Terrain vague (22) – Julia Deck, Didier Pemerle

© Christian Rosset

À chaque fois que je tente d’apposer un point final à une petite lecture « critique », je me reproche de ne pas m’être accordé quelques milliers de signes supplémentaires afin de creuser davantage certaines pistes. Ça me travaille quelque temps ; mais, à chaque relecture, je ressors la gomme : le nombre de signes et d’espaces s’amenuise peu à peu, tout en demeurant encore trop important. Mon seul espoir est que ce qui finit par être partagé reste ouvert, comme les entrées, même secrètes, du Terrain vague. C’est pour cette raison qu’il faut relancer jusqu’à épuisement le travail d’élagage.

Ce serait pourtant plus simple de ne jamais compter les signes : de laisser la plume aller – l’écriture passant encore un peu par les mains, via des notations sur des carnets ou des feuilles volantes –, même si je devrais plutôt écrire : la frappe sur le clavier. Faire court n’est jamais évident, car il convient alors de sous-entendre certaines choses : de jouer avec les résonances. Mais si on réfléchit, ce qui compte, ce qui frappe la mémoire, c’est la petite phrase, le bref paragraphe qui, une fois isolé, pourra être mis en avant là où il est conseillé de ne pas s’étendre : non sous la forme d’un slogan publicitaire, ou d’un mot d’ordre, mais d’une formulation efficace qui ramasse « tout » en peu de mots. Mais, pour la trouver, aussi simple, directe, et synthétique que possible, il faut beaucoup tâtonner ; car ce n’est qu’après de longues divagations dans un terrain accidenté que l’on découvre, souvent par surprise, la clairière où elle trône en évidence.

En prenant de l’âge, la mémoire immédiate s’amenuise – tout le monde le sait. On ne cesse de perdre des choses, peut-être importantes, en pleine conscience de cette perte – le jour où cette conscience aura disparu, cette chronique aura vécu. Exemple : l’autre jour (lequel ? Je ne sais plus), alors que j’en avais à peu près fini avec la recension d’un livre qui me plaisait beaucoup mais qui m’avait donné du fil à retordre – ce qui est toujours bon signe –, j’ai fait une pause et pris une douche. Et très vite, sous l’effet de l’eau très chaude qui fait du bien aux articulations après un long séjour à la table, j’ai trouvé la conclusion « parfaite » à cette recension : celle qui me semblait préciser avec les mots les plus justes ce que j’avais à « dire ». Ces moments sont de pur bonheur. Mais en même temps, comme on est trempé, des cheveux jusqu’à l’os, il faut prendre le temps de se sécher avant de reprendre le chemin de l’écriture.

Ce jour-là, une fois sorti de la salle de bain, puis habillé, mon premier réflexe a été d’aller prendre une bouteille d’eau dans la réserve à l’étage inférieur, jetant au passage deux trois regards à travers les vitres. Comme il faisait beau, je me suis un peu attardé au dehors pour respirer pleinement l’air frais du matin. Puis, retournant à la table de travail, j’ai carrément oublié de noter cette phrase dont le seul souvenir qui me reste est qu’elle était « impeccable ». J’ai eu beau me concentrer, je ne l’ai jamais retrouvée. Signe qu’elle n’était pas si bonne ? Quoi qu’il en soit, ce fameux « point final » ne peut être apposé que par le lecteur ou la lectrice – et certainement pas par le ou la « critique ». Aussi le « perdu » n’est-il pas si grave, et le « compte des signes » pas si bête.

Au terrain vague, on aime certains nombres avec lesquels on joue de manière très libre. C’est pourquoi les épisodes de cette chronique devraient atteindre à la fin de l’année, comme en 2022 et 2023, le nombre 31, soit le nombre de « syllabes » de la forme poétique japonaise du Tanka, ou l’âge que n’ont pu dépasser Franz Schubert et Georges Seurat. So… May we Start ?

