Elle est un peu folle, la vitesse qui nous précipite d’une lecture à l’autre. Il convient, non seulement de freiner, mais aussi, et surtout, de faire de longues pauses, avant de reprendre autrement ce qu’on croyait achevé. Au Terrain vague, il n’y a pas de clé, mais des sésames, qu’on ne découvre qu’à relecture. Nul besoin de précipitation, sinon en rêve, après avoir pris soin de glisser un carnet et un crayon sous l’oreiller.
Ce matin, à peine débout, je ramasse machinalement un des livres qui gisent sur le plancher encombré, et l’ouvre au hasard :
« Orage
on adore ça »
C’est page 93 de Squelêtre de Didier Cahen (aux Éditions La lettre volée) – j’en ai quelques autres à portée de main, avec lesquels je passe de bons moments, même si apparemment perdus (du moins pour l’exercice du commentaire critique). On ne peut parler de tout ce qui nous arrive – j’ai du mal à m’y faire, mais il va bien falloir. Je me souviens d’une litanie – d’un lamento – que ma voix portait dans la dernière bobine d’un Atelier de Création Radiophonique, le tout premier que France Culture a consacré à la bande dessinée (d’une durée de deux heures et diffusé le 27 avril 1986) où j’égrenais la longue liste des noms des auteurs et des autrices que je n’avais pu rencontrer. Tout va trop vite, malgré ce qui est écrit en toutes lettres sur la porte de l’atelier : Ralentir, travaux. So… May we Start ?
1. Vivarium est le titre du nouveau livre de Tanguy Viel aux éditions de Minuit, le deuxième chez cet éditeur qui ne soit pas un roman, même s’il convient de le ranger à côté des autres, donc après La Fille qu’on appelle (roman) qui, lui-même, a trouvé sa place après Icebergs (premier non roman, ainsi présenté : « Une série de promenades dans les allées d’une pensée qui tourne et vire, une pensée à vrai dire obsédée par les formes qu’elle peut prendre. »)
Vivarium est composé d’une suite de moments de prose méditative. J’en compte 99, séparés par des blancs correspondant à quatre lignes. Peut-être faudrait-il, pour commencer, extraire de la 50e de ces proses (donc parfaitement au centre) une phrase assez longue, ne serait-ce que parce qu’on y trouve le mot « vivarium » : « Car, quelle que soit la nature supposée du centre de soi, que donc j’en emprunte selon les jours la loupe à saint Augustin ou à Freud, il m’est arrivé trop souvent de passer sans un regard le long de l’immense crypte qui y mène et où il conviendrait précisément de s’arrêter une fois pour toutes afin de scruter enfin, non plus la lampe éblouissante du projecteur, mais toute l’épaisseur projetée de la vie vécue : théâtre d’ombres, de pensées et de souvenirs, en un mot tout l’habitacle d’un esprit qui ne se satisferait pas de sa propre substance mais au contraire se promènerait dans les allées peuplées de son palais aux mille tableaux vivants, aux mille événements faits de mémoire et d’images, de pensées et d’opinions, d’impressions et de figures, bref, fait d’un monde qui serait tout sauf vraiment soi – vivarium géant où la vie entière décante et fait une matière folle offerte à l’écriture, faite de villes et de visages, de rencontres et de lectures, d’horloges et de ciels, d’enfance et de sommeil, toutes choses qui ne demanderaient qu’à s’installer là, dans le grand livre de soi. »
Cette forme, je l’apprécie particulièrement – mon appétit pour les variations, comme pour les notations du jour, étant insatiable. Du jour, certes, mais non consignées à la hâte : superposant – cristallisant – différentes couches de temps, au fur et à mesure de leur écriture qui est aussi réécriture (sachant que réécrire n’est pas simplement corriger, éliminer les fautes). Enchaînant, le plus souvent autour de minuit, quelques moments de prose (mais pas trop), j’ai mis plus d’une semaine à lire ces 127 pages (et je ne compte pas les 5 pages de notes), sans pour autant ruminer dans les moments de pause ce qu’elles agitaient en moi, même si, relisant aujourd’hui, me reviennent nombre de réflexions amorcées à première lecture. Il m’est cependant arrivé, une fois reposé Vivarium et la lumière éteinte, de m’extraire de mon endormissement pour en noter quelques-unes :
