Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett publiés tout au long de l’année 2024.
L’art de la découverte
Je parcours les musées locaux comme je parcours mes étagères, en quête de quelque chose qui suscite la réflexion / enflamme l’imagination / procure du plaisir. Parmi les découvertes faites au cours des 2–3 dernières années, celles-ci ressortent particulièrement pour moi…
– Les représentations d’histoires coloniales alternatives d’Umar Rashid. Ses grands tableaux narratifs, foisonnant de détails époustouflants, évoquent les récits pictographiques des sociétés pré-contact, mais la présence d’éléments des cultures pop et de consommation contemporaines les transforme en palimpsestes, faisant fusionner ce qui fut avec ce aurait pu ou dû être et ce qui est.
– Les portraits d’ouvriers agricoles de Narciso Martinez, dessinés et peints directement sur les boîtes destinées à contenir les fruits et les légumes qu’ils cueillent. (Originaire de Oaxaca, Martinez a lui-même travaillé à la cueillette des pommes pendant neuf ans, suite à sa venue aux É.-U., pour payer ses études). Il utilise les boîtes telles quelles, mais parfois il les déplie et les combine afin de créer des supports grand format pour des images complexes. Les noms et les logos des entreprises agroalimentaires sont souvent visibles parmi les formes peintes, nous rappelant que derrière le nom / le logo, il y a des êtres humains qui peinent pour que nous ayons de quoi manger.
– Les peintures de Hayv Kahraman représentant des figures féminines sur des fonds unis, souvent en lin brut, leurs corps modelés contrastant avec les fonds ainsi qu’avec les motifs plats et rendus frontalement des vêtements qui les recouvrent partiellement. Certains aspects de ces œuvres me font penser aux miniatures persanes, bien que Kahraman soit originaire de Baghdad et que ces tableaux n’aient rien de miniature : il y en a d’énormes. Les corps féminins, que l’artiste plie en formes qui soulignent leur souplesse et leurs courbes et font ressortir leurs seins et poils pubiens, s’organisent parfois en compositions géométriques symétriques, créant pour le spectateur une expérience à la fois intellectuelle et voyeuriste, stimulante et déstabilisante.
Connaissant mes goûts, je suis un peu surpris que les œuvres récentes qui m’ont le plus marqué soient toutes figuratives, même si aucune n’est strictement réaliste. C’est que, comme langage pictural, la figuration me paraît plus apte que l’abstraction à véhiculer une vision critique de notre moment socio-politique, et c’est cela que je cherche de plus en plus dans l’art par les temps qui courent. Et j’avoue ressentir un brin de fierté que les trois artistes soient basés à Los Angeles.
Méduse et requin-baleine
Ce ne sont pas vraiment des animaux-totem pour moi, mais plutôt des êtres auxquels je m’identifie. La méduse, parce qu’elle dérive au gré des courants, ressemble physiquement à une pensée telle que je l’imagine, et parce que sa substance semble à mi-chemin entre le liquide et le solide, ce qui me paraît juste puisqu’elle appartient à l’océan sans être elle-même de l’eau. (Son nom en portugais le suggère bien : água viva – eau vivante). Et puis je trouve les méduses très belles, de par leurs formes, leurs marques, et la grâce de leurs mouvements. C’est vrai que je n’ai jamais été piqué par une méduse, mais je me rappelle avoir dû sortir de l’eau, enfant, lorsqu’un banc de méduses était repéré près de l’endroit où nous nagions à la plage. Une amie qui, elle, avait été piquée a dû rester allongée au bord de l’eau pendant que le sauveteur tassait du sable mouillé sur sa blessure.
Le requin-baleine me séduit lui aussi par son charme et sa grâce. Il possède toute la beauté physique des requins sans aucune de leurs qualités féroces, sauf peut-être pour le plancton. Et comme il est énorme, il y a de quoi s’émerveiller lorsqu’on en voit un, même en photo. Si je me souviens bien, en malgache le nom du requin-baleine se traduit par « mille étoiles », ce qui relie ces beaux habitants de l’océan aux cieux, comme si c’était des constellations nageantes. Comme pour la méduse, ce qui m’attire le plus, c’est la façon dont le requin-baleine se déplace dans l’eau, avalant aveuglément la nourriture qu’il rencontre quand il passe en planant.
Il me semble que je fais pareil lorsque j’essaie d’imaginer ce que je vais écrire ensuite : je navigue dans mon océan intérieur, l’esprit ouvert, absorbant toute nourriture que je peux rencontrer. Cela deviendra de l’énergie, formant des constellations d’idées, de mots, de lignes, de pages.
Mon carnet
De plus en plus je m’en sers comme d’un carnet de croquis, puisque je sais que je finirai par transcrire ces ébauches à l’ordinateur et les traduire en français après, les retravaillant à chaque étape. Je peux donc me permettre d’être aussi libre et sommaire que je veux dans l’avant-texte.