1. Ann d’Angleterre est le titre du nouvel opus de Julia Deck, le sixième depuis Viviane Élisabeth Fauville (2012) qui en avait alerté plus d’un. Ses cinq premiers ouvrages ont été publiés aux Éditions de Minuit ; celui-ci l’est au Seuil, ce qui est intrigant, même si la raison en est peut-être la cooptation récente dans cette vénérable maison d’édition d’un éditeur attentif, lui-même exigeant écrivain. En couverture, comme on pouvait s’y attendre, est imprimé le mot « roman ». Il me semble avoir entendu, de sa propre voix, que Julia Deck y tenait – et pour de bonnes raisons. Mais ce mot, lisant, on l’oublie, au point qu’après avoir refermé le livre, il m’a fallu ôter le large bandeau montrant le portrait de l’autrice pour vérifier qu’il y était bien (avant de me rendre compte qu’il était aussi imprimé en réserves blanches en bas à droite de ce bandeau). Cela m’a fait revenir de l’histoire du « rhinocéros » de Wittgenstein à Cambridge dont témoigne une lettre de Bertrand Russel « à sa folle et adorée maîtresse lady Ottoline Morrell : “J’ai demandé [à Wittgenstein] d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce. Il n’a pas voulu le reconnaître.” » (Jacques Roubaud, L’abominable tisonnier de John Mc Taggart Ellis Mc Taggart, Seuil, 1997). Si l’on est en droit de réfuter qu’Ann d’Angleterre est un roman, nul ne saurait affirmer de manière péremptoire qu’il n’en est pas un. Quoi qu’il en soit, que la matière première soit autobiographique ou non, ce qui compte, comme toujours, c’est l’importance du travail d’invention scripturale et narrative qui se fait pour l’essentiel à la gomme. Et il faut bien reconnaître que, si l’on veut éviter certains modes d’interprétation réducteurs, hélas solidement ancrés dans l’air du temps, le considérer comme un roman peut aider à trouver la bonne distance avec ce qui y est rapporté, sans jamais céder au laisser aller, ou au message volontariste.

Découpé en 23 chapitres, Ann d’Angleterre alterne, quasiment tout du long, des chapitres (impairs) où sont narrées les suites d’un accident cérébral dont la mère de Julia, Ann, a été victime en avril 2022, et des chapitres (pairs) où est exploré, de manière, elle aussi chronologique, le parcours de cette dernière, née en 1937 à Billingham, ancien « bled rural » devenu « un immense complexe industriel, à quatre cents kilomètres au nord-est de Londres. » On ne va pas, bien entendu, résumer cette histoire écrite au présent (avec de rares exceptions) ; mais en relever simplement quelques particularités. Commençons par le caractère autobiographique, clairement affirmé. Il me semble qu’on ne peut se lancer dans une telle entreprise qu’à condition de se dédoubler ; ou plutôt de rencontrer son double (à Malacca ou ailleurs [En aparté. Je fais référence au titre d’un livre de Claude Ollier – un auteur qui considère que « l’écriture autobiographique est impossible », même si son œuvre part toujours de choses physiquement et mentalement éprouvées]). Dans Ann d’Angleterre, l’autrice est alternativement « je » et « Julia » : narratrice et sujet-personnage – on notera que les deux figures de ce dédoublement commencent par la même lettre « j » (ce qui n’éclaire pas grand-chose, j’en conviens ; de plus j’entends la chanson de John Lennon – une des plus belles chansons mélancoliques de tous les temps – à l’énoncé du prénom Julia).

Il ne s’agit pas pour l’autrice de romancer le vécu ou de céder aux sirènes de l’autofiction, mais d’accomplir simultanément un travail d’enquêtrice et de témoin, prenant l’empreinte de battements entre passé et présent, entre île et continent, frottant l’intime à l’universel et le banal à l’inaccoutumé, tout en manifestant en permanence, même en état de légitime colère, un formidable sens de l’humour dont j’aimerais m’imprégner pour donner le ton à cette petite lecture : un humour mordant, ironique, voire auto-ironique, même s’il est irrigué par une grande tendresse – les larmes coulant volontiers, comme en hommage. Ce travail produit des tensions, activant nombre d’échanges entre ces deux modes de narration – le mode de « je », propre au récit des événements faisant suite à l’accident cérébral de la mère (donnée tout d’abord comme quasiment perdue, mais qui manifeste, de chapitre en chapitre, un attachement obstiné à la vie), contaminant le récit « historique » (biographique), tandis que ce dernier métamorphose en fable la chronique agitée des journées d’hôpital, faites de grandes immobilités comme de violents déplacements des corps.