Se référer à la peinture – dire qu’un écrivain dépeint ou brosse quelque chose : un portrait, un paysage – est pis encore que parler de « petite musique », même si, oui, des liens se tissent inévitablement entre agencements de mots et de sons (on peut parler de l’écriture de ces proses en terme de rythme, de mélodie, et même de polyphonie) ; mais, côté arts plastiques, il me semble préférable de privilégier le dessin, ou la gravure, surtout à la pointe sèche et au burin, car la précision du dessin est précision de la pensée. Vivarium (comme Icebergs, ainsi que tous les romans de Tanguy Viel) est précisément dessiné. Je recopie ces petites pensées maladroitement formulées – en voici une dernière : se préoccuper du tempo… la main battant la mesure pendant que l’autre tient le livre – après avoir lu le 91e moment de prose qui commence ainsi : « Je suis toujours impressionné, quand je voyage en train, de voir que certains sont capables de ne pas lever les yeux pendant plusieurs heures de leur livre, à peinent s’ils notent le nom des villes quand le train traverse une gare. Je n’ai jamais su faire cela, lire longtemps sans jeter l’œil dehors, sans laisser une part de moi courir par les champs et les villes, et ça fait même longtemps que je sais qu’entre lecture et paysage, à la fin, c’est toujours le paysage qui gagne. » Pour en revenir au dessin, je songe aux carnets ferroviaires de Jochen Gerner, traçant des lignes, des signes, regard porté vers le dehors, à la vitesse du train. Et apprécie que Tanguy Viel ait écrit « livre » et non « portable ».
Vivarium, tissé de « mystérieuses condensations », ne se laisse pas refermer facilement, ne serait-ce que parce qu’il nous incite à ralentir, afin de travailler – par frottage, par montage, par empreinte, jusqu’au palimpseste, y compris par usure – ce qui vient d’être lu : de dialoguer avec ce qu’il nous apporte comme matière à méditation. Alors, de même que le texte est envahi de citations, il convient d’y mettre du sien. « Il m’arrive de frôler certaines choses comme des révélations. Par exemple celle-ci, qui m’est tombée dessus il y a quelques semaines quand j’ai réalisé (et je dis bien réalisé, c’est même le seul mot important ici) que tout, absolument tout, se passait au présent. […] J’y insiste […], et ne crains pas de le consigner ici, car ce même présent m’est apparu si souvent comme un lieu sans épaisseur, une bête sans défense se débattant sur la toile du Temps, que cette nouvelle perspective m’a semblé tout à fait renversante. Voilà que le présent s’enflait et s’étendait, voilà qu’au sens propre il se tridimensionnait. “Peut-être dira-t-on avec vérité : il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir” (Saint Augustin, Confessions). »
J’aurais aimé finir abruptement, à la manière des « essais critiques » de Roberto Bolaño, par cette dernière citation ; mais il me semble impossible de ne pas relever, non seulement l’inévitable présence de la mer, mais aussi celle de la Loire : « Je me suis dit plusieurs fois que j’aurais voulu naître à Nantes. Et aussi, puisque j’y ai habité un moment, n’en jamais partir. » On le sait, Tanguy Viel est né « plus loin vers l’ouest, à Brest précisément. » On remarque aussi qu’il se déplace volontiers d’une ville à l’autre en Bretagne : de Lorient où « la mer reste plate dans la rade » à Douarnenez ou Saint-Malo : « Nulle part peut-être, plus qu’à Saint-Malo, les vagues ne viennent se jeter plus franchement contre les pierres et nulle part aussi on ne s’y sent mieux protégé d’elles. […] À Saint-Malo, d’un côté ils ont dressé des remparts de granit contre le sel marin, de l’autre, ils narguent la mer derrière les baies vitrées de leurs hôtels et de leur casino. » Impression de « vivre dans un immense aquarium et que le bruit sourd de la mer qui peuple tous les rêves vous donne l’impression de vivre un raz-de-marée qui se répète jusqu’à l’aube. » On se souvient de l’incipit d’Icebergs : « Les vrais livres ont quelque chose de marin, ils sont conçus pour tenir la mer, la contredire même jusqu’à un certain point, à force de fendre les flots, traverser la vague et puis, si possible, avec souplesse retomber dans son creux, armés qu’ils sont de varangues invisibles qui tiennent la coque et l’empêchent de plier. » Écrits dans l’attente hypothétique d’un potentiel neuvième roman, et peut-être davantage dans une période de temps non compté où une franche lassitude du genre s’est tranquillement installée, donc dans l’oubli heureux de cette « absolue perfection » que requiert le roman, à laquelle il peut être doux de renoncer afin de saisir de plus belles imperfections, ces moments de prose méditative interrogent les limites de la mise au net (mais pas nécessairement au clair), sur le papier, d’une intériorité qui ne peut que sans cesse se dérober, même s’il s’agit de transcrire, de réécrire, de réinventer matériellement quelques empreintes d’une expérience toujours en cours « de tout : des villes et des fleuves, des souvenirs et des questions, des fleurs et des livres, du vent et des lignes d’horizon. »
2. J’ai déjà annoncé, dans l’épisode précédent de cette chronique, la sortie du numéro de mars de la revue Europe composé de deux dossiers, sur – au sujet de et avec – Anne-Marie Albiach (210 pages) et Louis Zukofsky (80 pages) qui propose en couverture un fragment de pastel sur papier d’Etel Adnan réalisé à Erquy (Côtes d’Armor), choix on ne peut plus judicieux, si on songe aux Leporellos de cette dernière.

