Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (10)

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Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Envie d’écrire

Je ressens parfois une forte envie d’écrire (surtout à la main), sans pour autant avoir un sujet en tête qui m’interpelle. En ces moments je me refuse la solution facile d’écrire pour dire que je ne peux pas écrire / que je n’ai rien à dire / que j’attends l’inspiration qui ne vient pas, etc., même si l’échec est en soi un sujet comme un autre – sujet riche en fait – et que maints écrivains, poètes et cinéastes l’ont déjà traité avec maestria, trouvant dans l’incapacité de créer une source d’énergie créatrice.

Non, curieusement, en ces moments ce qui me vient à l’esprit, c’est un mot : scripturire, rarissime verbe latin qui signifie « désirer écrire ». Barthes en parle dans La préparation du roman, et c’est là où je l’ai lu pour la première fois. Comme il n’y a pas d’équivalent français il le traduit par « le Vouloir-Écrire », disant (à raison) qu’il exprime une pulsion et une activité, et suggérant qu’il ne peut pas se dire et résiste donc au méta-langage. Il ne serait présent que dans des textes littéraires qui en sont le témoignage, La recherche du temps perdu – roman d’après lui à un seul récit, « celui d’un sujet qui veut écrire » – en étant le summum.

Il n’y a pas d’équivalent anglais non plus, mais il existe bien un dérivé – scripturient – attesté dès le XVIIe siècle mais obsolète aujourd’hui. Substantif et adjectif, il signifiait quelqu’un qui se caractérisait par la passion de l’écriture, mais avec cette nuance en plus : il s’agissait de quelqu’un qui produisait une abondance d’écrits sans importance, inférieurs. Je suppose que la version courante (et bien moins élégante, il faut dire) serait scribbler, peut-être même inkslinger, si cela se dit encore. Quoi qu’il en soit, je note qu’un terme indiquant le contraire – quelqu’un qui désire écrire et qui écrit beaucoup et bien – n’existe pas. Comprenne qui pourra.

Un oubli

Cette nuit, après un weekend orageux, en rentrant en voiture d’un dîner avec Y et R, j’ai été pris au dépourvu par un ciel aux nuages de minuit – j’avais oublié à quel point c’est puissant à voir, cet air noir insondable strié de formes grises en lente évolution.

Ce paysage céleste nocturne est devenu un véritable portail pour moi, me transportant sur le champ à B***, où je marche le long du Rio Molinos avec L, aspirant le parfum de caballero de la noche, absorbant la fraîcheur du soir, discutant à voix basse. (Dans une rue avoisinante déserte, d’une guérite de garde mal éclairée émane doucement une bossa mélancolique. Nous nous arrêtons pour l’écouter).

Un souvenir

Qu’il m’est difficile d’écrire un souvenir. Non pas d’exprimer ce dont je me souviens, ni de le raconter dans ses moindres détails si c’est cela que je veux, mais plutôt, d’en imprégner le récit écrit de la résonance émotionnelle que je ressens en me le rappelant – elle est parfois si émouvante que j’ai l’impression de revivre l’expérience remémorée. Ce que je voudrais, c’est faire entendre un écho plutôt que de donner à en lire une description.

Palimpseste mental

Lorsque je relis un livre favori, le souvenir de mes lectures antérieures me revient souvent à l’esprit. Comme l’historique des images de Google Street View, ces livres me permettent de revivre en mémoire les moments passés où j’ai lu ces mêmes mots et pages : l’endroit où je me trouvais et la personne à côté de qui j’étais peut-être assis en les lisant telle ou telle fois, les pensées et les émotions qu’ils ont inspirées, la sensation du crayon que j’ai utilisé pour souligner cette phrase ou ce passage et la souplesse du papier que j’ai ressentie en tournant la page, ce que je venais de faire juste avant ou juste après cette lecture, etc.

Tout cela fait partie du contenu tacite d’un livre pour moi, ses composants secrets et immatériels, mais non moins intrinsèques. Ils projettent le livre dans un espace-temps personnel, panchronique, où mes moi antérieurs subsistent, méditant sur certains mots / phrases / pages comme s’ils y remarquaient déjà les étincelles cachées dont la lueur attirerait l’œil de mon moi futur d’alors, le ramenant à ces moments particuliers et lui donnant également à lire le cœur et l’esprit du lecteur qu’il fut.

Textes étoilés

Chaque livre que j’écris représente un lieu où j’ai séjourné, mais au moment où ils en viennent à être édités, je suis souvent déjà ailleurs. Comme la lumière d’une étoile qui n’arrive jusqu’à nous que longtemps après que celle-ci a disparu.