Harold Pinter : Où circule du désir (Trahisons, mise en scène de Tatiana Vialle)

Trahisons, Harold Pinter © Caroline Bottaro

Trahisons (Betrayal, en anglais) n’est pas vraiment un bon titre en ce sens qu’il n’y a rien de moraliste dans la pièce de Harold Pinter. On y ment. On se ment. On pense que personne ne sait qu’on ment. Et il en ressort de la vérité.

La femme, l’amant, le mari, ça aurait pu faire un vaudeville. Il n’en est rien. Tout est question de langage dans Trahisons. Les répétitions, les blancs, importent autant que les mots. Et soudain « je t’aime », qu’il soit proféré par un homme ou par une femme, prend du sens.

Neuf scènes brèves (1h30 de spectacle) et le retour d’une délicieuse chanson en « yaourt » entre chacune d’elles. Ça commence par le dénouement : l’histoire se déroule en une chronologie à rebours. Ce qui n’empêche pas que le spectateur soit tenu en haleine par le jeu des acteurs et le rythme de la mise en scène. Tout est comme suspendu à la réplique suivante. Tatiana Vialle nous capte résolument, ses comédiens se meuvent sur une corde raide. Désir, vérité, mensonge, autant de questions qu’ils effleurent avec une intense présence.

Si Swann Arlaud, qu’on connaît surtout au cinéma (Petit paysan ; Anatomie d’une chute ; Vous ne désirerez que moi) y excelle, c’est sans doute parce qu’il garde l’« innocence » de ceux qui n’ont jamais déclamé Racine ou Shakespeare dans une école de théâtre. Il tient le rôle de l’amant dont Pinter ne se cachait pas d’avoir vécu la double vie dont il est question dans Betrayal. La pièce a été écrite après The Servant et Go-Between, deux adaptations cinématographiques de Pinter réalisées par Losey.  Films mémorables.

Pinter est homme de théâtre et de cinéma. Tellement british ! Ce que les comédiens de Trahisons ne manquent pas d’intégrer : affectant une certaine raideur, ils exhalent tout à la fois les passions contenues. C’est par éclats que le feu qui couve sous la cendre nous est donné.

Dans toute son œuvre, Pinter fouille l’âme humaine. La femme est un mystère, si les hommes pensent la posséder de fait, pour ne pas dire de droit, elle leur échappe. Ainsi, dans la première scène de la pièce, Emma (interprétée par Marie Kauffmann) livre-t-elle à l’amant une information détonante, sur un ton de merveilleuse neutralité. Tout au long de la pièce, on sent de la part de l’auteur un mélange d’incompréhension et de respect quant à la résilience de ce personnage féminin.

Du côté des hommes qui ne cessent de répéter à l’autre qu’il est son meilleur ami, il y a dans leur fréquentation une exclusion des femmes bien anglaise. Pub, Squash, alliances de travail évoquent en revanche une proximité où circule du désir. Sous la loupe du dramaturge, le désir s’exprime en force obscure.

Dans la mise en scène de Tatiana Vialle les trois personnages sont comme suspendus à la lisière du tragique tout en étant lestés par du réel. Fragile équilibre dans lequel la pièce interprétée par ces comédiens (n’oublions pas le formidable serveur italien) nous offre un grand moment de théâtre.

Trahisons, Harold Pinter © Caroline Bottaro

Harold Pinter, Trahisons, mise en scène de Tatiana Vialle, traduction d’Olivier Cadiot, Théâtre de l’œuvre, jusqu’au 30 mars 2025.
Avec : Swann Arlaud, Marc Arnaud, Marie Kauffmann, Tobias Nuytten.