Dans une lettre à Anne-Marie Albiach, le 15 mai 1971, Anaïs Nin écrit : « Je tiens à vous remercier pour votre livre État. Vos poèmes suscitent en moi une attention suprême, car ce sont des énigmes, et l’on sent qu’il faut avoir les antennes les plus subtiles pour saisir votre univers. C’est un monde mystérieux, comme celui de l’alchimiste, pourtant on est toujours récompensé par une illumination [ou] une abstraction emplie de connaissances et de surprises. Vous avez distillé l’expérience du langage la plus raffinée. Je ne prétends pas avoir tout compris à la première lecture. Il est naturel que le premier mot soit “ÉNIGME”. Dans une époque d’explicitation, il est beau d’apprendre une nouvelle langue et de pénétrer dans un nouveau monde (trad. Anne-Christine Royère). » Cette lettre est prise dans un bel ensemble où l’on retrouve quatorze noms à consonance amicale, dont ceux d’André du Bouchet – « Votre poésie – par précision, hantise de la précision, excès, qui la déporte, de précision, touchant là, ponctuellement à une obscurité – matière de la vie et de la pensée – sans jamais la dissiper » –, de Giorgio Agamben – « encore une fois j’entre dans vos poèmes presque en perdant le souffle » –, de Maurice Blanchot – « Solitaires, nous le sommes au point de ne pouvoir partager la solitude qui nous est commune » –, ou d’Edmond Jabès – « Il faudrait pouvoir vous lire, toute lumière éteinte, toute clarté abolie tant les mots de votre livre [“Figure vocative”] sont lumineux – de cette lumière intérieure, surgie au plus profond de l’être. »
On trouve aussi dans ce dossier pas loin d’une quarantaine de pages d’inédits d’Anne-Marie Albiach, tirés de ses Carnets. Exemple (Petit carnet marbré vert, 1982) : « J’ai l’impression de “parler”, à côté tout en disant ce qui me blesse le plus – parce que c’est irréversible – ou du moins que je le vis comme tel, et que cette vie-là, c’est la destruction – Se pardonner… ? comment est-ce possible et quel Autre peut-il bien absoudre – ??? // J’ai été pendant des années, “manipulée” – avec l’assentiment de celui que j’ai perdu. / J’ai vécu la folie de l’autre – je me suis inconsciemment exposée à la destruction, à la solitude et à une création d’écriture qui n’est que le recouvrement de la déchirure – » Le chantier est considérable.
On a eu la joie, récemment, de pouvoir lire La Mezzanine, écrit cette année-là (1982), dont l’édition a été établie par Marie-Louise Chapelle et Claude Royet-Journoud pour La Librairie du XXIe siècle en mai 2019, cinq ans après la publication de Cinq le Chœur (Poésie / Flammarion) qui rassemblait les premières éditions des livres d’Anne-Marie Albiach, à l’initiative d’Yves di Manno et d’Isabelle Garron (les deux conversent à ce sujet dans ce numéro d’Europe). On devrait donc, dans un futur qu’on espère proche, découvrir de nouveaux volumes d’inédits de celle qui ne fut pas si « minimaliste » que ça (un bel article de Catherine Soulier creuse l’affaire).
