Selon l’activiste Paul Watson, fondateur de Sea Shepherd, libéré de prison à l’instant où j’écris ces lignes, « […] on ne peut pas qualifier la protection de l’environnement d’écoterrorisme, ça n’a aucun sens. L’écoterrorisme, c’est ce que font les entreprises de combustibles fossiles et Monsanto. Eux, ils terrorisent l’environnement… » Au-delà de cette mise au point sémantique, le mot « écoterrorisme » a été créé en 1983 par l’écrivain libéral Ron Arnold dans le but de dénoncer les « crimes pour sauver la nature » et fut depuis l’objet de romans et même d’accusations par des hommes politiques. Mais l’usage de la violence, que ce soit contre les biens ou contre les personnes, est-il toujours injustifié ?
« Il y a peut-être eu quelques actions violentes et condamnables qui ont été faites, c’est possible, mais de façon globale et systémique, c’est le mot ‘écoterrorisme’ qui est violent, pas le geste. […] [Par contre,] je n’ai aucun problème à [dire à des chefs d’entreprise] que ce sont des terroristes. »
Aurélien Barrau
Alors que nos émissions de CO2 augmentent chaque année, qu’un enfant meurt de faim toutes les 5 secondes et que 73% des vertébrés sauvages ont été tués en 54 ans, est-il sage, propice et juste – si l’objectif des écologistes consiste véritablement à protéger les vivants, humains et non humains – de se restreindre en termes de tactiques ? Même si certains sont plus coupables que d’autres, nous (Occidentaux) sommes toutes et tous des criminels. Nos niveaux de vie, certes disparates en fonction des pays et au sein de ces derniers, mais globalement supérieurs à ceux du reste du monde, sont basés sur l’annihilation radicale du vivant, la surexploitation (néo)coloniale, ainsi que sur d’autres formes de domination, notamment patriarcale.
C’est d’ailleurs toute la difficulté du problème ! Le système étant pyramidal, beaucoup sont à la fois dominé·es et dominant·es. Mais la mégamachine détruisant les conditions d’habitabilité de la Terre, nous avons toutes et tous à réagir rapidement. C’est ce que font d’ores et déjà certain·es d’entre nous, à l’instar de la présidente de Sea Shepherd France, Lamya Essemlali :
« Des activistes qui détruisent les matériels des braconniers – tout en prenant soin de ne blesser personne – se voient reprocher par certains, y compris dans le camp des écologistes, d’être violents, extrémistes, voire écoterroristes. Et pourtant, parfois l’attentisme peut en soi devenir une forme de complicité passive de la violence. La vraie question qui se pose, derrière celle de la violence, est celle de la hiérarchie des valeurs. »
Souvenons-nous ici qu’au sens où l’entend Paul Watson, les habitants des nations occidentales sont tous (ou presque) des écoterroristes, pour les raisons évoquées plus haut. Les associations telles que Sea Shepherd et les collectifs comme Les Soulèvements de la Terre ne seraient par là même rien de moins que des mouvements de résistance vitaux face à l’écocide. La dénomination « terroriste » est, en ce sens, une affaire de point de vue. Sociologue, Philippe Braud développe :
« Le mot ‘terrorisme’ est celui qui révèle le plus l’ampleur du stigmate sur la violence de l’adversaire. […] Les terroristes sont ceux que les États, les populations visées, ainsi que leurs médias, désignent comme tels à raison de méthodes qui suscitent une profonde angoisse et entraînent la mort de civils innocents. Or il est rarissime que les intéressés reprennent cette dénomination à leur compte. […] Ils se positionnent comme des résistants qui recourent à la lutte armée, une expression susceptible de suggérer un certain parallélisme avec la force armée utilisée contre eux. »
Alain Gresh fournit un exemple : « Le Général de Gaulle, en novembre 1967, dit : ‘Israël organise l’occupation… qui ne peut pas aller sans répression… qui provoque la résistance… qu’Israël appelle le terrorisme.’ Il avait résumé, de manière prémonitoire, les 50 années suivantes. » Et s’il faut bien sûr condamner les atrocités du 7 octobre 2023 (violence révolutionnaire), il faut d’abord mettre en cause le colonialisme israélien (violence institutionnelle), puis stopper le génocide à Gaza (violence répressive). Son de cloche similaire chez le philosophe Michael Walzer, qui précise la définition :
