Le silence de l’urgence : Gaza — Y a-t-il une vie avant la mort ? Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui

No Other Land capture d'écran bande annonce

Je ne sais pas si les fleurs repousseront à Gaza ni si Gaza aura son Paul Celan un jour, dans dix ou vingt ans, pour rendre compte de sa destruction. Dans dix ou vingt ans, si Gaza existe encore. Mais elle a son anthologie aujourd’hui, des poèmes, des poètes, certains très jeunes, nés à l’aube des années 2000.

Paul Celan :

Personne ne nous repétrira de terre et de limon,

personne ne bénira notre poussière. 

Personne.

Un rien

nous étions, nous sommes, nous

resterons, en fleur :

la rose de rien, de

personne

(La rose de personne, Seuil/Points, traduction de Martine Broda)

Et Haydar al-Ghazali :

Un amoureux qui ne rêvait

que de vivre

dans le cœur de sa bien-aimée

et maintenant il ignore où se trouve sa tombe

pour pouvoir y planter

une rose

Il existe des variétés de roses pour toutes les occasions, celle qui bégayait sous la plume de Gertrude Stein, l’unique non cueillie de Celan, et celles qui devraient orner ces jours-ci les tombes des disparus de la Palestine. Y aura-t-il un poète encore vivant pour décrire dans quelques années la vie brève et résistante d’une fleur à Gaza ?

Le 25 avril 2025, je relève cette brève de France Info :

Le Programme alimentaire mondial (PAM) annonce avoir épuisé tous ses stocks alimentaires dans la bande de Gaza, où Israël bloque l’entrée de toute aide humanitaire depuis le 2 mars. Les derniers stocks alimentaires ont été distribués aux cuisines servant des repas chauds. Ces cuisines devraient être totalement à court de nourriture dans les prochains jours.

Dans Le Monde du 15 avril 2025 (Le Monde qui n’est pas un journal militant ni activiste), sous la plume de Louis Imbert du service international, ceci : Désormais cette campagne de bombardements prend l’allure d’une guerre sans fin. Israëll impose un pur rapport de forces. Il ne négocie pas avec l’Autorité palestinienne, seule alternative au Hamas. La droite au pouvoir à Jérusalem a des ambitions révolutionnaires. Pour elle, le 7 octobre n’est rien moins qu’une divine surprise. Dans son onde de choc, elle saisit l’occasion de détruire la Palestine. Elle anéantit Gaza et accélère une longue guerre coloniale en Cisjordanie.

Et sous la plume de Samuel Forey, le même jour, toujours dans Le Monde :

Selon le rapport de l’ONG israélienne Breaking the silence, les soldats israéliens ont reçu l’ordre d’anéantir délibérément, méthodiquement et systématiquement tout ce qui se trouve dans le périmètre Nord de la Bande de Gaza, y compris les bâtiments publics et les établissements d’enseignement, les mosquées, les cimetières. Les zones tampons sont interdites à tous les palestiniens, civils ou combattants. Elles sont devenues des zones de mort aux proportions énormes.

L’excellent documentaire réalisé en 2024 par un collectif de cinéastes et de journalistes israéliens et palestiniens, No other land (documentaire de Basel Adra, Hamdan Ballal, Yuval Abraham, Rachel Szor, 2024) montre la manière dont les colons se comportent avec les bergers, les enfants, les populations de Cisjordanie : des véhicules de chantier broient les écoles, les maisons, tandis que deux soldats israéliens emportent le dernier groupe électrogène qui servait à recharger les téléphones. Désolation, impuissance partout, et pas de fleurs.

No Other Land

Je repense à l’inquiétude des Parisiens le premier jour du confinement, en mars 2020, les Parisiens faisant la queue pour du sucre ou du papier hygiénique. J’appartiens à une génération qui n’a pas connu la guerre ni le manque, qui n’a pas eu de coupure d’électricité, qui a pris des bains chauds chaque matin et possédé un frigidaire plein de nourriture.

Hind Joudeh :

Que peut bien vouloir dire être poète en temps de guerre ?

Cela veut dire que tu dois t’excuser

Que peut bien vouloir dire être en sécurité

en temps de guerre ?

cela veut dire avoir honte

de ton sourire

d’être au chaud

de tes habits propres

de l’eau disponible

de l’eau potable

de pouvoir prendre un bain

et de te rendre compte que tu es encore vivant !