Difficile d’opérer un bref montage dans une matière aussi riche – égrener les noms de la trentaine de participants, volontaires ou non (toujours en vie ou non), à ce dossier, serait fastidieux (on peut se renseigner sur le site d’Europe), d’autant plus que tout est à lire, ce qui n’est pas souvent le cas dans les revues, même les meilleures. J’ouvre au hasard ce numéro dans l’espoir de tomber sur quelques mots tenant seuls, sans ajout de commentaire : « Il faut démythifier les objets porteurs de vie antérieure (A.-M. A., 15 novembre 1978). » Ou ces quelques mots inattendus de J.M.G. Le Clézio (15 janvier 1972) : « J’aime lire votre poème-fiction, j’aime lire ce qu’il y a entre les mots, tous ces blancs, j’aime lire tous ces blancs. J’aime les écritures négatives. / J’aime être interrogé par vos énigmes. /// J’aime ce que je ne comprends pas qui me comprend. »
Et que dire – en quelques mots – du dossier Zukofsky (dont on sait qu’Anne-Marie Albiach a traduit la première partie de « A » 9), introduit par Abigail Lang ? Le mieux est de reprendre un fragment de lettre de ce dernier à Lorine Niedecker : « Dimanche, nous étions […] déprimés à la cafétéria […], l’inertie de rester assis & de ne pas bouger, minuit passé, & à presque 1h du matin la radio lance la 5e ou je ne sais quel Concerto brandebourgeois & nous sommes à nouveau tous heureux – une minute plus tôt nous étions prêts à sauter du haut des pylônes. Et c’était le même sentiment curieux que j’éprouve chaque fois que j’entends Bach, que si la réincarnation existe, j’ai dû être un de ses élèves, peut-être pas un très bon élève, mais un élève très sérieux. Et, mêlé à tout ça, j’étais un poète du 17e siècle – mais c’est un sentiment &, comme Engels l’a dit un jour, “les extrêmes se rejoignent.” »
On trouve le nom d’Anne-Marie Albiach (et bien d’autres, tout aussi bienvenus) dans La face nord de Juliau, dix-neuf de Nicolas Pesquès, chez « Poésie / Flammarion », qui boucle une aventure de 44 ans – la rédaction de La face nord de Juliau ayant débuté en 1980. Rappelons que les épisodes 1-10 ont été publié chez André Dimanche, et les épisodes 11-19, chez Flammarion. L’œuvre – un long work in progress – est donc assez monumentale. Nous avions déjà rendu compte du volume précédent (le dix-huit) en notant à quel point il est difficile de rendre compte en peu de mots de cet « effort d’écriture » qui se lit sans effort – il suffit de rester concentré – tant ce qui s’y déploie demeure concret, physique, partageable : à chacun sa colline, ardéchoise ou non peu importe, un dialogue s’établit progressivement de lieu à lieu, à distance et pourtant au plus près de ce qui a été déposé sur le papier. Je propose donc de relever dans ce Juliau dix-neuf quelques passages qu’à première (ou seconde) lecture j’ai soulignés afin d’opérer, as usual, un montage.
