Le dernier livre de Marie Cosnay est le troisième moment d’une série commencée en 2021 autour de la politique d’immigration européenne actuelle. Il s’agit de mettre au premier plan ce que fait cette politique productrice de mort, de négation des vies non reconnues comme valables. Il s’agit de produire un contre-discours, d’affirmer ce qui est fait politiquement mais aussi, surtout, ces vies en elles-mêmes, les espoirs, les rêves, la recherche de la vie par ces corps et ces esprits vivants.

Des îles – Mer d’Alboran dénonce les politiques migratoires européennes en mettant au centre de l’image les milliers de corps morts du fait de cette politique – milliers de corps assassinés par cette politique. Comme elle l’a fait pour les deux volumes précédents, Marie Cosnay privilégie une zone géographique que le récit évoque et parcourt, zone de migrations clandestines, zone traversée par les embarcations fragiles, par les corps, zone devenant le lieu de la mort, le cimetière de corps disparus, abandonnés. La mer d’Alboran est située en Méditerranée, entre le sud de l’Espagne, le Maroc, l’Algérie, et représente un lieu de passage privilégié pour les embarcations clandestines. De ce fait, elle est le lieu de nombreuses disparitions, de nombreuses morts.
L’écriture de Marie Cosnay n’est pas journalistique : elle dit la réalité de ces morts au lieu de la passer sous silence, de l’euphémiser par des chiffres, voire, évidemment, de s’en féliciter, comme on peut le constater chaque jour dans la presse française et européenne. Son écriture est à l’inverse une sorte de litanie habitée par le retour incessant de ces morts, de ces corps disparus, noyés, évaporés au milieu de rien, dont on ne sait où ils se trouvent ni précisément ce qu’il est advenu d’eux. Dans le texte, les corps disparus reviennent, répétés, de même que les questions se répètent de manière obstinée, têtue, hypnotique : où sont les corps ? comment s’appellent ces corps ? qu’est-ce qui a été fait de ces corps ? comment honorer ces corps ? Ce parti pris est l’inverse des textes journalistiques mais aussi de ce que les politiques européennes font à ces corps vivants et morts puisqu’il s’agit alors de les empêcher, de les tuer, de les taire, de les faire disparaître, de les réduire à des choses qui n’auraient jamais été des êtres humains – ce traitement valant pour les vivants comme pour les morts. Le racisme, la négation de la valeur des vies humaines se poursuit jusque dans la mort. C’est ce destin politique que contredit le livre de Marie Cosnay dont l’écriture est politique dans la mesure où elle effectue ce que nie au contraire les politiques éditoriales, celles qui animent le discours commun, les politiques des États.

Dans ce volume de la série Des îles, les morts reviennent et reviennent encore. Ce mouvement de retour incessant pourrait évoquer la mélancolie, le deuil impossible mais ici pensé positivement : ces morts, ce sont ce/ceux que nous ne devons pas oublier, ce/ceux que nous devons sans cesse répéter, ce sont les témoins muets, invisibles du fascisme actuel des politiques européennes, les témoins également d’une vie plus vivante que celle qui est valorisée par ce même fascisme. La répétition produit un étrange effet : ces corps morts, par leur retour incessant, par leur omniprésence à travers le texte, acquièrent une vie, ils deviennent les corps étrangement vivants de milliers de morts (« J’avais passé une année à parler aux familles vivantes des morts. À parler aux morts. À les laisser nous faire de l’effet, nous transformer »). Les morts hantent, ils sont ce qui habite le texte, le récit, comme ils habitent l’esprit et les corps. Les corps qui reviennent dans le texte reviennent aussi comme des revenants – peut-être comme le refoulé des discours et politiques européens actuels mais surtout comme des fantômes, peut-être ici, peut-être là, en tout cas dans nos espaces, dans nos vies, dans ce que nous écrivons, ce que nous ressentons, ce que nous voyons.
Le livre de Marie Cosnay est un livre hanté, un livre de revenants, de fantômes qui, comme chez Shakespeare, refusent de disparaître définitivement, de demeurer au-delà des frontières de la vie, insistant au contraire pour transgresser celles-ci et par là insister dans notre monde selon leur étrange mode de vie. Ces fantômes sont politiques. Ils sont des corps qui hantent l’Europe, qui hantent l’espace marin et terrestre, et les esprits et les corps des vivants. Il ne s’agit pas de faire son deuil, de les oublier, mais de les accueillir, de participer à leur existence, par l’écriture, par l’action, par le souci de ce qu’ils sont et ont été. Là encore, par cet accueil des fantômes, l’écriture de Marie Cosnay est politique.
Une des questions centrales du livre est celle de la sépulture : où se trouvent les corps morts ? sont-ils enterrés et où ? ont-ils été incinérés ? sont-ils au fond de la mer ou à sa surface ? la mer est-elle une sépulture ? Cette question s’impose car elle est politique : le fait que les morts n’aient pas de sépultures participe à leur invisibilisation, à leur effacement voulu par l’Europe. Le fait qu’il soit difficile, en Espagne, de trouver un lieu où les enterrer est révélateur d’une politique raciste. L’injustice de l’absence de sépulture est liée à la figure d’Antigone, celle qui réclame le droit d’enterrer le corps pour lequel, pour des raisons politiques, on refuse l’enterrement. Impliquée par le refus de respecter jusque dans la mort ceux et celles que l’Europe condamne à ne pas exister, la question de la sépulture, son importance, est aussi liée à la volonté de respecter ces vies, d’affirmer leur valeur, d’affirmer qu’il s’agit là de vies ayant la même valeur morale que n’importe laquelle – là encore, Antigone. La question de la sépulture s’impose d’autant plus qu’elle est également le moyen par lequel soustraire ces corps, retrouvés ou non, à leur marchandisation par ceux et celles qui, profitant de la détresse des proches et des familles, s’occupent surtout d’échanger de l’espoir, des informations souvent mensongères contre de l’argent : l’esprit du capitalisme ne disparaît pas face à la mort, et certains ou certaines transforment le cadavre, le disparu, en matière exploitable, lucrative, profitable. La sépulture peut-être enfin, en plus d’un moyen du deuil et d’une forme d’apaisement pour les vivants, un lieu, comme celui qui était recherché par les personnes migrantes et mortes, même si elles ne recherchaient évidemment pas un lieu tel qu’une tombe : il s’agit en un sens de respecter leur désir, leur espoir, celui d’une terre – un lieu qui permet l’accueil, le seul accueil désormais possible.

