Le procès des assistants parlementaires du Rassemblement National vient de se terminer après un mois d’audience, avec sur le banc des accusé.e.s Marine Le Pen et 24 autres membres de l’ex-Front National comparaissant pour détournement(s) de fonds du Parlement Européen. Dans son essai paru le 13 septembre dernier aux éditions du Seuil, Tristan Berteloot ne fait « presque » qu’évoquer cette partie émergée de l’iceberg qui pourrait conduire à l’inéligibilité de l’héritière du fondateur du parti d’extrême droite. Avec La Machine à gagner, Tristan Berteloot livre un essai clinique et factuel que les contempteurs qualifieront de militant pour le discréditer, mais qui demeure le fruit d’années de travail et d’enquêtes sur la machinerie à l’oeuvre au RN, « en marche vers l’Elysée ».
Journaliste, grand reporter à Libération, Tristan Berteloot a enquêté pendant des années sur le RN (ex-FN). Il a suivi l’ascension du parti fondé par Jean-Marie Le Pen et d’anciens nazis, anciens Waffen-SS, nostalgiques de l’Algérie française, ex-membres de l’OAS… Une montée qui avec le recul a rencontré de moins en moins de résistance au point l’auteur de demander en ouverture de son essai : « que s’est-il passé en France pour qu’on assiste à l’inexorable ascension d’un parti xénophobe, plébiscité au premier tour des législatives par 9 millions d’électeurs ?« . Sans être anecdotique, la question du pourquoi est moins cruciale que celle du comment pour Tristan Berteloot qui livre un récit chronologique qui tend à répondre à ces interrogations fondamentales : « que s’est-il passé (…) pour que l’on en vienne dans une espèce de déni de plus en plus généralisé, à relativiser la menace qu’il représente ? (…) Pour que l’expression même d' »extrême droite » en vienne à ce point attaquée (…) ?«
Que s’est-il passé surtout pour qu’en douze ans le Rassemblement National (ex-FN) passe de huit députés en 2017 à 89 en 2022 puis à 142 en juillet 2024 ? Loin d’apporter une explication strictement politique, Tristan Berteloot propose une réponse fouillée, argumentée, fondée sur des faits : l’émergence (la création ?) de Jordan Bardella ; la normalisation ; la conquête médiatique ; la communication policée à l’heure des réseaux sociaux ; l’entrisme auprès des élites ; jusqu’à la banalisation (à double tranchant) qui fait du RN un « parti comme les autres ». Un comble pour celui qui s’est longtemps présenté comme le seul parti anti-système. Au long de ce livre-enquête, on découvre donc comment les cadres du parti ont façonné une nouvelle image (en n’hésitant pas à réécrire l’histoire du parti), en se dotant d’une tête de gondole qui ferait oublier la marque Le Pen, en saturant l’espace médiatique (bien aidé par des médias au mieux conciliants ou au pire connivents), en bénéficiant des stratégies hasardeuses des Sarkozystes, des Républicains décomplexés, du désormais fameux « socle commun » (i.e. la Macronie qui a choisi son adversaire au risque de lui faire un peu plus la courte échelle vers Matignon ou l’Elysée)… en profitant de l’irruption d’Eric Zemmour dans l’arène politique qui a rendu le RN presque fréquentable malgré ses « quelques brebis galeuses » et ses positions historiques assurément d’extrême droite.
Si l’on n’a pas suivi les débats judiciaires derniers – par manque de temps ou parce qu’une certaine presse s’est bien gardée de couvrir l’affaire ou a carrément assuré le service après-vente des accusés – la lecture de La Machine à gagner de Tristan Berteloot permet de découvrir ce qui a présidé dans l’affaire des assistants parlementaires : la conquête par l’argent public (« Marine Le Pen reconnaîtra elle-même sans ambages la façon dont son mouvement s’est servi des fonds européens pour son ambition nationale« ) et surtout de comprendre comment le parti s’est doté d’une méthode qui agrège membres et dirigeants tout en récitant ses mantras populistes jusqu’à dire faire partie de l’arc républicain malgré ses fondements xénophobes, excluants, et ses penchants totalitaires. Les neuf chapitres retracent les moyens, les dissimulations, montre la vitrine présentable, met en lumière les hommes et les femmes de l’ombre et décortique le discours des snipers qui ont leurs ronds de serviette sur les plateaux des chaînes d’infos et dans les matinales.
Derrière les faits relatés (essentiels pour la transparence et l’information des électeurs), La Machine à gagner est en creux un formidable plaidoyer pour le journalisme, contre les éléments de langages, les sophismes et les argumentaires à façon des kits de campagnes – système cachant « des prestations surévaluées » pour lequel le RN a été condamné en appel en 2023. En 2024, dès l’énoncé des charges pesant contre le RN et ses têtes d’affiches – et plus encore depuis l’annonce des réquisitions –, des voix se sont élevées pour dénoncer une instrumentalisation de la justice, un procès politique, pour minimiser les faits (« il n’y a pas eu d’enrichissement personnel »), et pour qualifier l’application stricte de la loi d' »atteinte très violente à la démocratie »… une manière à peine voilée de jeter le discrédit sur l’institution judiciaire. D’autres voix se sont tues pour ne pas prendre position et relayer par exemple des éléments du procès où l’on apprend qu’un assistant parlementaire a dit pendant l’enquête avoir découvert sa fonction en recevant son contrat et dont la fonction était de trier le courrier « deux fois par jour et séparer les vraies lettres de celles de fous qui écrivent » contre une rémunération de 2.560 euros par mois.
Riche de nombreux exemples et de révélations sur cette machine à gagner des voix dans la conquête du Graal républicain, le livre de Tristan Berteloot remet en mémoire les atteintes à la liberté de la presse quand le RN choisit quels médias il accrédite, à quel.le journaliste les cadres du parti peuvent répondre. Il consacre aussi la stratégie de dé-diabolisation (mot inventé par le RN lui-même) et sa manifestation la plus représentative : vouloir instaurer une novlangue dans laquelle le RN ne serait pas un parti d’extrême droite jusqu’à faire plier certains médias et journaux dans lesquels ordre est donné de ne plus utilisé le terme. La conquête passe aussi par le langage et l’obligation de dire ou de ne pas dire.
Passionnant, factuel, terrifiant aussi parce qu’il montre comment le RN s’est organisé au fil des ans pour sortir de l’ornière de parti d’opposition dans laquelle il se trouvait. Il montre comment le Front Républicain a été fragilisé face au rouleau compresseur de la réthorique national-populiste. Il montre l’idéologie au service du marketing et réciproquement tandis que les autres partis n’ont eu de cesse de se positionner à la remorque de l’ex-FN au lieu de répondre au fond. Sans jamais quitter le terrain de l’enquête journalistique, La Machine à gagner est une alerte de plus, un appel à la résistance renouvelé pour empêcher (et non retarder) l’inéluctable.
La machine à gagner : révélations sur le RN en marche vers l’Elysée – Tristan Berteloot. Septembre 2024, éditions du Seuil, 240 p., 19.50€