« On aimerait une prose qui épouserait notre promenade, un réel d’écriture et une dilatation d’amour dont on connaîtrait les illusions – le sachant ne le sachant pas – la découverte du lieu, la naissance d’un pas composé, aimé, pouvant sauter le ruisseau dans l’élan des yeux, des forces en action, la perdrix figée, le lièvre qui a peur, la phrase irait comme ça […] » (p. 47). // « Ce matin je regardais ma bibliothèque : je vous y devine souvent, milliers de livres dont la presque totalité de ce qu’ils racontent est oubliée. Pourtant je suis la conséquence de toutes ces lectures. Je suis tous ces livres et je suis cet oubli. // Nous sommes cet oubli. » (p. 59). « 2 mai // Pour celui qui écrit, pour le peintre, les changements de monde décrivent les lieux d’un nous qui se cherche, qui change d’intensité dans l’expression, qui s’éloigne dans la chaleur des vocables singuliers. » (p.78). Et noter la présence (assez peu fréquente depuis sa mort) d’Agnès Rouzier (que Pesquès nomme « l’anti-Clèves »), météore de Change – revue du « mouvement du change des formes » – vers la fin des années 1970, avec notamment quelques citations d’une Lettre à un jeune allemand : « J’aime d’autant mieux t’écrire que tu ne peux entièrement me comprendre. » // « Descendre au fond de la parole, là où elle touche… la surface de ce qui justement ne peut être dit. »
P. 85 : « Entendre le désir dans les mots du paysage, littéralement l’écouter ; il n’est pas question de voyance mais de lettres aux pieds des corps, de sens aux aguets, de ruptures en voie d’émotion. » Et, trente pages plus loin, cette citation de La Mezzanine d’Anne-Marie Albiach : « La concrétude folle des images, l’irruption de la fiction à chaque instant comme solution affolée à la matérialité des événements – choses et images mêlées. » On se souvient : Chères images. Puis (p.130) : « 19 août // Couper le son, occulter la lumière, mettre la langue sur ses gardes, avancer quand les sensations ont été ôtées, c’est encore se parler, si le désir subsiste, mais dans le noir et sans vocable. »
Il n’y a aucune raison d’en rester là – ce ne sont pas les signets entre les pages qui manquent. Alors, encore trois fragments : « Y aurait-il un risque de désabusement à tout voir et tout comprendre ? À tout dire aussi lorsque le son porté par ses météores, bégaie ses mises à feu, le sens des images. L’énigme est partout tel un secret choyé que l’on peut échanger grâce à son théâtre, son paysage, l’énigme de l’aveu permanant, des coulisses du désir, à tout instant du saut dans le grand bain de vous voir, dans le sillon des plis que font les mots et leur suite, les corps frôlés de lecture, touchés de retenues, agités de perspectives. » (p. 145). « L’invention de l’image – son détour pour contempler la terre – a repoussé l’incompréhension des corps dans un espace où ils peuvent s’épanouir en exploitant ses ombres, sa sauvagerie, contribuant à une intelligence qui pourrait être les leçons des tableaux. » (p. 154). « Toutes les passerelles que l’on essaie de jeter entre le visible et le discursif sont-elles les mêmes que celles qui lient l’intelligible et le sensible ? // D’abord le souffle du flutiste, la grogne du sanglier puis ça s’embrouille et le bleu bave de partout. » (p.187).
Et, pour finir, relever que ce livre est en grande partie fait de dialogues qu’il convient de lire en continuité.
« 30 décembre
Imaginez un peu si nous ôtions toutes les images.
– Nous pourrions nous en passer ?
– Toujours le rêve de se taire.
– Parfois même en serions-nous comblés. Comme lorsque les espaces coulissent, qu’on a la sensation qu’ils se superposent, qu’ils s’emboîtent et s’impriment silencieusement. Moment délicieux mais on le vit sans trace, ou plutôt son délice est qu’il ne laisse des traces qu’à condition de ne pas les relever.
Je vous donne le bras, les écrans reviennent, nous allons nous emparer de nos images. »
3. Cent portraits vagues de Milène Tournier aux Éditions Lurlure déploie, comme son titre l’indique, une « galerie de portraits : hommes, femmes, adolescents, jeunes adultes, seniors, vieillards… portraits vagues pour laisser à chacun son secret – cette part d’ineffable brouillard qui échappe à soi-même et aux autres ». Mais 100 = 99 + 1, ce qui nous permet de retrouver ce nombre à deux chiffres, mais travaillé de toute autre manière. On remarquera de plus que les quatre-vingt-dix-neuf premiers portraits vagues ne dépassent que rarement l’espace d’une page et demi (trois pages et demi étant le maximum), alors que le centième (le +1, seul à avoir un titre, Le maniement du fragile) s’étend sur onze pages. Voilà pour les nombres. Qu’en est-il des « pavés » de texte (car, en dehors du dernier, décidément à part – il s’agit, nous dit-on, d’un monologue pour le théâtre –, pas question d’aller à la ligne) ?