« …] Le mot ‘terrorime’ est le plus souvent utilisé pour décrire la violence révolutionnaire. C’est là une petite victoire pour les champions de l’ordre, parmi lesquels l’usage de la terreur n’est pourtant pas inconnu. Terroriser systématiquement des populations entières est une stratégie à laquelle on recourt, tant dans les guerres conventionnelles que dans les guérillas ; cette stratégie est celle de gouvernements établis, comme de mouvements radicaux. L’objectif est de détruire le moral d’une nation ou d’une classe, de miner sa solidarité ; la méthode, le meurtre arbitraire de victimes innocentes. La frappe aveugle est la caractéristique essentielle de l’activité terroriste. Si l’on cherche à répandre la peur, et à la faire durer, il n’est pas souhaitable de tuer des personnes déterminées. »
À son tour, Cyrille Bret, philosophe spécialiste de cette question, tente de délimiter les contours – en dépit de la difficulté évidente et dans une optique de déconstruction – du terme « terrorisme » :
« […] Loin d’être un concept, ‘terroriste’ est une invective politique. C’est l’autre nom de l’ennemi. En témoigne l’usage proliférant du terme ‘terroriste’ par les pouvoirs publics. Polémique, le terme est aussi indéfinissable car relatif. Le ‘terroriste’ c’est toujours l’autre et jamais soi-même. Peu de courants sont enclins à̀ se désigner eux-mêmes comme ‘terroristes’. Les terroristes des uns ne seraient que les résistants des autres. Par exemple, plusieurs organisations luttant contre l’occupation nazie durant la deuxième Guerre Mondiale ont utilisé́ des techniques terroristes. Mais elles revendiquent le nom de ‘mouvements de libération’ ou de ‘résistances nationales’, pas de terroristes. Il est donc impossible de donner une définition du terrorisme indépendamment de la position de celui qui définit dans la lutte politique. […] Durant la Seconde Guerre Mondiale, les Alliés ont délibérément bombardé des populations civiles allemandes pour les démoraliser et faire ainsi pression sur le régime nazi, notamment à Dresde ; durant la campagne Global War on Terror, les États-Unis ont utilisé explicitement des outils de lutte anti-terroriste incompatibles avec les principes démocratiques et proches du terrorisme d’État: détentions indéfinies, ‘interrogatoires coercitifs’ et torture caractérisée, collecte de données de masse, exécutions extrajudiciaires notamment par des drones, etc. C’est ce qui fait déclarer à plusieurs philosophes que le premier terroriste est l’État et que le terrorisme infra-étatique n’est qu’une réaction du faible au fort. […] L’État n’est-il pas toujours, au fond, terroriste par la crainte qu’il cherche à inspirer à ses opposants et ses adversaires ? » « [Ainsi,] définir le terrorisme par le statut des victimes permet de préciser la nature différentielle de la terreur produite. Pour établir un climat de terreur, les terroristes qu’ils soient étatiques ou non, en position de force ou non, utilisent une violence indiscriminée. Autrement dit, ils blessent et tuent n’importe qui dans une population donnée afin de produire un sentiment de ‘vulnérabilité généralisée’. […] Le premier critère à retenir est ‘l’innocence’ des victimes. […] Le terrorisme se caractérise par le fait qu’il frappe des ‘innocents’. Il convient donc de souligner que l’assassinat politique – aussi condamnable soit-il – est à distinguer en l’espèce de l’acte de terrorisme même s’ils peuvent partager plusieurs caractéristiques et s’ils peuvent être articulés au sein d’une même stratégie. »
On le comprend : menacer, agresser, voire assassiner le président d’une multinationale, au nom de sa contribution massive à la dévastation écologique, ne constituerait pas un acte terroriste, mais une action de résistance destinée à affaiblir la mégamachine, tout comme le sabotage de pipelines. C’est d’ailleurs une stratégie promue par les membres/sympathisants de Deep Green Resistance : « Parmi les vulnérabilités du système il y a notamment son réseau de distribution, les pipelines, très exposés, très accessibles, très reconnaissables. Si les écologistes décident, matériellement, physiquement, de stopper cette chaîne de production, cela représente des pertes considérables pour les industriels… Et potentiellement, c’est tout le système qui est mis à l’arrêt… » Dans une autre intervention, Lorenzo Papace, créateur du podcast Floraisons, motive son raisonnement :
