Comment concevoir le monde à l’heure de la mondialisation de l’immonde, de la postvérité et de l’injustice climatique ? C’est à partir de cette question générale que Valentin Husson, dans Les cosmologies brisées, réfléchit à ce que pourrait être un rapport au monde aujourd’hui et à la place qui serait celle de l’écologie. Entretien avec Valentin Husson par Alexandre Gilbert.
Vous isolez quatre cosmologies : le kosmos grec ; la loi naturelle romaine ; l’orbe crucigère médiévale et l’harmonie moderne. Pourquoi se sont-elles brisées ?

Ce que j’essaye de montrer dans Les cosmologies brisées, c’est que les représentations que nous avions du monde ne sont plus hégémoniques. Je m’inspire, en cela, de ce grand livre quasi ignoré de Reiner Schürmann, Les hégémonies brisées, auquel le titre de mon essai rend hommage. Schürmann pensait qu’à chaque période l’histoire (grecque, latine, moderne) correspondait une vision hégémonique qui organisait le discours et la société (l’Un, la loi de la nature, le sujet). En tenant compte de cette hypothèse fondamentale, j’ai essayé d’en tirer les conséquences, et pour la cosmologie, et pour les organisations politiques. A chaque époque sa vision du monde, de la Terre et du Ciel, à chaque période sa constitution politique. Il y a donc une sorte de Cosmo-logique, de logique cosmique à l’œuvre dans toute politique : on regarde comment est constitué le monde, pour savoir comment constituer la cité. L’une des hypothèses fondamentales de ce livre est que les humains se sont approprié la Terre de la manière dont ils se représentaient le Ciel. La première partie de l’hypothèse a été démontrée dans L’Écologique de l’Histoire, la seconde partie de celle-ci dans le présent livre.
Autrement dit, l’essence de la politique serait cosmologique. Du kosmos découle la démocratie (ou la tyrannie) ; de la loi de la nature, la République et l’Empire ; de l’orbe crucigère, la Monarchie (époque médiévale à laquelle je m’intéresse au contraire de Schürmann – trop heideggerien pour y faire place) ; et de l’harmonie, l’État libéral. Or, aujourd’hui, il n’y a plus de représentation du monde omnipotente. Cette représentation cosmologique tenait son autorité de la métaphysique, c’est-à-dire de la philosophie dans sa dimension la plus spéculative. La vision que nous avons du kosmos, aujourd’hui, n’est plus scientifique, elle est économique. La mondialisation est ce par quoi nous percevons la planète. C’est pour cela qu’elles sont brisées, ces cosmologies, car nous vivons dans une période acosmique et anarchique : aucun principe directeur n’oriente plus l’existence humaine ni la pratique politique. Le monde est dénué de sens, et la politique ne sait plus comment agir pour sauver ce qu’il reste à sauver… Je rejoins encore Schürmann, ici, qui soutient que l’anarchie est une chance, pour nous autres postmodernes, d’accéder au tragique de l’histoire, c’est-à-dire notre mort possible. Reste que ce n’est pas qu’à notre mort singulière que nous accédons, mais aussi à celle de l’humanité tout entière. Marx arguait, dans sa onzième thèse sur Feuerbach, que « les philosophes » n’avaient fait « qu’interpréter le monde », et que ce qui importait désormais était de le « transformer ». Soit, je ne le conteste pas. Mais pour transformer le monde, encore faut-il avoir une représentation préalable de celui-ci. C’est ici que je bifurque, et prends un autre chemin que Schürmann, en affirmant qu’une autre vision du monde est possible et souhaitable. La philosophie a eu dans l’histoire cette charge ; elle en est toujours dépositaire – avec la science désormais.
Vous reprenez une phrase de Dostoïevski : « la beauté sauvera le monde ». La cosmétique nous sauvera-t-elle donc de l’immonde ?