Ce que l’on peut aussi relever, ce sont quelques mots écrits en capitales, comme PROJET, J’AI ENCORE EXAGÉRÉ, ou surtout LA VÉRITÉ qui apparaît pour la première fois au chapitre 2. « Pour ma part, j’ai choisi mon camp depuis longtemps : le roman romanesque avec personnages et intrigue. Je m’y tiens fermement plantée et je le clame haut et fort, même quand on ne me pose pas la question. / / Sauf que […], depuis quelque temps, je caresse l’idée d’un récit où je pourrais enfin dire LA VÉRITÉ. Comme si je savais ce que c’est que la vérité. […] / / Que les choses soient claires. Je ne crois pas aux flashes, aux visions, à toutes ces fariboles fabriquées pas cher pour augmenter le réel à peu de frais, quand il n’y a que le langage pour lui donner corps, épaisseur, direction. Mais à l’été 2019, j’ai vécu une expérience que je ne saurais qualifier autrement. Je me promenais au bord de la falaise, sur le sentier des douaniers, dans le Finistère. […] » J’interrompt ici ma copie. Je remarque l’importance de ce « sentier des douaniers » où à tout moment on peut vous demander : « Qu’avez-vous à déclarer ? » – une réponse possible étant : « Une phrase ». Et justement, « une phrase » ne cesse de revenir à l’esprit de celle qui, tout d’abord, n’en propose aucune formulation, ce qui fait que ce chapitre s’achève avec ces mots qui en disent long, tout en dévoilant rien : « Aujourd’hui, je reste seule avec la phrase ». Il nous faudra attendre le chapitre 21 (où l’on retrouve, quasiment au mot près, une partie de ce que je viens de recopier plus haut : Je ne suis pas sujette aux flashes, aux visions, à toutes ces fariboles, etc.) pour que cette phrase s’articule clairement, livrant un potentiel « secret de famille » : Julia, fille unique, aurait une sœur… Suspense. Mais, comme déjà dit, il n’y a d’histoires que de doubles et d’oscillations entre divers états du corps et de la pensée. Alors, cette fable, on y adhérera, ou non, avant de saisir que dans cette affaire – fiction, journal de bord, enquête, hommage, continuation par d’autres moyens du travail romanesque – tout compte ; et que c’est la force – la santé (pas si) paradoxale – d’Ann d’Angleterre : chaque phrase est à sa place, la gomme a bien œuvré, et l’humour a le dernier mot. « Fin août début septembre, les gens rentrent en se plaignant mais ce sont des plaintes de façade, qui appellent les questions pour se changer en récit de vacances triomphales, des plaintes obscurément satisfaites parce que, somme toute, on a fait le tour du triomphe, on n’est pas fâché de rentrer chez soi. »

Ce qui est peut-être le plus drôle dans ce récit aussi clair que labyrinthique, c’est ce qui, dans le réel non interchangeable où tout a lieu, prend acte des défaillances des « services publics » comme de nous-mêmes. On savoure aussi le jeu avec les noms qui fait penser aux récits dessinés d’autrefois, où les toubibs se dénommaient Pilule ou Rotule ; chez Julia Deck, on croise les docteurs Égal, Astral, Rossignol et Ficace qui officient à l’Hôpital de la Charité-Arbitraire ou à Brico-Ouest [En aparté. Il m’est arrivé d’être examiné par des docteurs qui avaient pour patronyme Sadik et Mordefroid – j’ai gardé leurs rapports en souvenir.] Tout cela nous réjouit, et nous empêche de tomber dans le panneau de l’indignation (non qu’il n’y ait de quoi s’indigner, mais autant faire quelque chose de comique avec cette indignation). « L’hôpital a réalisé des progrès spectaculaires dans les domaines qui valorisent la technologie de pointe, la performance. La gériatrie n’est le lieu d’aucun triomphe. Dans cette spécialité, il y a peu d’espoir de guérison, beaucoup de pathologies chroniques, et rien qui aille vite. On se borne donc à faire tourner les lits. Ici, le rôle du chef de service consiste à fluidifier le stock – la blessure et les maladies abolies par les éléments de langage. »

Relevons pour finir cette belle notation : « J’ignore ce qu’aurait pensé ma mère, femme discrète, à l’idée de devenir le sujet d’un livre. Un jour où nous profitions du soleil dans le parc du château, je lui ai dit que j’écrivais sur nous [c’est moi qui souligne]. J’ai demandé si elle avait une objection. Not at all, a-t-elle répondu, très intéressée, I think it’s a very good idea. Pas du tout, je pense que c’est une très bonne idée. Depuis l’accident, Ann est à la fois moins et plus elle-même. Elle a perdu beaucoup de facultés, mais elle affirme plus nettement un point de vue, un désir, une volonté. Elle craint moins le regard des autres et celui de son œil intérieur. » [En aparté. Ma mère portait un nom anglais : Hardy, comme Thomas, dont Ann lit les romans quand Julia est en maternelle. J’ai longtemps rêvé que sa famille venait d’Angleterre. Mais, en réalité, je n’ai eu qu’une grand-mère d’origine nord bretonne, côté paternel. Ses ancêtres s’étaient établis non loin de ce sentier des douaniers que je ne cesse d’arpenter chaque été, tant les idées viennent en marchant, sinon plus claires, disons plus vives.]