« […] Il y a un conflit en permanence. Nos sociétés sont violentes. La violence est généralisée. [Tout en Occident] est fabriqué dans la violence, en expropriant des personnes, en faisant de l’extraction. Ça paraît anodin, mais en fait, on transforme des communautés vivantes – des arbres, des animaux – d’un côté en marchandises qu’on va vendre en Occident, et de l’autre en zones mortes. Il ne faut pas entrer en conflit, mais entrer en riposte. Le conflit existe. La guerre est menée contre le vivant. »
Or, aux yeux de Cyrille Bret, le terrorisme est « la guerre perpétuelle. » Celle que décrit Lorenzo Papace correspond donc assurément à du terrorisme. C’est une « terreur planétaire » pour reprendre une expression de Marc Crépon, qui précise : « […] On s’accommode à la terreur, quand ce sont les autres qui en sont la cible. » Le philosophe appelle cette dérobade un « consentement meurtrier » : nous sommes d’accord pour que des victimes innocentes soient sacrifiées sur l’autel de notre confort mais pas pour que celles-ci se rebellent… Judith Butler illustre : « Nous réservons le terme d »actes terroristes’ à des événements tels que les attaques du 11 septembre aux États-Unis en distinguant ces actes de violence de ceux que des déclarations de guerre pourraient justifier. La politique extérieure américaine a pu contribuer à créer un monde où de tels actes terroristes étaient possibles. »
Exemple ? Le géographe Philippe Billon écrit : « Le terrorisme islamique affectant actuellement les États-Unis est dans une certaine mesure un contrecoup des intérêts pétroliers occidentaux dans le golfe Persique et de la présence sur place de troupes américaines. » Même chose en France, le pays des « droits de l’homme » étant le deuxième exportateur d’armes au monde, alors même que « dans les guerres d’aujourd’hui, 80% [des morts sont] des civils… Et sur ces 80%, il y a 30% d’enfants. » Historien, Howard Zinn se scandalise : « Il faut cesser de fournir des armes aux pays qui oppriment d’autres peuples ou leur propre population. […] La guerre est toujours aveugle, la guerre frappe les innocents, la guerre tue les enfants. La guerre, c’est le terrorisme à la puissance cent. » Mais si ces ventes de matériel mortifère ont lieu, c’est pour une raison simple : « Parce qu’on a besoin d’acheter ce putain de pétrole, qui est le sang de notre économie. Si on n’a pas ce pétrole, l’économie de notre pays s’arrête. Donc on est prêt à faire n’importe quoi pour en avoir. » Yann Arthus-Bertrand dénonce ainsi la complicité des citoyens et leur « collaboration » quotidienne aux véritables (éco)terrorismes. Et l’écrivain Sylvain Tesson d’abonder : « […] Le carburant consommé alimente les guerres, fournit sa force à certains réseaux terroristes. Le pétrole est le sang de l’islamisme, le nerf de la radicalité. La houille est le carburant d’une idéologie fossile. Et à chaque fois que nous mettons le pistolet de la pompe dans le trou du réservoir, on l’appuie en fait sur la tempe de l’Occident. »
À travers l’or noir, le terrorisme Étatique (institutionnel) s’avère inextricablement lié au terrorisme révolutionnaire. Pire : il le fabrique et le finance, comme le dévoile l’espion Marc Eichinger :
« À partir de 2014, Daech investit des champs pétrolifères dans le Nord de l’Irak. La production est assez faible, mais suffisante pour créer une source de financement importante – leur source majeure de financement. Ce pétrole est mélangé au pétrole de contrebande des Turcs et est camionné jusqu’à Dörtyol. […] Il est déchargé sur des tankers. C’est une société française qui se charge des opérations. Ce pétrole est vendu à des traders […] suisses et un peu partout avec des faux papiers, notamment en Italie. […] Ce financement est tellement important que s’il n’y avait pas eu ce flux, il n’y aurait pas eu le Khalifat et donc il n’y aurait pas eu les attentats, notamment eu Bataclan. »
Se pose dès lors la question des moyens de « résistance écologique » : violence ou non-violence ? La réponse est simple : le débat est vicié, car la non-violence est une fable de privilégiés. Se vouloir non-violent dans un monde ultraviolent, c’est se rendre complice du terrorisme mégamachinique qui frappe des victimes innocentes – et d’autres formes de domination : coloniale, patriarcale, spéciste, etc. « […] Dans un monde qui n’est pas neutre, la neutralité est fiction », observait Howard Zinn.