J’appelle cosmétique dans ce livre : la coappartenance harmonieuse des vivants concourant à la permanence de la vie terrestre, et se donnant, pour ce qui est des humains, politiquement et scientifiquement pour but, de réparer les dommages qui lui ont été infligés, afin de restituer sa beauté. Cette beauté doit être pensée, non pas seulement en termes d’esthétique, mais avant tout en termes d’élégance. Le mot d’« élégance », étymologiquement, indique un « lien ». La beauté du monde, c’est donc ce lien qui relie les vivants entre eux ; l’interrelation écosystémique qui assure la continuité de la vie terrestre. On peut s’émerveiller d’une aurore boréale, comme récemment en France, ou de la murmuration des oiseaux dessinant des figures géométriques dans le ciel, mais on peut également s’émerveiller de cette osmose, ou de cette harmonie chaotique (de ce « chaosmos », comme l’écrivait Joyce), d’une nature qui crée ses propres lois d’organisation de manière anarchique. Quelle belle œuvre que cette création sans Créateur !
C’est, en ce sens, que je donne une interprétation de cette mystérieuse phrase de Dostoïevski, en infléchissant la beauté, vers la beauté naturelle, et non tant vers le beau esthétique. A respecter cette élégance, à ne pas être négligeant (antonyme d’élégance : la négligence est « l’absence de lien », étymologiquement) à son égard, peut-être pourrons-nous sauver la vie, ce miracle, de sa possible destruction. La négligence est bon et beau mot pour dire cela : antonyme d’élégance, la négligence est « l’absence de lien », étymologiquement, la négation de cette élégance écosystémique. La cosmétique (terme construit sur le grec kosmos et qui laisse entendre un rapport de beauté), dont je parle dans cet essai, aimerait rendre raison de cette élégance du monde, et de ce lien non-négligent que nous pourrions avoir avec elle.
L’acosmisme est-elle en ce sens notre condition ?
L’acosmisme est la privation de représentation du monde, induisant une désorientation politique mondiale (où l’on préfère continuer sur le vieux modèle productiviste et extractiviste, plutôt que de rompre avec celui-ci et inventer un autre faire-monde). Cet acosmisme est donc notre condition, en effet. Notre désenchantement même. Il signifie que nous sommes livrés à un monde sans dessus dessous, sans finalité donnée. Les cosmologies sont brisées et nous vivons dans l’im-monde, c’est-à-dire dans la négation de ce qui pourrait faire-monde, faire-communauté. Ou, pour le dire d’une formule : le monde est émondé de ce qui fait un monde commun. A l’heure de l’urgence écologique, c’est tout de même très inquiétant… Puisque, pour agir, il nous faut bien une représentation scientifique de ce qu’est le monde des vivants, et des risques qui nous attendent si nous persistons dans la négligence à son égard. C’est ainsi que j’en appelle à une écologie cosmopolitique, à une nouvelle Internationale, à un droit de la nature inouï qui puisse, par des juridictions étatiques ou interétatiques, européennes ou mondiales, sanctionner les sujets ou les collectifs, ou les contraindre à agir autrement. Le procureur de la Cour pénale internationale a dit vouloir poursuivre les « crimes environnementaux » sans changer le statut de celle-ci. J’y vois une bonne chose. Aucun État du Nord, c’est-à-dire aucun État technocapitaliste, ne changera son économie politique sans un pouvoir coercitif. Le droit doit infléchir la pulsion de destruction d’une humanité qui, ne croyant pas à sa propre mort, et aveuglé par son optimisme technique, se suicide à grand feu.
Pourquoi dites-vous que l’écologie n’appartient pas au champ de la métaphysique ?