Dans Des îles – Mer d’Alboran, un autre thème central, qui est plus qu’un thème et structure le récit, est celui de la frontière, sa fermeture hermétique et mortelle autant que sa transgression, sa traversée, sa porosité. Bien sûr, la fermeture des frontières à ceux qui veulent migrer sans avoir les autorisations ni les papiers pour cela est l’arme du crime, le moyen de leur mise à mort. Cette fermeture militarisée des frontières est le moyen d’une protection fantasmée et illusoire, comme elle rend possible la limite qui trace une séparation, qui établit une différence entre « eux » et « nous », entre leurs vies et nos vies, entre les vies « dignes » et celles « qui ne valent rien », qui ne sont pas considérées, respectées comme des vies humaines. Les frontières sont pourtant ce qui est traversé, sans cesse, depuis des siècles, et encore aujourd’hui, papiers ou pas : la frontière n’empêche pas grand-chose, elle est d’abord une machine à tuer (« Les frontières européennes, de chaque côté, à l’extérieur, à l’intérieur, produisaient chaque semaine, chaque mois, toujours plus de morts, on les comptait par milliers »).
Dans le livre, la frontière est également celle entre la vie et la mort, les revenants la franchissant autant que les vivants hantés par les morts, dont la vie est orientée jusqu’à l’obsession, l’idée fixe, par la recherche des corps, leur identification, la volonté de les enterrer, de reconnaître leur valeur humaine – les vivants étant aussi ceux qui manipulent les corps, les os, ou encore ceux en qui la mort ou sa possibilité surgissent dans leur corps sous la forme de la maladie. Le livre de Marie Cosnay est structuré par cette porosité de la frontière entre deux mondes a priori opposés, en réalité existant l’un dans l’autre, passant l’un dans l’autre sans cesse, indissociables – ce mouvement incessant étant ici, dans le livre, accueilli, déployé, comme l’est celui entre les continents, les pays, les éléments (mer/terre), les identités.
La frontière entre la vie et la mort, entre les vivants et les morts est d’autant plus franchie que le livre lui-même, l’écriture du livre, est ce franchissement. Dans Des îles – Mer d’Alboran, comme dans les autres volumes de cette sorte de trilogie, l’écriture est produite par le fait de l’absence, de l’ignorance, de l’incertitude : on ne sait pas ce que sont devenus les corps ni où ils se trouvent, on ne connait pas l’identité de tel corps ou de tel autre, on ne sait pas ce que montrent ces images d’un cadavre, on ne sait pas si tel récit est vrai ou non, et c’est parce que l’on ne sait pas que l’on écrit. L’écriture, ici, devient possible et se déploie à partir d’une absence, d’un manque – absence de récit, manque de la vérité. L’écriture est une enquête impossible, sans fin. Marie Cosnay écrit aussi à partir de cette absence de récit, de ce manque de la vérité – et dans cette optique elle écrit surtout pour faire croitre ce que cette absence implique, à savoir la multiplication des possibles, des « peut-être », des glissements entre des possibilités parfois contradictoires qui sont transcrites de manière égale (« La vie des morts est un récit sans fin »). En ce sens, on peut dire que ce sont les morts qui écrivent puisque c’est leur absence, l’incertitude quant à leur sort, à leur identité, qui créent l’écriture. Les morts, les disparus, existent ici en tant que force qui agit et pousse à l’écriture, à la fiction, au récit pluriel – comme ils existent en tant que force qui agit sur les esprits et les corps des vivants et crée de la pensée, de la perception, du discours, des actes, un mode de vie. L’écriture implique ici le franchissement de la frontière entre la mort et la vie, entre les morts et les vivants, le trouble du partage habituel comme des identités liées à celui-ci (« Chacun qui a été est encore »).
Ce bouleversement des rapports établis par la frontière donne lieu, dans le texte, à des correspondances temporelles, des passages d’une époque à une autre, d’un personnage historique à un autre, d’un individu présent à un autre, passé – les uns laissant des traces, apparaissant dans le récit comme d’autres fantômes que le récit accueille, telle cette région du sud de l’Espagne qui aujourd’hui rejette les migrants dont les ancêtres étaient pourtant déjà là il y a plusieurs siècles et sont encore là, peut-être : leur mémoire, leurs dépouilles, leurs tombes, leurs cendres. La mer d’Alboran, l’Espagne, sont de fait depuis longtemps des lieux de traversée, de passage, de juxtaposition. Il y a dans le livre de Marie Cosnay un nomadisme des êtres, des lieux, des temps, des identités – un nomadisme de l’Être qui est celui de la vie : une autre vie qui se révèle, une vie non fasciste.
Marie Cosnay, Des îles – Mer d’Alboran, 2022-2023, éditions de l’Ogre, 2024, 238 pages, 21€.