantement sur certains écrans libres d’accès. En revoir certains imprimés me fait me rendre compte à quel point ils se sont gravés dans la mémoire.

Il n’est pas si fréquent que tel ou tel dessinateur (et de plus en plus souvent dessinatrice) de presse s’interroge sur son travail, cherchant à faire passer ce qui s’agite dans « l’atelier du rire quoi qu’il en coûte », donc dans sa tête – là où d’innombrables embryons d’idées se cognent les uns les autres, jusqu’à produire cette fameuse étincelle qui conduit la main à s’activer. Soulcié s’avère redoutablement efficace : « En théorie, dit-il, je peux dessiner ce que je veux (dans les limites de la loi), et pourtant… D’où vient ce sentiment que les espaces de liberté d’expression se réduisent ? Qui veut la peau du dessin de presse ? » Les réponses, dans son livre, sont plus pertinentes les unes que les autres – la douzième et dernière étant « le pessimisme », même si tout ce qui compte, c’est « le dessin de demain » (comme le dit Willem, dont les dessins sont toujours aussi percutants alors qu’il a atteint depuis peu les 84 ans). Le mot de la fin ? Heureusement, Trump a été réélu – une catastrophe mondiale, mais qui a le pouvoir de faire surgir de bonnes idées. Et du coup le dessinateur « ne peut plus s’arrêter de courir dans sa roue (celle reproduite en couverture) à l’infini chaque semaine, pour espérer faire rire un public très niche, comme ceux qui aiment le jazz, la numismatique, ou les tripes. » On attend la suite qui ne saurait tarder…

Pour finir un essai assez bref, mais savant, tout en restant parfaitement lisible pour le profane. Publié par les Presses de l’Université de Montréal (PUM), Hergé musicien ? est signé Jean-Jacques Nattiez et Renaud Nattiez. Si les passionnés des Aventures de Tintin connaissent les ouvrages du second (le plus jeune des deux frères), dont le très inattendu Brassens et Tintin, deux mondes parallèles, en 2020 aux Impressions Nouvelles, l’immense majorité d’entre eux n’a probablement jamais ouvert ceux du premier (dont quelques-uns sont en bonne place dans ma bibliothèque, pour des raisons qui n’ont que peu avoir avec le monde de Moulinsart). Jean-Jacques Nattiez est musicologue. Il est l’auteur de Fondements d’une sémiologie de la musique (10/18, 1976) et de Proust musicien (Christian Bourgois, 1984), cette fois sans point d’interrogation. Il a été co-directeur, avec Pierre Boulez, de la collection « Musique/Passé/Présent » chez Bourgois. Parmi la grande richesse de titres et de sujets de cette collection, j’aimerais privilégier un volume de 1991 qui a beaucoup compté pour moi : Pierre Boulez / John Cage, Correspondance, dont l’édition a été remarquablement établie et présentée par Jean-Jacques Nattiez. Voilà qui nous éloigne d’Hergé ? Pas nécessairement. On peut autant apprécier le piano préparé de Cage que cet autre piano, non moins préparé par Hergé, des Bijoux de la Castafiore, où des gammes sont jouées d’une seule main par un dénommé Wagner.
La couverture de ce petit essai à quatre mains a été dessinée, comme souvent quand il s’agit d’ouvrages consacrés à Hergé, par Stanislas (dont nous parlerons bientôt d’un nouvel album à L’Association, La Fin du Monde). Quant à son contenu, il me semble que ce qui vient d’être rapporté au sujet de ses auteurs devrait suffire à convaincre qu’il s’agit d’un travail sérieux, où tintinologie, mâtinée de musicologie, est à l’œuvre. Je veux dire que ce qui se rapporte à la musique chez Hergé, de son écriture à son exécution, de sa représentation graphique à ses modes d’écoute, est – enfin – présenté et commenté correctement. C’est souvent amusant tant le caractère spécifiquement graphique des signes relevant de la notation musicale est mis en évidence. Hergé dessine : c’est un génie du trait et un compositeur d’images, de planches, sans égal – mais pas un musicien. Peut-être un mélomane, au sens le plus commun. Mais qui ne l’est pas, à part André Breton ? Répondant en 1978 à des questions de Marcel Croües, Hergé dit aimer Satie, Debussy, Pink Floyd, les Beatles ou Keith Jarrett, et être allergique à Bela Bartók. De plus, il ne va que très rarement au concert, et n’est guère passionné par la Hi-Fi. Bref, si la musique se trouve en permanence dans son quotidien, ce qu’il en tire, c’est en premier lieu des idées graphiques, et narratives, avec de temps à autre, un léger supplément de plaisir.
Ce point d’interrogation, faut-il le supprimer, une fois lues ces soixante-dix pages d’analyses doctes et précises (mais non dépourvues de sentimentalité) ? Les auteurs seraient plutôt pour – j’aurais plutôt tendance, comme déjà dit, à penser le contraire ; mais quelle importance ? Un musicien est un musicien est un musicien, sachant que ce que je vous dis trois fois est vrai. Mais un non musicien peut l’être aussi à sa manière. Alors, en hommage à la Castafiore, adressons pour finir « Mille amitiés au capitaine Bartock » ! Et un grand merci aux frères Nattiez qui m’auront fait ressortir les Bijoux, édition d’époque (1963), grand plaisir en fin de parcours… (à suivre)
Hong Sangsoo, La Voyageuse, en DVD, Capricci, mai 2025, 16€
Joe Daly, Rust River City (tome 1), L’Association, avril 2025, 264 pages, 25€
Jean Lecointre, Barcarolle, Actes sud BD, avril 2025, 328 pages, 30€
Paul B. Rainey, Why Don’t you Love me ?, Atrabile, mai 2025, 216 pages, 25€
Elizabeth Pitch, Fungirl : Sexe Machine, Super Loto Éditions, avril 2025, 40 pages, 12€
Pig Paddle Mannimarco, Lettres à Blue Bird, FRMK, avril 2025, 104 pages, 25€
Olivier Bron, Caroline Klein & Timothée Ostermann, Du Pin sur la planche, Éditions 2042, avril 2025, 112 pages, 16€
Soulcié, Dans la tête d’un dessinateur de presse, Expé Éditions, mai 2025, 256 pages, 25€
Jean-Jacques Nattiez et Renaud Nattiez, Hergé musicien ?, PUM, mai 2025, 96 pages, 15€