L’œuvre d’Emmanuel Hocquard peut être placée sous le signe de l’enquête. C’est le parti-pris de Gilles A. Tiberghien dans Emmanuel Hocquard – Une enquête en poésie.
Associer Hocquard et l’enquête n’est pas simplement dû au fait que celui-ci est l’auteur d’Un privé à Tanger, ou de son goût pour les polars. Lire son œuvre à partir de la figure de l’enquêteur permet d’installer un point de vue qui implique que la poésie, l’écriture, le rapport au monde sont d’abord des énigmes, des réalités étranges, dont le sens, les contours, les finalités ne sont pas immédiatement saisissables, qui demandent au contraire une interrogation, une problématisation, une recherche.
La poésie, l’écriture, le monde ne sont pas des objets évidents, immédiatement disponibles, ils sont dans une distance, des choses étranges vers lesquelles il faut aller, dont on doit s’approcher par le moyen de questions et problématisations. Cet effort constitue non seulement le rapport d’Hocquard à la poésie mais est sa poésie elle-même.

L’œuvre d’Emmanuel Hocquard implique cette intuition, cette idée : l’écriture est d’abord ce qui n’est pas évident, ce qui en un sens esquive la prise que l’on essaierait d’avoir sur elle. Ce qui n’est pas évident, c’est le langage, l’écriture, le livre, le sens. Cette idée appelle un double détachement critique : à la fois de la littérature telle qu’elle peut s’écrire habituellement et de l’usage commun du langage. Cependant, il ne s’agit pas pour Hocquard de rompre avec la littérature ni avec le langage ordinaire, au contraire, il s’agit de persévérer dans la littérature, d’en écrire, comme il s’agit d’explorer le langage ordinaire et ses possibilités littéraires, poétiques.
Cette compréhension de la littérature et du langage est liée à une certaine compréhension ou intuition du monde, à une forme d’écroulement du monde comme totalité évidente et cohérente. L’idée de monde, notre rapport au monde sont indissociables d’une crise, notre langage, la dimension contemporaine de « notre » langage sont liés à une crise par laquelle s’écroule la représentation du monde comme évidence et totalité homogène, comme cohérence, comme signifiant – et il en va de même pour le langage. Le monde et le langage se sont écroulés. Il s’agit pour Hocquard non d’abandonner le langage ou le monde, d’en douter, de s’en détourner, mais d’arpenter les possibilités de cet écroulement, d’en dresser une sorte de diagramme, de concevoir certaines des conséquences concernant, par exemple, l’écriture poétique, littéraire.
Gilles A. Tiberghien suit les moments de l’œuvre qui montrent la conscience de cette crise et les principaux effets de celle-ci, les créations et choix qu’elle rend possibles.
Emmanuel Hocquard écrit une œuvre fondée sur une méfiance à l’égard du langage, sur un approfondissement du langage, de ce qu’il permet et empêche, de ce qu’il impose et des conditions pour en desserrer l’emprise. Ce travail, cette espèce de contemplation du langage, consistent à identifier celui-ci comme un ensemble de mots d’ordre, y compris dans la grammaire elle-même, et dans la signification. Le langage est l’objet d’une enquête qui interroge ce qu’il est, ce qu’il fait, ses motivations et buts.
Il s’agit d’extraire le langage de son évidence, celle qui est à l’œuvre autant au quotidien que dans les écritures savantes ou littéraires. Écrire nécessite cette enquête, cette rupture avec l’évidence : le langage, les mots, les phrases, les significations deviennent étranges. Cette perception d’une nature étrange du langage s’accompagne chez Hocquard d’un embrassement de celle-ci, d’un désir de ce langage devenu quelque chose qui a à dire plus qu’il ne dit immédiatement, quelque chose que l’on peut aussi transformer et faire exister autrement. La méfiance nécessaire va avec une persévérance tout aussi nécessaire, avec un acquiescement au langage, à ses possibilités autres.
Le point de vue qu’Emmanuel Hocquard invente sur le langage et ses possibilités pour nous sont résumés dans l’image récurrente de la mosaïque antique dont on ne découvre que des morceaux et dont la totalité ne peut être reconstituée. Demeurent des morceaux juxtaposés, déposés sur une table, des fragments qui ne peuvent être qu’un ensemble de fragments sans totalisation, sans cohérence, sans unité ni signifiante ni subjective. Écrire fait du langage un ensemble de fragments, la simplification et la juxtaposition devenant les principes de l’écriture, comme l’absence de cohérence, de causalité, de narration – l’absence de sujet écrivant et l’absence d’objet constitué par l’écriture. Je n’écris pas et l’écriture ne constitue pas un objet clair et unifié, au contraire : par l’écriture le sujet s’efface au profit d’un mouvement de fragmentation et de juxtaposition, au profit d’un système d’écarts ; par l’écriture, l’objet de la narration disparaît au profit d’un récit où celui-ci se trouble, se pluralise, est évité. Celui qui écrit et ce sur quoi il écrit perdent leur évidence, leur consistance, au profit d’un processus anonyme, d’un non-objet qui demeure virtuel.
La mise en évidence de ces implication de l’écriture d’Emmanuel Hocquard s’accompagne d’une insistance sur ses effets critiques qui sélectionnent des possibilités, qui en rejettent d’autres : celle de l’écrivain souverain, d’une signification nécessaire, d’expression de soi comme sujet même lyrique, du livre comme unité, etc.

Étonnamment, donc, l’effet de l’enquête n’aboutit pas, ne vise pas à rétablir du sens, de la cohérence, une narration qui expliquerait et unifierait puisqu’elle est un processus de dissolution, de fragmentation, de simplification autant que d’apparition de voies nouvelles. Ce qui intéresse Hocquard dans l’enquête, c’est l’enquête elle-même, ce qu’elle fait et ce qu’elle permet, son œuvre étant le dépliement de ses effets et possibilités. Et, dans ce mouvement, le rapport à soi, le rapport aux autres, le rapport aux choses, au monde, sont profondément transformés.
Au sujet de l’œuvre d’Emmanuel Hocquard, on soulignera également la publication récente du livre de Laure Michel : À la lettre – Représentation et littéralité chez Emmanuel Hocquard et Jean-Marie Gleize.
Laure Michel y élabore une approche historique, théorique, critique, articulée autour de la notion de littéralité, pour montrer comment celle-ci est complexe, plurivoque, mais aussi critique, problématisant là aussi certaines évidences, et relançant des possibles dans l’écriture comme dans le rapport à soi et au monde.
De manière très précise, l’autrice construit une analyse et une réflexion qui ancrent les deux œuvres dans un contexte historique, littéraire, théorique et développent les écarts, les distances, les créations propres des deux auteurs par rapport à ce contexte. La réflexion insiste sur la problématisation de la représentation, sur ses limites et son trouble, comme sur ce qui devient possible chez Hocquard et Gleize à partir de cette problématisation : ce qui est rejeté ou abandonné, ce qui est inventé au sujet des formes, des objets, des discours.
Ce travail de Laure Michel, à la fois historique, théorique, généalogique, semble un incontournable en ce qui concerne les œuvres d’Hocquard ou de Gleize, mais aussi pour saisir de manière claire certains enjeux, certains choix de la poésie contemporaine française et au-delà.
Gilles A. Tiberghien, Emmanuel Hocquard – Une enquête en poésie, éditions de l’Attente, mai 2025, 280 pages (texte + choix d’extraits de l’oeuvre), 22€.
Laure Michel, À la lettre – Représentation et littéralité chez Emmanuel Hocquard et Jean-Marie Gleize, Sorbonne Université Presses, décembre 2024, 410 pages, 22€.