Prenons le 66 (99/3 x 2), qui a l’avantage d’être assez bref : « Et, juste avant de mourir, la vieille dame refit, dans le noir de sa chambre, dix photographies importantes de sa vie. Pour emporter leur trace. Les traces ne sont pas ce qu’on laisse mais ce qu’on emporte. Dans le noir, mais avec chaque image très précise dans la tête, elle replaça son corps, le plus fidèlement possible, tel qu’elle se le rappelait – elle avait décidé qu’il fallait des photographies où elle soit présente. Son corps refaisait dans le chambre le geste et, grâce au noir, le corps dans la chambre et l’image dans la tête se mêlaient. Elle debout au milieu de l’arc de Rauba-Capeù, la mer déployée, la promenade des Anglais et quelques voltiges de mouettes. Elle accroupie sous des pis, impressionnée. Et ainsi les dix. C’était la chambre noire avant la mort, l’envol au très clair. »
Je connais mal le travail de Milène Tournier. Je me souviens – c’était il y a trois ans environ – avoir lu, et apprécié, Je t’aime comme, aux mêmes Éditions Lurlure. Je constate, sur la page De la même auteure, qu’elle a déjà publié dix livres depuis 2018. Quel souffle ! – et il en faut pour lire ces Cent portraits vagues, chacun d’un trait, les enchaînant sans trop attendre pour bien saisir ce qui demeure, ce qui varie, ce qui change de ton, ou de cap ; on pourrait dire aussi Cent vagues, qui nous emportent, et déposent à chaque fois une bouteille sur le sable, dont on doit faire sauter le bouchon afin d’en tirer un portrait : « 16. À peine l’enfant fut-il venu au monde, débarqué frais de la louche du ventre, la femme éprouva nettement, avec une précision nouvelle d’à la fois la pensée et le sentiment, non pas tout à fait le regret d’avoir enfanté, mais une empathie immense pour l’être juste éclos qui allait devoir grandir et vivre, alors qu’elle avait déjà presque tout fait, et elle sentait bien, soudain : elle ne voudrait pas, elle, de cette vie qu’elle venait de lui donner. » Comme il est souvent question de mort, on n’en finit pas de naître ou de renaître, dans ces portraits [Dylan : « That he not busy being born is busy dying » – It’s Alright, Ma (I’m Only Bleeding)] : « 72. Lorsqu’il devait passer les portes du métro, pas celles en tourniquets mais celles qui s’ouvrent en deux, l’homme fermait les yeux, fort, comme s’il n’était pas né entre deux jambes écartées, mais tiré immédiatement du ventre, et qu’il n’avait pas le souvenir suffisant pour savoir qu’on peut, extirpé ou expulsé, passer sans mourir, que, même, passer fait naître. »
L’amitié dans tous ses états, Correspondances, conçu et présenté par Nicole Marchand-Zañartu et Jean Lauxerois, est un ouvrage collectif (on compte trente-neuf auteur(e)s) publié chez Mediatop Éditions. En voici le principe : « À travers le mode d’échange singulier de la correspondance de quarante paires d’amis (1880-1980), écrivains, musiciens, poètes, peintres, cinéastes, anthropologues, saisir les nuances de l’amitié – dans tous ses états. » Les concepteurs de ce roboratif ensemble ont composé un « cercle de l’amitié, inspiré de la Rose des Tempéraments de Goethe et Schiller » que l’on découvre en couverture. Six catégories : INTIMITÉ, FRATERNITÉ, PENSÉE, CRÉATION, QUÊTE, COMBAT, associées à une couleur – chaque catégorie proposant plusieurs « nuances » qu’on ne va pas toutes décliner, même si on peut en citer quelques-unes : Fidélité (dans FRATERNITÉ), pour le couple d’amis Marcel Duchamp et Henri-Pierre Roché ; Stimulation (dans PENSÉE), pour le couple d’amis Jean-Luc Godard et André S. Labarthe ; Compréhension (dans CRÉATION), pour le couple d’amis, René Char et Edmond Jabès ; Épreuve (dans QUÊTE), pour le couple d’amis Samuel Beckett et Bram van Velde ; etc. Les femmes sont minoritaires, mais il est cependant question d’amitié homme/femme : Robert Walser et Frieda Mermet (Confidence, dans INTIMITÉ) ou Valéry Larbaud et Adrienne Monnier (Dandysme, dans QUÊTE) ; et parfois de l’amitié entre deux femmes : Hannah Arendt et Mary McCarthy (Complicité, dans INTIMITÉ). Il s’agit donc d’un programme à parcourir selon son gré, susceptible d’ouvrir de nombreuses pistes