Quand cette histoire touche à sa fin, Les Grandes Espérances de Dickens passent de la main de Julia à celle d’Ann, qui, après avoir observé « les reproductions des gravures originales », dit à sa fille : « Il faudra que je le relise un de ces jours. » Qu’ajouter à cela ? Qu’on relira non moins certainement Ann d’Angleterre afin d’y retrouver ce qui vit et continuera à vivre par l’écriture.

2. Débandades (Flatland Éditeur) est le nouvel opus de Didier Pemerle, un écrivain dont on a pu récemment relever ici-même à quel point il se faisait rare. Car il s’agit seulement de son cinquième livre publié – le précédent, À trois jours de moi (chez Robert Laffont), l’ayant été en 1985, six ans après ce qui reste pour moi son écrit le plus sidérant, Il tombe(Hachette P.O.L), ce qui ne veut pas dire que Didier Pemerle ait chômé durant près de quarante ans, loin de là – mais c’est une autre histoire.

Petit livre au format 10 x 20 (comme un poche étiré dans le sens de la hauteur) et d’un peu moins d’une centaine de pages, Débandades – quel titre ! – rassemble neuf nouvelles, aussi sèches, rapides, resserrées, que troublantes, voire pour certaines dérangeantes, animées d’une infinie tristesse mâtinée d’humour plutôt noir, susceptible de nous plonger dans la mélancolie la plus redoutable, comme de nous arracher un fou rire inattendu, quand tout devient burlesque. On songe à Beckett, celui des nouvelles de l’immédiat après-guerre, ou de Fin de partie, même si l’écriture ne prend pas la même direction, car Didier Pemerle s’aventure dans des territoires autrement désenchantés, parfois sordides, où des corps vieillissants libèrent de molles déjections avant de rendre l’âme, entourés de leur rejeton (un fils, en principe) et d’animaux (domestiques ou sauvages) plus ou moins malades, dont l’odeur se mélange à diverses émanations de « fin du monde » dont celle – nostalgique ? – de joints fumés sans discontinuer, histoire de se redonner un peu de courage après la débandade. Consommant des rats éviscérés, embrochés et grillés, des familles plus décomposées que recomposées, tentent de survivre, pendant que des sectes comme les « intégraux » (adeptes de la nudité totale) prennent le pouvoir. Tout est inquiétant dans ces neuf nouvelles ; mais au fond pas davantage que ce qui circule dans nos rêves, ou dans un film de David Lynch.

« Imaginer, bien voir, bien entendre ce qu’on imagine et ne formuler que ce qui est audible et visible en pensée » : tel est le principe liminaire de Débandades. J’ajouterais : travailler ses obsessions, même si elles ne sont pas aisément partageables. Et c’est bien pour cela que, ces nouvelles, il ne faut pas se contenter de ne les lire qu’une fois : il faut les reprendre après avoir laissé reposer l’effet qu’elles produisent, non pour s’accoutumer à ce qu’elles dispensent de malaisant, mais pour comprendre qu’il s’agit de relevés de ce qui s’est animé dans la tête de celui qui signe, et surtout prend soin littérairement (mais pas seulement) de ces écrits.

J’ai déjà nommé David Lynch. Je me souviens que Pemerle avait été parmi les premiers à découvrir son premier long métrage en salles. On trouve dans Débandades des figures aussi écorchées que le nouveau-né d’Eraserhead : frappées au corps par le malheur, ce qui les rend infiniment touchantes. Tout est affaire d’animation. Images ou mots, c’est pareil ; ce qui compte c’est de régler les tensions entre ce qui effraie et ce qui fascine : entre ce qui nous conduit à prendre distance et ce qui nous incite à frayer plus avant. On note aussi que ce qui reste du rapport sexuel, en un temps, ou plutôt à un âge, où la débandade est de règle, est assez désolant – donc, une fois encore, touchant, à condition bien entendu de se laisser convaincre ; et de rire, sans complexe.

On le sait : entrer dans un livre, c’est entrer dans une tête. Et à parcourir ces neuf nouvelles écrites plus ou moins récemment (elles semblent parfois « intemporelles »), on découvre que la tête de l’auteur se porte bien. Didier Pemerle entretient formidablement ses obsessions, poussées jusqu’à l’extrême limite qui pourraient le conduire au silence – ou à rompre tout lien avec son lecteur ou sa lectrice potentiels. Et cultive sans relâche les germes non épuisés d’une juvénilité increvable qui a vécu les beaux jours de l’Underground, quand les pratiques les plus savantes de la littérature, de la musique et des arts plastiques dialoguaient à égalité avec celles de la chanson ou de la bande dessinée, se contrefoutant du terrifiant retour de bâton qui a suivi, conchiant avec ironie l’époque qui voit, en grand secret, son écriture ressurgir.