En sus, pour le sociologue Manuel Cervera-Marzal, il est évident que « […] la violence contre les personnes se justifie dans le cas d’une attaque terroriste – comment interrompre le carnage commis par un suprémaciste blanc ou un agent du djihad sans lui tirer une balle en pleine tête ? – et face à des agressions physiques où la seule solution est l’autodéfense. »
La difficulté vient ici du fait que l’autodéfense n’est pas instantanée : nous savons que nous (et nos proches) allons mourir plus tard si nous ne faisons rien maintenant. Mais il n’en demeure pas moins vrai que saboter la mégamachine relève d’une auto-protection. Arthur Keller affirme en effet : « […] Stopper la destruction et contrer la violence inouïe de cette civilisation est une question de légitime défense. » C’est aussi le seul moyen de mettre un terme à l’« anéantissement biologique global » en cours. Par conséquent, Françoise d’Eaubonne, mère de l’écoféminisme, posait des bombes et invitait à assassiner les adversaires du monde vivant, revendiquant fièrement l’étiquette de « terroriste » :
« […] La ‘contre-violence’, nom véritable de ce qu’on appelle aujourd’hui ‘terrorisme’, semble très indiquée comme retournement de l’arme de l’ennemi contre lui-même ; il va de soi que les attentats devraient être considérablement améliorés, ne visant que des points de rupture précis du front ennemi, économisant au maximum les vies humaines des personnes non concernées, n’employant la prise d’otage qu’à bon escient et jamais avec n’importe qui, utilisant des moyens destructifs ou informatifs les plus qualifiés pour supprimer les coupables les plus évidents […]. »
« Il est temps d’être un peu sérieux. […] Nous sommes en guerre totale contre la vie sur Terre. […] Si les changements se font à l’échelle d’une vie humaine, ce sera la dernière génération. […] Personne n’aime la violence. À moins d’être un peu taré, on est tous contre la violence. Super ! Mais ce n’est pas le problème d’être contre la violence. C’est de se dire ‘Qu’est-ce qu’on fait ?’ Et je crois qu’aujourd’hui, ne rien faire, c’est cautionner un système d’ultraviolence, puisqu’on est en train de cautionner un système de destruction massive de la vie sur Terre comme il n’y en a jamais eu en 4 milliards d’années. C’est quand même extraordinaire ! […] Je ne veux pas faire les vierges effarouchées, qui disent ‘Jamais ! Jamais rien qui pourrait confiner à un peu de violence !’, parce qu’on est en plein dans l’ultraviolence ! Un enfant meurt de faim toutes les 5 secondes, mille milliards d’êtres vivants sensibles sont tués tous les ans sans raison. […] Si contrer cette ultraviolence demande une certaine brutalité, qu’il en soit ainsi ! Moi, ce que je souhaite, c’est le triomphe de la vie. [Et parfois, cela] passe par l’affrontement. Je ne le désire pas, mais je le constate… On a fait de Nelson Mandela le héros de la non-violence, [mais il] expliquait que cette stratégie ne fonctionne que si l’adversaire utilise la même stratégie. » (Aurélien Barrau)
Comme j’ai tenté de le montrer dans un petit texte publié sur Diacritik en novembre 2024, il est inutile de travailler sur l’étiologie (bâtir un monde meilleur) si nous ne nous engageons pas de façon symptomatique (et radicale) afin de détruire la mégamachine. Il ne sert notamment à rien d’éduquer les enfants à l’écologie si les parents ne luttent pas de toutes leurs forces pour stopper la dévastation du vivant et sortir de l’inertie systémique, qui constitue une violence et un terrorisme paroxystiques.
Imaginons que nous vivions en harmonie avec l’ensemble des autres êtres vivants et que des extra- terrestres belliqueux positionnés en orbite géostationnaire effectuent (ne serait-ce que le dixième de) la folie biocidaire orchestrée par la civilisation occidentale… Nous ne nous poserions pas la question de la violence ou de la non-violence, et encore moins celle de la violence contre les biens ou contre les personnes : nous mobiliserions, à juste titre, l’intégralité de nos forces armées pour anéantir leurs vaisseaux spatiaux. Nous tâcherions, par tous les moyens, de les mettre hors d’état de nuire.
« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les laissent faire. » – Albert Einstein
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