Une génération, une époque où pas si loin d’ici, des hôpitaux n’ont plus de quoi soigner les blessés, ni les parents de quoi nourrir leurs enfants.

Le 9 avril 2025 dans les colonnes de Diacritik, Jean-Philippe Cazier adresse une lettre à Ella Keidar Greenberg, jeune femme transgenre qui refuse de s’engager dans l’armée israélienne :

J’admire ton courage, ta détermination, ton action : refuser de participer à un meurtre de masse, à un génocide – au génocide que commet aujourd’hui l’État israélien à Gaza contre le peuple palestinien. Comme j’admire le courage et la détermination des autres jeunes refuzniks israéliens. Depuis des mois, nous voyons, nous savons : les assassinats, les violences, les corps écrasés, les corps en morceaux, les hôpitaux bombardés, les écoles bombardées, les réfugiés tués par balles, la famine volontaire… Tout le monde le voit, chacun et chacune le voit, tout le monde sait. Cela se passe sous nos yeux d’européens, à portée de nos oreilles, presque à portée de nos mains : un nettoyage ethnique, un génocide commis par l’État israélien contre le peuple palestinien, une déshumanisation totale du peuple palestinien, une joie explicite chez leurs assassins.

Aujourd’hui, à Paris, il y a du soleil. Je ne sais pas ce que tu vois dans ta prison, depuis ta prison. Est-ce qu’il y a une fenêtre ? Est-ce que le soleil entre par la fenêtre ? Est-ce que, dans ta prison, tu peux t’intéresser à des choses comme le soleil, le beau temps, ces fleurs qui éclosent au printemps ? Je ne sais pas.

Ella Keidar Greenberg, sans se justifier, constate :

La principale raison de cet acte est que mon pays commet un génocide à Gaza. Des centaines de milliers de personnes ont été tuées par des bombardements, dans des destructions volontaires d’infrastructures, par la famine, par des tirs visant n’importe qui.

Ma génération en France, et aussi les plus jeunes comme les plus âgés ici à Paris, ma génération peut créer, se promener, respirer des fleurs. Boire des verres au terrasses des cafés. Les Parisiens ne pensent plus beaucoup au confinement, à leur psychose de manque.

Ici on écrit des livres, des poèmes, on regarde des œuvres dans les musées, le soleil fait pousser les fleurs.

À Gaza on écrit des poèmes même si on est « déplacé » en Belgique, en Égypte, aux États-Unis, comme le précise la préface d’Abdellatif Laâbi : Gaza, ce nom qui écorche les lèvres et brûle les poumons, Gaza, d’abord prison, ensuite mouroir à ciel ouvert.

Bande étroite entre mer et terre. La carte reproduite dans le Monde ressemble à un os de fémur, un os rongé et rouge sale sur sa frontière avec Israël.

Que reste-t-il de la bande de Gaza ?

Des personnes en quête de survie qui ne savent pas le soir quand elles se couchent si elles vont se réveiller vivantes le lendemain.

Bande étroite, espace coupé du monde où peut-être une rose persiste sur une terre que le Père Ubu de l’Amérique voudrait raser, pour y construire un golf géant à ciel ouvert.

Une fleur persistante dans l’entourage de la mort et de la destruction.

Walid Al-Halis :

Je suis une vieille pierre, dépourvue de maison

de tristesse et de joie

mais je veux escalader la montagne

portant dans ma main comme vous

une torche 

Pas de tristesse pour une pierre comme moi

pas de joie

Hilda Doolitle :

Ta tige a pris racine

dans les cailloux humides

au milieu des déchets apportés par la mer

et des coques écorchées

et des conques éclatés

(Le jardin près de la mer, La Différence, 1994).

Gaza : Y a-t-il une vie avant la mort ? – Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui. Textes traduits de l’arabe par Abdellatif Laâbi, réunis par Yassin Adnan. Seuil, Points/Poésie. Avril 2025. 208 pages. 10,80€.

La poésie palestinienne sera l’invitée d’honneur du prochain Marché de la Poésie qui se tiendra place Saint Sulpice du 18 au 22 juin 2025.