J’espère qu’écrivant ce qui précède, je donne envie de se précipiter sur cet objet littéraire modeste, mais hanté, travaillé, ciselé, sans jamais sombrer dans la cuistrerie stylistique post-avant-gardiste. Comme, pour une fois, je n’ai pas encore opéré de coup de ciseau dans le corps du texte, je conclurai cette petite lecture avec le premier paragraphe de la première nouvelle, Le Jour du nuage : « Il a toujours préféré les inconnues. Il leur propose une séance, elles acceptent et c’est pour lui comme un nuage de beau temps dont il se rappelle la forme et les dégradés, du gris au blanc pur, dans le bleu uniforme des jours. Il y a un mois, il a obtenu pour ses parents les services d’une auxiliaire, logée dans une chambre de bonne qu’ils ont au septième étage, et il a manœuvré pour que le poste soit attribué à la sœur de Gégé, le dératiseur qui vend du shit. Il ne l’avait jamais vue et, la première fois qu’elle est venue, il lui a proposé une séance pour le lendemain matin. »

Et rappellerai pour finir qu’après avoir été coopté par Jean-Claude Montel, Didier Pemerle a été membre du Collectif Change animé par Jean-Pierre Faye du milieu à la fin des années 1970. Et qu’il est aussi traducteur, de grands maîtres de la science-fiction comme Michael Moorcock, Ian Watson, Norman Spinrad et John Brunner ; de livres de poèmes de Jerome Rothenberg, comme Journal seneca chez Corti ; ou encore, en collaboration avec Robert Louit, des textes des chansons de Bob Dylan.

Coda

Vendredi 13 septembre 2024 – jour anniversaire des cent-cinquante ans d’Arnold Schoenberg. Je viens de passer la matinée à lire trois bandes dessinées, dont une remarquable à tout point de vue, et deux autres plus problématiques, mais cependant intéressantes. J’avais prévu d’achever cet épisode en leur compagnie. Mais, une fois encore, je dois laisser passer un peu de temps pour que ce que leur lecture a apporté – un plein d’images, et de mots ; quelque chose de l’ordre du voyage immobile, entre veille et sommeil – puisse reposer dans la mémoire (devenue fragile comme déjà énoncé), et ainsi produire ses effets. Ce sera pour le prochain épisode, qui devrait leur associer quelques livres de poésie, sans forcément chercher à leur trouver des affinités.

On est toujours surpris par les constellations qui se forment par volonté et malgré nous. Et il n’est pas toujours évident de respecter cette contrainte (qui est un plaisir, et sans doute une addiction) de rendre-compte de tout ce que l’on reçoit, souvent par surprise. Il y a des jours où on pressent qu’on va y arriver ; et d’autres où on se trouve à deux doigts de laisser tomber. Et pour ne rien arranger, j’ai acheté mardi dernier l’intégrale de Inside Mœbius, un peu plus de 700 pages que jusqu’ici je n’avais fait que survoler : une merveille dans laquelle je me suis aussitôt plongé.

L’atelier est de plus en plus envahi de papier imprimé, car je ne me sépare de rien. Heureusement il y a les disques – les platines tournent en permanence, sauf pendant les moments de lecture. Bien que Schoenberg devrait être aujourd’hui, et plus que jamais, fêté, c’est avec Antoine Forqueray (1672-1745) que j’aimerais prendre congé. Depuis plusieurs semaines, j’écoute chaque jour au moins une de ses cinq Suites dans la belle interprétation d’Atsuchi Sakai et Marion Martineau aux basses de viole à sept cordes, accompagnés par Christophe Rousset au clavecin. De cet ensemble irréprochable, je recommande particulièrement la septième et dernière pièce de la Cinquième Suite, Jupiter. Mais, afin de satisfaire aussi le regard, une captation de concert de pièces de la Première Suite, La Cottin, La Belmont et La Portugaise, cette fois sans clavecin, fera mieux l’affaire (à suivre).

Julia Deck, Ann d’Angleterre, Éditions du Seuil, août 2024, 256 pages, 20€
Didier Pemerle, Débandades, Flatland Éditeur, septembre 2024, 106 pages, 8,50€