hors-livre, afin d’approfondir ce qui nous aura laissé un goût de trop peu (c’est d’ailleurs une qualité – et non un défaut – de cette suite de portraits croisés). Impossible, cette fois, de tenter un quelconque montage – pourquoi extraire tel ou tel fragment de correspondance, ou relever l’ingéniosité des exégètes chargés de condenser un matériau inouï en quelques pages (trois le plus souvent). On pourra de plus apprécier le jeu graphique qui donne forme à ce volume. L’amitié, même quand le mot n’est pas écrit en toutes lettres, est un thème récurrent des chroniques du Terrain vague : il n’y est même, au fond, question que de cela. C’est pourquoi il nous a semblé nécessaire de signaler la parution de ce livre, qui nous fait revenir en mémoire, comme en supplément, quelques inévitables absents – ce qui nous incite à achever ce long paragraphe par l’incipit de Pour l’amitié de Maurice Blanchot (Fourbis, 1996) : « La pensée de l’amitié : je crois qu’on sait quand l’amitié prend fin (même si elle dure encore), par un désaccord qu’un phénoménologue nommerait existentiel, un drame, un acte malheureux. Mais sait-on quand elle commence ? Il n’y a pas de coup de foudre de l’amitié, plutôt un peu à peu, un lent travail du temps. On était amis et on ne le savait pas. »
Le novelliste (Flatland Éditeur) est une revue à périodicité aléatoire qui « ne publie que des nouvelles (de 1000 à 80000 signes) ou des articles consacrés à ses thèmes de prédilection. La revue ne recherche ni poésie, ni essai, ni romans, inédits ou non. » Tous les numéros sont en vente en ligne. Le septième, et dernier à ce jour, a pour thème, aussi classique qu’inépuisable, Après la fin. Joyau d’un sommaire copieux et attractif, une longue nouvelle de Didier Pemerle, Funérailles secondaires ou La fin de l’argentique, nous apporte d’excellentes nouvelles de cet auteur bien trop discret (ou « rare », selon le terme convenu) qui a publié quatre romans entre 1970 et 1985 : trois dans la collection « L’Écart » dirigée par Michel-Claude Jalard chez Robert Laffont, et un dans la collection « POL » dirigée par Paul Otchakovsky-Laurens chez Hachette (Il tombe, qui reste pour moi un des plus beaux livres de ces années-là). Funérailles secondaires propose une version resserrée, probablement définitive, d’un roman écrit dans les années 2000-2019 dont j’avais pu lire, il y a quelques années, divers états, dont celui intitulé Le sommeil profond des modèles, chronique familialequi était déjà remarquable. On peut en entendre quelques passages dans À la recherche de Didier Pemerle (diffusé le 22 mars 2017), un essai radiophonique pour France Culture encore accessible en ligne. Si vous avez une heure de libre, je ne saurais trop vous recommander de l’écouter, ne serait-ce que pour entendre la voix de cet auteur racontant son parcours – de ses premiers essais d’écriture, encouragés par Henri Thomas ou Alain Robbe-Grillet, à ce deuil interminable d’un fils prématurément disparu au milieu des années 1980 qui a à la fois contrarié et nourri la poursuite de son travail romanesque, en passant par les années Change, du nom de ce collectif d’écrivains dont j’ai parlé un peu plus haut, et son travail de traducteur de science-fiction, de poésie américaine (Jerome Rothenberg, notamment), et du corpus intégral des chansons de Bob Dylan (en tandem avec Robert Louit). On reviendra bientôt sur ce parcours, quand sera publié (a priori dans les mois qui viennent) un recueil de ses nouvelles qui devrait être un des événements de cette année fertile.
(à suivre)
Tanguy Viel, Vivarium, Éditions de Minuit, mars 2014, 144 p., 18 €
Anne-Marie Albiach / Louis Zukofsky, Europe n° 1139, mars 2024, 394 p., 22 €
Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, dix-neuf, Poésie /Flammarion, février 2024, 218 p., 20 €
Milène Tournier, Cent portraits vagues, Éditions Lurlure, mars 2024, 136 p., 16 €
Collectif, L’amitié dans tous ses états, Correspondances, conçu et présenté par Nicole Marchand-Zañartu et Jean Lauxerois, Mediatop Éditions, février 2024, 212 p., 20 €
Collectif, Le Novelliste 07, Après la fin, Flatland Éditeur, novembre 2023, 304 p., 15 €