Pour les raisons que j’ai déjà énoncées : l’écologie vient mettre à mal nos représentations classiques et ancestrales du monde. Elle ne répond plus d’un Dieu qui en formerait l’unité (le kosmos des Grecs), la finalité (la Loi de la nature des Latins), l’autorité du salut (l’orbe crucigère des Médiévaux), ou l’économie libérale de sa concorde (l’harmonie des Modernes). L’époque anarchique qui est la nôtre est sans principe organisateur. Et l’écologie, hélas, ne produit pas – ou pas encore – une perception globale. En ce sens-là, elle n’appartient pas à ce champ spécifique de la philosophie, qu’on appelle la métaphysique, et qui a toujours eu pour but de produire une vision cohérente et unifiée du Ciel et de la Terre en outrepassant les limites de l’expérience, c’est-à-dire en spéculant.
L’écologie requiert l’expérience, l’observation. Les métaphysiciens regardaient vers le Ciel, les écologues regardent vers la Terre. Et cette vision terre-à-terre – je dis cela de manière méliorative – empêche un intérêt et un enthousiasme du public. L’enchantement des grandes visions, des grands mythes, des grandes idéologies, est bien plus grisant que celui de l’étude des relations des vivants à leur environnement. C’est pour cela, à titre personnel, que j’essaye depuis L’Écologique de l’Histoire, et désormais dans Les cosmologies brisées, de donner à voir une autre conception du monde. Ces deux livres tentent de dégager, ni plus ni moins (chose que les postmodernes avaient abandonné), une philosophie de l’histoire. La finalité de notre histoire est que l’histoire humaine ne touche pas à sa fin. Projet démesurément modeste, et qui semble, pourtant, si démesurément impossible pour nos gouvernants.
Faut-il donc déconstruire l’essentialisme anthropocentrique de l’écologie primitive ?
Oui, en un sens, il le faut. Dans cette vision anthropocentrique, je crois qu’on mésestime les vivants non-humains. Si sauver la vie, c’est simplement sauver la vie humaine, alors on risque de passer à côté du problème. La sauvegarde de la vie sur Terre procède, avant toute chose, de la sauvegarde de la vie non-humaine. C’est elle qui conditionne la vie du Tout. Autre manière de dire que : toute vie a pour condition la vie du Tout. Les vivants sont inséparables les uns des autres : espérer la continuation de l’aventure humaine, c’est faire tout ce qui est en notre pouvoir pour préserver la continuité biologique des écosystèmes. Quand on sait que 50 % de l’oxygène que nous respirons est produit par le phytoplancton, et que l’océan est, en ce sens, le poumon de la Terre, cela nous appelle à une certaine humilité.

Nous autres humains, nous dépendons d’une algue microscopique pour vivre. Nous sommes les plus dénués des êtres vivants, ainsi que nous l’apprenait le mythe de Prométhée, si dénués que seule la technique a pu nous assurer notre survie. Et la technique désormais se retourne contre ces vivants qui n’ont jamais eu besoin de nous pour s’adapter à leur environnement et assumer la continuité de leur espèce. Le faible est devenu fort ; et il use de sa puissance pour soumettre de force les vivants à son activité économique, productiviste, extractiviste. Le principe de responsabilité jonasien – « Agis de telle façon que tes actions n’entrent pas en contradiction avec la vie humaine » – devrait s’étendre en un : « Agis de telle façon que tes actions n’entrent pas en contradiction avec la vie terrestre ». Déconstruire l’anthropocentrisme ne se peut qu’à ouvrir la responsabilité à l’égard du vivant au-delà de la seule humanité. Ce qui nous requiert, urgemment, c’est un universel où tout un chacun pourrait compter, singulièrement, dans sa différence, étant entendu que sa différence participe à l’harmonie et à l’élégance du Tout, que nous avons appelé : cosmétique. La philosophie devra se risquer, à penser un unidiversel, un universel acceptant la diversité, et reconnaissant l’importance singulière de chaque vivant comme partie prenante de la vie globale. Il faut, en somme, repenser l’universel, ce qui est le thème d’un prochain livre.
Valentin Husson, Les cosmologies brisées – Essai d’écologie cosmopolitique, éditions Kimé, 2024, 156 pages, 19€.