Louise Guillemot : Le libre en vous (Nues)

Mikhalis Kakogiannis, Electra (1962) (DR)

Vous qui n’êtes pas mythologue, vous pouvez entrer dans les Nues de Louise Guillemot.

Après avoir publié plusieurs livres illustrés dans la maison d’édition Les petits Platons, qui propose des textes pour enfants sur la philosophie, voilà que l’autrice se manifeste pour les grands. Elle n’en perd pas pour autant son goût et son plaisir évident de la transmission d’une époque qui lui est chère, l’Antiquité grecque. À travers douze histoires mythiques, plus ou moins familières au lecteur, Louise Guillemot se glisse dans la voix de femmes qui ont marqué la mythologie et l’histoire antiques. Ces femmes sont parfois connues : la double Hélène fait ressurgir des souvenirs de l’Iliade ; fait écho la nymphe éponyme au magnifique chant que lui avait réservé Ovide dans les Métamorphoses. D’autres seront peut-être pour un lecteur non-averti de réjouissantes découvertes : ainsi d’Agnodice ou d’Hydna, que l’écrivaine élève à leur dignité et à leur fonction de mythes, où peuvent se projeter nos obsessions, notre psyché, nos réflexions politiques ou sociales. Le mythe a ce pouvoir de réflexion allégorique du monde et de l’intimité, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre que de l’avoir réactualisé :

Sous l’eau, j’avance alors que tout se brise, rien ne me broie, tant que je reste dans le sein profond de la mer. Si profond, si profond, que la tempête est égale à la brise, égale à la mer d’huile. (Hydna)

Mais avant d’inspirer le lecteur, on divine (il faut laisser la faute de frappe), on devine que ces mythes ont inspiré l’autrice en personne. Et il ne s’agit pas que de thèmes, d’anecdotes où se dessineraient par anticipation des éléments de sa destinée personnelle. Si cela est, cela reste dissimulé, peut-être présent sous-marinement, jamais explicitement : la vie de l’autrice aurait beau perler dans le récit, ces petites gouttes sont retenues. Ce qui en revanche apparaît à la surface, c’est l’inspiration vocale puisée chez ces femmes, leur souffle et leur style que Louise Guillemot transcrit dans sa prose. Nombreuses sont les mentions des voix, des formes de ces paroles de femmes ; et qu’il s’agisse de la parole élégante de la maia dans Néphélé, du ton pédagogique d’Arété s’adressant à son fils, du discours ferme d’Agnodice, ou de la voix douce, claire et simple de Corinne, toutes ces façons de parler se ressentent dans l’écriture même de l’autrice, dont la plus grande partie du livre affiche un bel atticisme, parcouru deci delà par des alexandrins blancs :

Ses traits sont supérieurs au monde qui l’entoure.

Parmi ces figures, un mythe, un des premiers du livre, se distingue par son importance symbolique : celui d’Écho, figure de la mémoire et de la répercussion, dans une acception étymologique, des voix. Car de nombreuses voix, phrasées, circulent dans les Nues, avec Louise Guillemot comme passeuse plus ou moins discrète : on surprend bien souvent au cours de la lecture des références à Baudelaire, Rimbaud, Magritte… (« la mer allée avec le soleil », « les merveilleux nuages », « ceci n’est pas », et sans doute en ai-je raté de nombreuses autres…). Tous ces hommes postérieurs à l’époque mythique et manifestant son intemporalité ne sont pas mentionnés ; seule de notre ère Catherine des Roches le sera, pour son poème sur Agnodice : place aux femmes.

Tout le livre déploie de fait des combats de femmes médecin, guerrière, poétesse ou princesse déchue qui cherchent leur place dans un monde hostile, ou s’y imposent ; cherchent en tout cas à y faire valoir leurs droits, leur puissance et leur intelligence face à la domination et la violence quasi-constantes des hommes. Ne fussent-elles parvenues à l’emporter de leur vivant, leur combat a permis de laisser une trace dans la mémoire, que dévoile Louise Guillemot : son livre perpétue la lutte pour la visibilité des femmes, mais pas avec les moyens clinquants et entrechoqués des hommes : avec la délicatesse du passage des nuages pour qui le ciel est page, selon le beau mot, inversé, de Dominique Fourcade dans Le ciel pas d’angle.

Pour autant, le texte ne se confine pas à l’air délicat et doux d’une antiquité grecque inclinant plaisamment à l’ataraxie. Ces causes éclaircies par le style de l’autrice retrouvent un état de tension formellement explicite dans le surprenant poème en vers libres de L’Esclave à la fin du livre, dont la syntaxe et le vocabulaire plus modernes créent un contrepoint énergique à l’atticisme, et raniment un lecteur parfois rêveur au fil de la prose tressée avec élégance et distinction. Ici, l’enjeu de la littérature et de l’écriture est posé de manière abrupte, et il ne s’agit pas d’atteindre à une douceur qui risquerait d’être lénifiante ; il faut donner forme à la liberté brute :

On taille à chocs sourds le libre en vous.

Dans ce très beau texte se rencontrent les deux pans de la culture de l’autrice, et peut- être avec plus de fécondité que quand lui reviennent des vers ou des formules auparavant apprises : l’histoire grecque, mythique mais pas seulement (cette grande culture grecque étant aussi construite sur l’esclavagisme), ainsi que les littératures modernes et contemporaines, qui ont su rompre l’harmonie coulante de la phrase française pour la rendre plus contondante et agressive à l’égard des ordres établis.

Cet atterrissage brusque après le vol dans la limpidité et la clarté des Nues reconduit au sol présent : espace et temps où la lutte et l’écriture, le besoin de bonheur et celui de reconnaissance, continuent ; et l’histoire mythique comme la parole moderne de l’esclave sont à entendre, et à faire résonner ensemble, pour continuer à les poursuivre indéfiniment : car « ce temps jamais ne viendra où tout finit » (Théanô).

 

Louise Guillemot, Nues, éditions Manifeste, 2024, 238 pages, 15€.